Latest Post



Le « plan de relance » : une feuille de route qui crée plus de problèmes qu’elle n’en résout

Pr. Abdelkader Berrada

« Je prête attention à la nature du problème, parce que cela nous donne des indications sur la nature du remède à proposer ».

John Maynard Keynes

Une chose est sûre: état donné que les pouvoirs publics n’ont pas pris la pleine mesure de la gravité de la situation et agit vigoureusement et rapidement, les effets socio-économiques dévastateurs du Covid-19 se feront durement sentir pendant plusieurs années. De fait, il est communément admis que des circonstances exceptionnelles exigent des mesures exceptionnelles. Seulement, le plan dit de relance décliné récemment par le ministre de l’économie et des finances (un ex-banquier dont la mission consistait à mener à terme la privatisation de la BCP et à favoriser l’accès au crédit des plus grandes entreprises), ne semble pas de nature à relever les principaux défis posés par cette pandémie. Il se résume à une série de mesures à la fois peu pertinentes, peu cohérentes et à l’issue incertaine, d’abord parce qu’elles relèguent au second rang l’arme budgétaire, ensuite parce qu’elles s’inscrivent dans une vision à très court terme, enfin parce qu’elles consistent à vendre du rêve, ceci sans oublier leur forte coloration idéologique.  

I.                   Position en retrait de l’arme budgétaire

L’Etat s’est mis en retrait pour ce qui est des interventions budgétaires et s’est surtout employé à restructurer le portefeuille des entreprises et établissements publics tout en marquant sa préférence pour les projets en partenariat public-privé (ppp).

Sur les 120 MMDH prévus (milliards de dirhams), les engagements directs de l’Etat, c’est-à-dire budgétaires, ne dépassent pas pour le moment 20 MMDH (16,67%) ainsi répartis:

-15 MMDH viennent, après coup, en déduction des crédits d’investissement inscrits en loi de finances rectificative 2020. Leur champ d’application n’a cependant pas été délimité avec précision, ce qui ne permet pas d’écarter d’éventuels doutes quant à la pertinence d’une telle décision. L’unique indication fournie à ce propos est que le montant correspondant fait partie intégrante d’un « fonds d’investissement stratégique » public-privé de 45 MMDH aux contours encore très flous et mal définis. D’ailleurs, sur ce total   30 MMDH restent à couvrir, entre autres par l’emprunt, dans le cadre du partenariat privé-public, ce qui laisse présager un renforcement du rôle de l’Etat comme vache à lait des grands groupes privés.  

- 5 MMDH sont prélevés sur le fonds Covid-19 et destinés à couvrir les risques de défaut de remboursement des prêts prévus par la Caisse Centrale de Garantie au profit d’entreprises privées et publiques (70 MMDH). Banque Al Maghrib, faute d’avoir revu, comme on devait s’y attendre, les conditions d’octroi des crédits bancaires, rien ne garantit que les grandes entreprises et leur filiales PME/PMI ne resteront pas les principales bénéficiaires des sources de financement disponibles. De même l’Etat, faute d’avoir réservé exclusivement aux TPME l’accès aux crédits garantis, on ne peut pas exclure un renforcement de la tendance lourde dégagée précédemment, condamnant ainsi à la disparition des pans entiers de l’économie et au chômage des centaines de milliers d’actifs.

Rien ne garantit non plus que les restructurations sur mesure en vue des entreprises et établissements publics n’ont pas pour objectif principal de préparer le terrain à une privatisation massive semblable à celle de 1993-2007, d’ouvrir un boulevard au secteur privé. Le cas déclaré de l’ONICL et des sociétés apparentées, qui opèrent dans un secteur économique vital, n’est qu’un exemple parmi d’autres. Cela ne fait aucun doute, l’hyper concentration/centralisation du capital privé et des abus de position dominante qui vont avec sont de nature à hypothéquer sérieusement les chances de développement du Maroc. La vague de privatisation d’entreprises publiques relevant de différents secteurs d’activité, à laquelle on a assisté durant les années quatre-vingt-dix/deux-mille, illustre parfaitement ce genre de dérives niées en bloc par la gauche caviar. Les dégraissages massifs auxquels on devrait s’attendre à la faveur du plan de relance de juillet 2020 ne sont d’ailleurs pas étrangers aux velléités de réforme du système de protection sociale dont les objectifs, faussement ambitieux, semblent difficilement atteignables d’ici 2025, voire au-delà. La privatisation en préparation des 13 polycliniques de la CNSS qui répond à la logique du moins d’Etat, donc de la marchandisation de la santé de plusieurs millions de salariés, ne s’inscrit-elle pas en faux contre ces objectifs?      

Tout donne à penser que l’Etat s’est servi de la crise Covid-19 comme prétexte pour essayer d’élargir, « quoi qu’il en coûte », la sphère d’action du capital privé dominant. On comprend dès lors pourquoi les mesures phares du plan de relance ne sont pas du goût de larges couches de la population qui y voient un marché de dupes.                                                                                        

Considérées dans leur ensemble, les actions publiques anti-crises s’inspirent d’ailleurs de plusieurs recommandations de la BIRD contenues, entre autres, dans le « Cadre de Partenariat stratégique proposé par » ce groupe (janvier 2019). Force est de reconnaître que les pouvoirs publics font tout pour ne pas s’aliéner l’appui de la BIRD, leur principal bailleur de fonds et conseiller. Pour leur part, les pressions exercées par le FMI, en contrepartie du déblocage, le 7 avril 2020, des ressources disponibles au titre de la ligne de précaution et de liquidité d’un montant avoisinant 3 MM$, réduisent encore davantage les marges d’action de l’Etat.

II.                 Une vision court-termiste (short-termist)  

En raison de l’ampleur de la crise et de ses retombées négatives persistantes, le plan de relance devait s’inscrire dans le cadre d’une programmation budgétaire pluriannuelle (Juillet 2020-Décembre 2023). L’horizon temporel de la loi rectificative de finances ne couvre que le second semestre de l’année 2020. De même, les prévisions qui y sont associées ont été conçues indépendamment d’un plan d’action à moyen terme, ce qui explique leur manque de pertinence.    

En période de crise grave, l’attentisme et la frilosité du secteur privé hégémonique en particulier devaient amener l’Etat à accorder une importance plus grande à la politique budgétaire.   

Pour accroître la marge de manœuvre budgétaire de l’Etat, la nécessité se fait sentir d’activer la politique monétaire, sans risque d’inflation, en renouant, à titre exceptionnel, avec la pratique-supprimée à partir de 2006- des avances conventionnelles à l’Etat amortissables à long terme (45 MMDH étalés sur trois ans). En cas d’impossibilité de recourir à ce type d’action, une facilitée de caisse aménagée, d’un montant équivalent, sinon légèrement supérieur, pourrait constituer une solution de rechange (10% au lieu de 5% des recettes fiscales annuelles, remboursement non pas à court mais à long terme). Les dépenses d’investissement public doivent donc être revues à la hausse à due concurrence et les montants correspondants pris en compte dans le cadre des projets de lois de finances pour les années 2021, 2022 et 2023 (15 MM DH en 2021 et un montant similaire en 2022 et 2023). Précisons toutefois que pour s’assurer de l’utilité et de l’efficacité des dépenses d’investissement public additionnelles et apaiser ainsi les craintes du gardien du temple monétaire (le gouverneur de Bank Al Maghrib qui a fini, malheureusement, par se convertir au néolibéralisme pur et dur sur le tard), celles-ci ne devraient concerner que les activités civiles à caractère économique, social et environnemental. Les marchés publics y afférents devraient également réserver, autant que faire se peut, une place de choix aux entreprises locales (préférence nationale). Il est donc hors de question de pencher pour le keynésianisme primaire ainsi résumé: en période de vaches maigres, « le gouvernement devrait payer les gens à creuser des trous dans le sol pour ensuite les remplir » à seule fin de soutenir la demande effective. Il n’est pas question non plus de se convertir aux vertus de la théorie de la fable des abeilles (ou de ruissellement économique) de Bernard de Mandeville, qui repose sur l’idée que « le luxe des Riches procure de l’emploi aux pauvres », et à laquelle souscrit Samuel Johnson qui croit si bien dire quand il affirme que « vous ne pouvez pas dépenser de l’argent pour des biens de luxe sans faire du bien aux pauvres ». Qui sait, la défiscalisation des gros dons versés au fonds Covid-19, qui peut paraître surprenante, et la contestation, qui a trouvé un écho en haut lieu, du montant de l’amende infligée par le Conseil de la Concurrence aux sociétés de distribution des hydrocarbures ne s’inscrivent-elles pas dans cette logique prédatrice?

Concomitamment aux mesures préconisées, il va falloir: 1) primo, suspendre les activités d’une pléthore de gadgets institutionnels coûteux et d’une utilité plus que douteuse (ex. Chambre des Conseillers, CSEFRS, CESE, CNDH, AHST, ARM, etc.), 2) secundo, partir en guerre contre les dépenses abusives de l’Etat pour son immense parc automobile ainsi que les primes colossales et défiscalisées indûment perçues par la caste des hauts fonctionnaires, 3) tertio, marquer une pause dans la progression des dépenses de défense et de sécurité dans leur ensemble (fonctionnement et investissement), ce qui revient à les geler, à compter de 2021, à leur niveau non pas de 2020 mais de 2019. Ce paquet de mesures appropriées permettrait de libérer des fonds substantiels destinés à faire face aux besoins des secteurs stratégiques (éducation et formation professionnelle, santé, agriculture pluviale, etc.) et lutter contre la précarité sociale, devenue extrêmement préoccupante, en ces temps de crise, donc à maintenir à flot la demande intérieure satisfaite essentiellement par la production locale.

L’application d’une pénalité pour entente illicite prouvée de 8% du chiffre d’affaires des sociétés pétrolières, décidée par le Conseil de la Concurrence et accueillie avec beaucoup de satisfaction par l’opinion publique, devrait conduire elle aussi au même résultat, à savoir: soulager les souffrances de larges franges de la population durement touchées par la pandémie et le manque de soutien. Les recettes potentielles de cette nature sont estimées à 9 MMDH, soit seulement 40% des surprofits indûment engrangés par le Groupement des Pétroliers du Maroc à la faveur d’une libéralisation précipitée des prix des carburants. Elles viendraient s’ajouter à l’amende de 3,3 MM DH infligée à Maroc-Telecom (IAM) et versée dans le fonds Covid-19. Il reste maintenant à recouvrer dans les meilleurs délais l’amende prononcée contre les entreprises pétrolières ayant enfreint les règles de la concurrence au nez et à la barbe d’un gouvernement conduit au moment des faits par A. Benkiran, le Patron du PJD qui s’est risqué à mettre la charrue avant les boeufs. Quoi qu’il s’y est pris tard, revenir sur la décision, rendue publique au cours du mois de juillet 2020, du Conseil de la Concurrence pourrait porter un coup fatal à la crédibilité déjà chancelante de l’Etat  

III.              « Généralisation de la couverture sociale »: ce n’est pas le moment de vendre du rêve, de faire croire aux petites gens que demain on rase gratis.

La généralisation de la couverture sociale à l’horizon 2025 forme l’un des principaux axes du plan officiel de relance. Il convient toutefois de noter que mis à part certaines mesures de moindre importance, tout le reste n’est que du réchauffé. Cette promesse a en outre peu de chance d’être tenue tant que l’Etat n’aura pas pris le problème par le bon bout et tiré les amères leçons du passé.

D’où vient le problème? Essentiellement de l’effet conjugué de plusieurs facteurs, à savoir: une gouvernance ankylosée, voire moyenâgeuse du ministère de la santé; la faiblesse persistance, à des degrés divers, de l’offre publique de soins (infrastructure, équipements, personnel administratif, médical et paramédical); un accès gratuit aux médicaments et aux soins hors de portée pour un grand nombre de patients; une proportion anormalement élevée de la population active sans couverture sociale; etc.  

Il faut savoir que le secteur public de santé de la population civile n’a jamais constitué une priorité pour l’Etat postcolonial. Plus précisément, l’Etat attache peu d’intérêt à la santé de la masse des petites gens, numériquement majoritaires. C’est pourquoi, elle fait figure d’éternel parent pauvre du budget général. L’OMS, l’UNICEF, le PNUD, etc. s’accordent à dire que le système des soins au Maroc souffre de nombreuses défaillances systémiques, ce qui lui vaut d’occuper un rang peu enviable au classement mondial. Et encore ! Ce constat largement partagé ne reflète qu’imparfaitement l’amère réalité à laquelle sont confrontés quotidiennement huit à dix millions de personnes qui vivent dans des déserts médicaux et manquent cruellement de ressources.                                            

Au Maroc, une ferme volonté politique visant à assurer la sécurité sanitaire de la population aux faibles revenus en particulier fait grandement défaut. Pourtant, ce ne sont pas les moyens financiers qui manquent. Il est important de faire remarquer à cet égard que les dons colossaux, en devises de surcroît, accordés au Maroc par quatre Pays du CCG (5 milliards $ répartis à égalité et débloqués progressivement entre 2013 et 2019) auraient pu largement contribué à combler quantitativement et qualitativement les déficits chroniques et aigues dont souffre le système d’éducation et de santé public. Cela étant, la question reste posée de savoir à quoi ont réellement servi ces fonds qui représentent l’équivalent de 4 à 5% du PIB et une proportion nettement plus élevée du stock des réserves de change du Maroc? Un droit d’inventaire s’impose pour une si grosse somme. Le silence coupable observé jusqu’ici par l’Etat à ce sujet a tout d’un comportement irresponsable.

Toujours est-il que des orientations de politique économique foncièrement anti-démocratiques sont à l’origine de dérapages aux conséquences gravissimes. Il suffit pour s’en convaincre de porter le regard sur deux variantes.                                                       

 Au Maroc, l’argent public coule à flot chaque fois qu’il s’agit de tirer des plans sur la comète. L’Etat dépense sans compter des fonds publics alimentés à des degrés variables par des emprunts extérieurs non concessionnels, l’épargne institutionnelle drainée par la CDG (CNSS, RCAR, CEN) ou les recettes de privatisation captées par le Fonds Hassan II pour le développement économique et social. Résultats: les projets bling-bling, souvent surdimensionnés, fleurissent ou sortent de terre un peu partout au Maroc (N. Akesbi). Les éléphants blancs ne cessent de se multiplier (Train à grande vitesse, gares ferroviaires, théâtres d’Oujda, de Rabat, de Casablanca, Lagune Marchica Med, plan Azur, vallée du Bouregreg, etc.). Indépendamment de leur utilité/efficacité, ces réalisations lui valent d’être bien classé et l’Etat en tire argument. Pour ne citer que quelques exemples qui font la une des journaux ou tournent en boucle sur les chaînes de télévision, le Maroc est le « 18e pays au Monde à disposer d’une ligne grande vitesse » et le train rapide Al Boraq détient le « 9e record mondial sur une LGV ». Un illustre représentant de la gauche couscous est allé jusqu’à dire que « le premier TGV en Afrique (Tanger-Casablanca) » est un « acquis réel en matière économique ». Pour sa part, le théâtre de Casablanca est considéré comme « le plus grand théâtre d’Afrique et du Monde Arabe », celui de Rabat « l’un des plus beaux à avoir été édifié en Afrique et dans le Monde Arabe », celui de Mohammedia « l’un des plus grands et les mieux équipés d’Afrique ». De son côté le pont suspendu de Rabat passe pour « l’un des plus longs ponts à haubans d’Afrique », etc.

Soit, mais quand on parle par contre de revoir les priorités en faveur de la santé, l’Etat commence à compter les sous en invoquant les règles de conduite (d’or) dictées par le FMI et la BIRD (déficit budgétaire : 3% du PIB, inflation 2%, endettement 60-70% du PIB).

Pour rester dans les clous ou ne pas trop s’en écarter, l’Etat a opté pour une            « politique de financement innovante » qui consiste à monétiser des actifs publics, ce qui lui permet de se procurer des fonds dont il a besoin sans avoir à s’endetter. 15% des investissement prévus au titre de la loi de finances initiale pour l’année 2020 devaient être financés par ce biais. La vente de cinq CHU, « négociée » dans le plus grand secret entre l’Etat et la Caisse Marocaine de Retraite (CMR) moyennant une somme de 4,6 MM DH, s’inscrit dans ce cadre (novembre 2020). De propriétaire à l’origine, l’Etat se transformerait en simple locataire à la faveur d’une telle opération (cession bail/lease back). La CMR s’attend à ce que cette transaction « providentielle » lui assure des « revenus locatifs sécurisés et nettement supérieurs aux rendements issus des placements réalisés sur les marchés monétaires et obligataires ». Cette fausse bonne idée, dont la paternité revient à la Banque mondiale, appelle deux remarques éclairantes:

 1. A moins d’un miracle, le comportement de l’Etat mauvais payeur ne manquerait pas d’exposer la CMR à un retour de flamme fort préjudiciable (effet boomerang), donc de perturber la marche normale des centres hospitaliers universitaires (priver les patients de soins, gêner la formation des étudiants en médecine, etc.).

2. L’Etat s’en tient, quant à la comptabilisation de ce type de recettes exceptionnelles, au respect du principe d’universalité budgétaire. De ce fait, il n’est nulle part précisé que le montant de cette privatisation sauvage, qui ne dit pas son nom, serait mis à l’entière disposition du ministère de la santé et viendrait en complément de l’enveloppe du budget d’investissement 2020, ce qui aiderait à renforcer sensiblement les capacités et services de santé publique. Il aurait plutôt fallu, au nom des règles de transparence et de redevabilité (accountability) budgétaires, créer un compte spécial du Trésor dédié.

Il est communément admis que la santé de la population civile ne se négocie pas, ce qui signifie concrètement qu’elle ne doit pas être sacrifiée sur l’autel de l’intégrisme budgétaire. Dans ces conditions, il s’avère primordial de revenir sur la décision de vente de cinq CHU à la CMR et de privatisation-vivement applaudie par un économiste étiqueté de gauche- des 13 polycliniques de la CNSS et reprendre leur contrôle. Dans le même ordre d’idées, afin de lever les nombreux goulots d’étranglement qui tiennent en permanence un grand nombre de marocains aux moyens limités à l’écart du système de santé publique, il n’y a pas trente-six solutions. Il est nécessaire et urgent, d’une part, de développer et diversifier l’offre publique de soins à concurrence des besoins partout sur le territoire national, d’autre part, d’ériger la fraude sociale et fiscale au rang de délit pénal, enfin, comme indiqué précédemment, de rationaliser les choix en matière de dépenses publiques.

IV.              Remarque conclusives

Plusieurs remarques s’imposent en guise de conclusion.

1.     La Banque publique d’investissement: le grand absent des discours officiels

Afin de faciliter le redressement d’entreprises du secteur public ainsi que l’accès au financement des entreprises privées dont le chiffre d’affaires annuel n’excède pas 50 M DH, et d’accroître par conséquent leur participation à la création de richesses et d’emplois (PIB), la mise sur pied d’une banque publique d’investissement (BPI) doit être érigée en priorité. Pour pouvoir s’en servir comme d’un agent de développement, c’est-à-dire une véritable force de frappe financière d’une taille appropriée, le noyau dur de la BPI doit, dans un premier temps, regrouper harmonieusement, quatre entités, à savoir: la Caisse Centrale de Garantie, CDG Capital, le Fonds Hassan II pour le développement économique et social et Ithmar Capital. Il va sans dire que les trois dernières entités sont qualifiées à tort ou à raison « d’institutions de souveraineté » et que, de ce fait, leur staff dirigeant, grassement payé, composé dans une proportion non négligeable d’ingénieurs/commerciaux des grandes écoles et/ou de personnes pistonnées aux qualifications douteuses, verrait d’un mauvais œil un tel projet et tenterait l’impossible pour l’étouffer dans l’œuf. La création d’une banque publique d’investissement à part entière, qui s’impose comme une nécessité impérieuse, se heurte aussi à l’opposition farouche du Groupement Professionnel des Banques du Maroc. Une nouvelle répartition des parts de marché à l’avantage de la BPI constitue un enjeu de taille, notamment pour les trois grandes banques privées du royaume (ATW, CPM, BMCE).

2.     Covid-19 et aggravation du phénomène de fuite des capitaux

Un autre absent de marque de l’agenda gouvernemental ne manquerait pas, lui aussi, de peser lourd sur les comptes extérieurs du Maroc, affaiblissant ainsi les chances de succès du plan de relance: en ces temps de crise, la fuite de capitaux s’est sensiblement amplifiée mais aucune stratégie de lutte renforcée contre ce fléau n’est encore en vue. Celle-ci consiste notamment à étoffer les missions de l’Office des changes ainsi que de l’Administration des douanes et des impôts indirects, leur accorder plus de moyens humains et matériels adaptés et, bien plus encore, les mettre à l’abri de pressions en tout genre. Il importe de noter toutefois que le vide politique qui s’installe au Maroc n’aide pas à prendre des décisions en adéquation avec l’intérêt général. Conscients de ces faiblesses institutionnelles et des opportunités qu’elles offrent, de nombreux hommes ou femmes d’affaires, grands commis de l’Etat et parlementaires s’activent, pour assurer leurs arrières, à transférer le maximum de fonds à l’étranger et multiplier l’ouverture de comptes offshore. Il est fort à craindre que la remise en cause inattendue de l’amende prononcée à l’encontre des compagnies pétrolières par le Conseil de la Concurrence ainsi que la déductibilité fiscale des gros dons faits à l’Etat ne contribuent à alimenter, dans une proportion encore plus grande, la fuite des capitaux.

3.     L’accord de libre-échange Maroc-Union Européenne à l’épreuve de la crise du Covid-19

Le statut avancé du Maroc auprès de l’Union Européenne n’a pas été d’un grand secours en temps de crise. Sur les 700 M d’euros que l’UE s’est engagée à fournir au Maroc et à la Tunisie réunis, la part du premier pays s’élève à 450 M d’euros. Compte tenu cependant de la taille démographique du royaume (trois fois plus peuplé), celui-ci aurait dû bénéficier d’une enveloppe de 750 M d’euros. Bien plus, le plan de relance européen appuyé par la Banque Centrale Européenne de 750 MM d’euros aurait pu être porté à 760 MM d’euros, voire davantage pour faciliter la sortie de crise des pays du Maghreb, et en premier du Maroc et de la Tunisie en raison de leur statut avancé avec l’UE. 

En l’absence de flux d’investissement directs étrangers en provenance des pays de l’UE- autres que la France et l’Espagne dans une certaine mesure, et encore! - à la hauteur des potentialités du royaume, le Maroc ne compte avant tout pour le Vieux Continent qu’en tant que rempart contre l’insécurité. Pour mettre l’Europe à l’abri de ce danger, le Royaume s’active sans relâche sur deux fronts: celui de la lutte contre l’émigration « clandestine » et celui de la lutte contre le terrorisme et les exportations illégales de résine de cannabis. Il faut cependant savoir que dans la mesure où cette mission n’est que très partiellement compensée financièrement, le Royaume supporte en dernier ressort d’énormes charges qui mettent à mal son budget tout comme sa balance des paiements. C’est un fait bien établi: le Maroc pour assurer sa propre sécurité n’aurait pas besoin de consacrer autant de crédits aux dépenses de défense et de sécurité (personnel, matériels, équipements et infrastructures). De là découle la nécessité pour l’UE de prendre en charge sa part du fardeau dont le poids retombe injustement sur la masse des contribuables marocains à faible et moyen revenu. S’agissant d’une question aussi sérieuse, le profil bas adopté par la diplomatie marocaine tout autant que le silence assourdissant de P. Vermeren, un historien spécialiste du Maroc, suscitent de fortes interrogations

IV.              Absence d’une vision de l’avenir, de perspectives émancipatrices

Une crise fournit l’occasion d’y voir clair. Le Covid-19 a en effet permis de révéler au grand jour les fragilités structurelles de l’économie marocaine et la nécessité d’offrir des perspectives encourageantes pour l’avenir (M. Chiguer). De nombreux indices prouvent que le Maroc court de grands dangers dont il faut avoir pleinement conscience.

I.                Le Maroc est en proie à une hémorragie économique et humaine.

 

A.                Une croissance atone et, qui plus est, dont les fruits sont très inégalement répartis

En effet, le taux de croissance annuel moyen sur la décennie 2011-2020 oscillerait autour de 2,5-2,7%, soit le niveau le plus bas depuis la fin du Protectorat (1912-1955). C’est une décennie perdue certes, mais en même temps la pire depuis la sortie du Maroc du rééchelonnement (1983-1992). Cela va sans dire, compte tenu du taux de croissance démographique (1,25% en 2018) et d’une forte proportion des jeunes dans la population totale (42,3%), une croissance moyenne du PIB en volume aussi modeste maintient le   taux de chômage de la population active en général (10-11% compte non tenu de la population handicapée passée par pertes et profit par le HCP, il faut bien le préciser) et des jeunes en particulier (26,5%) à des niveaux critiques. Dans la mesure où la FBCF atteint un seuil relativement élevé (quelque 32%/PIB), cette tendance lourde s’expliquerait fondamentalement, mais à des degrés divers, par une grave crise de gouvernance politique et institutionnelle, une déformation de la structure de l’investissement (part en constante baisse des investissements publics civils, etc.) (A. Belal) et une répartition fortement inégale des richesses (revenus et patrimoine).

L’Etat, fort de l’appui des partis représentés au parlement et de plusieurs zaouïas, a préféré, comme issue aux revendications du mouvement du 20 février 2011, sacrifier l’avenir de la jeunesse, donc du pays à celui des marchands de religion. C’est pourquoi, il semble être davantage un problème plutôt qu’une solution. Signalons au passage que 24 grands groupes d’intérêt économiques privés autochtones détiendraient ensemble 35% de la richesse (PIB) du Maroc, un pays qui occupe respectivement le 121e et le 80e rangs au classement mondial de l’indice de développement humain (IDH) et de perception de la corruption, ce qui se passe de commentaires.

B.      Un déficit d’attractivité qui gagne en intensité

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’amélioration du classement du Maroc dans le rapport Doing Business cache une réalité bien moins réjouissante. Le Royaume souffre d’un déficit d’attractivité en constante dégradation surtout depuis 2011. La perte d’attractivité s’observe d’abord auprès du grand capital privé autochtone (GCPM). Elle s’observe ensuite auprès des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur et surtout des grandes écoles publiques.

I.                   Le grand capital privé Marocain en mal de patriotisme économique

Le patriotisme économique du grand patronat marocain est mis à rude épreuve notamment depuis l’arrivée des frères musulmans au pouvoir avec pour principale mission de veiller à l’application des recommandations de la BIRD et du FMI, les gardiens de la Mecque de la finance internationale.

1.                 Une perte alarmante d’attrait pour les investissements industriels.

Deux anciens présidents du Patronat (CGEM) déplorent le comportement du capital local qui se détourne de plus en plus de l’industrie.

Miriem Bensalah Chakroun, femme d’affaires et ex. présidente de la CGEM (2012-2018), y voit à juste titre le signe d’un déficit de patriotisme. « Le déficit de patriotisme » réside, selon elle, « dans le   manque d’investissements dans l’industrie qui seule » « est créatrice de richesses au sens de plus-value collective ». « Aujourd’hui », ajoute-t-elle, « les opérateurs économiques et non des moindres vont vers les secteurs financiers ou immobiliers certes nécessaires, mais délaissent les investissements industriels. C’est une faute grave à mon sens que nous risquons de payer cher à l’avenir ».

Pas plus tard qu’en juin 2020, Moulay Hafid Elalamy, ministre de l’industrie, du commerce, de l’économie verte et numérique depuis octobre 2013 et ex. président de la CGEM (2006-2009), a lors de son passage, devant la commission des secteurs productifs de la chambre des Représentants, redit la même chose tout en étant plus explicite. « J’ai un problème avec ce que nous importons. J’ai découvert que nous importons des lits d’hôpitaux, des tables d’écoliers…, ce qui n’est pas normal. Cela fait longtemps que j’appelle les entrepreneurs marocains à s’investir dans l’industrie, que les opportunités ne manquent pas. Mais, il n’y a pas de répondant… », martèle-t-il.

M. Bensalah C. et M.H. Elalamy disent vrai sans pour autant donner l’exemple. C’est l’hôpital qui se moque de la charité en quelque sorte. Ces écumeurs d’affaires répugnent à se lancer dans l’industrie proprement dite. Ils président aux destinées de deux groupes économiques qui comptent parmi les plus puissants du Royaume mais dont les activités sont centrées quasi exclusivement sur les services (Compagnies d’assurance en particulier, transport aérien, eaux minérales, etc.).

Le Maroc est de moins en moins perçu par le GCPM comme un vaste espace d’investissements suffisamment rentables. Cette évolution qui fait peser une épée de Damoclès sur l’économie marocaine prend deux formes:

° Le désengagement de certaines filières industrielles ou financières stratégiques au profit du capital étranger essentiellement, voire exclusivement. En s’en tenant aux opérations de cessions d’actifs significatifs, la plus grosse transaction porte tout d’abord sur la vente en 2012-2015 par la SNI, la principale holding de la famille régnante et gouvernante, d’un groupe d’entreprises de premier plan opérant dans le secteur agroalimentaire (Centrale Laitière, Lesieur-Cristal, Cosumar, Bimo). Cette cession qui a créé la surprise aurait rapporté à la holding royale un peu plus de deux milliards$ dont on ignore cependant l’affectation. Deux groupes français en particulier (Danone et Sofiprotéol), un groupe singapourien (Wilmar Sugar Holdings Pte. Ltd.) et un groupe américain (Kraft Foods) sont devenus les actionnaires de référence de sociétés leaders dans leurs secteurs d’activité. 

L’autre opération de grande envergure, qui pose un problème de conflit d’intérêts, concerne la vente en 2018 par M. H. Elalamy de la compagnie d’assurance Saham à un grand groupe d’affaires Sud-Africain (Sanlam). Suite à cette transaction d’un montant légèrement supérieur à 1 MM$, mais dont on ne connaît toujours pas l’usage, M.H. Elalamy s’est attiré les foudres du Patron de finances.com. O. Benjelloun. Celui-ci estime qu’une « société bancaire, ou d’assurance, ou industrielle comme l’OCP ou autre, ce sont des sociétés qui appartiennent à tous les marocains, nous n’avons pas le droit de les céder, de les vendre ou de les donner à des étrangers », d’autant plus que dans le cas d’espèce l’acheteur est originaire d’un pays qui ne « reconnaît pas la souveraineté du Maroc sur le Sahara ».  Tout cela est vrai, mais le détenteur de la troisième fortune du pays n’a-t-il aucun reproche à se faire? Bien sûr que oui. Une opération non moins importante de pénétration étrangère dans le capital de la troisième banque du Royaume (BMCE) mérite d’être signalée. Exception faite des participations de moindre importance, la part du groupe Français Crédit Industriel et Commercial (CIC) dans le capital de BMCE Bank a grimpé de 10% en 2004 à 15% en 2008. Depuis le rachat du CIC par la Banque Fédérative du Crédit Mutuel (BFCM), cette part ne cesse d’augmenter au point d’atteindre 25% en 2010 et 26,1% en 2014 (25,4% en septembre 2019), faisant de ce groupe Français, nettement plus puissant que finance.com, le deuxième actionnaire le mieux placé de BMCE Bank. A noter également que le groupe d’assurance du crédit mutuel détient 20% de la compagnie d’assurance +Rma-Wataniya (groupe finance.co) et que depuis septembre 2019 le groupe Anglais CDC-PLC a fait son entrée au capital de BMCE Bank à hauteur de 5,3%.

En quelques années, plusieurs fleurons de l’industrie et de la finance sont ainsi passés sous pavillon étranger, ce qui fait peser des risques réels sur la souveraineté alimentaire et financière du Maroc.  

°° En même temps qu’il se retire, indépendamment de toute considération d’intérêt général, de certains secteurs stratégiques, le GCPM se lance à la conquête de marchés en Afrique Subsaharienne tout en renforçant ses positions en Europe (L. El Ameli, M. Oubenal). L’encours des investissements directs marocains à l’étranger, dont le chiffrage suscite toutefois de lourdes interrogations (placements dans les paradis fiscaux, etc.), a connu un saut en 2014. Son volume a grimpé à 38.714 MDH contre 20.822 MDH en 2013, enregistrant ainsi un taux de croissance de 86%. En 2015, le stock des IDME s’est établi à 46.015 MDH, soit plus que le double de celui de 2013. Il se répartit presque à égalité entre un groupe restreint de pays européens (France, G.B., Suisse, Luxembourg, Pays-Bas) et africains (Côte d’Ivoire, Mali, Île Maurice, Egypte, Benin, Gabon, Sénégal, Cameroun). A part les télécommunications contrôlées par un grand groupe étranger, actionnaire majoritaire de Maroc-Télecom (11%), les activités traditionnelles, c’est-à-dire rentières et spéculatives, représentent le gros des IDME: banques-assurances-holdings (42%), immobilier-énergie-mines (17%), etc. En Europe, ces dernières années, la tendance est à privilégier les placements financiers opérés par certains groupes (Luxembourg, G.B., Suisse, Irlande).

Cela étant, les IDME posent trois types de problèmes :

-                     Des problèmes liés à leur quantification. Les statistiques de l’Office des Changes laissent, entre autres, de côté les placements, probablement importants, de grands groupes « privés » marocains dans les paradis fiscaux, ce qui a pour conséquence une sous-évaluation des IDME et, partant, de la fuite des capitaux. 

 -          Des problèmes liés à leur financement. Tout semble indiquer que les IDME sont essentiellement couverts par appel public à l’épargne domestique, ce qui se traduit, pour les PME/PMI locales, par de sérieuses difficultés d’accès au crédit bancaire et, pour le Royaume, par une sortie de devises faiblement contrebalancée par un rapatriement des profits, ce qui n’est pas sans conséquences sur la balance des paiements.   

-          Des problèmes de doctrine économique. A partir du moment où il s’avère que le marché marocain est loin d’être saturé, que les opportunités d’investissement ne font pas défaut, comment peut-on comprendre l’engouement croissant du GCPM pour les investissements directs à l’étranger ? Il faut probablement y voir le résultat d’un défaut de patriotisme économique.  C’est ce qu’a laissé entendre M.H. Elalamy, un homme d’affaires influent qui occupe en même temps depuis 2013 le poste de ministre du commerce et de l’industrie. « On est fatigué d’entendre le discours défaitiste qui dit qu’il n’y rien à faire au Maroc ». Au contraire, « il y a encore beaucoup à faire au Maroc »; « les opportunités sont là » et l’Etat ne ménage aucun effort à seule fin d’inciter « les gens … à se réveiller et travailler », a-t-il déclaré à la tribune de la Chambre des représentants.         

Cela étant, qu’en est-il du déficit d’attractivité du Royaume auprès de ses compétences? Une question lancinante à laquelle M.H. Elalamy a apporté une réponse évasive, preuve s’il en est que la fuite des cerveaux est le dernier souci du ministre/homme d’affaires.  Lors du Salon VivaTech de Paris, organisé au mois de mai 2019, O. Cedric, secrétaire d’Etat Français au numérique avait formulé le souhait ardent de son pays d’accueillir à bras ouverts les compétences marocaines. « Aujourd’hui, dans la tech, les Français peuvent compter beaucoup sur les talents marocains, mais il faut que cela se fasse de façon win-win » a-t-il précisé en ce sens. En réponse à cette invitation, M.H.Elalamy n’a manifesté aucune volonté de stopper l’hémorragie des cerveaux. Il s’est contenté de dire, sans vraiment comprendre où il voulait en venir, qu’il faut « faire en sorte que » la jeunesse marocaine « qui s’intéresse à l’innovation et au digital, soit accompagnée fortement, et qu’elle ait des possibilités et des options, y compris l’internationalisation de ses startups ».  C’est sûr que cet homme d’affaires, devenu ministre à partir de 2013, ne prête aucune attention aux barrières dressées par l’Office des changes sur la route de startuppeuses (rs) marocaines (s) méritantes (s), condamnant ainsi chaque année de nombreux projets à l’échec…

II. Une hémorragie des compétences nationales

Le Maroc est un pays qui se vide progressivement de ses talents. Il est considéré de moins en moins comme un espace d’attraction/rétention des compétences nationales; celles-ci constituent pourtant un acteur essentiel des forces vives de la nation, donc du développement. 

L’amélioration du rang du Royaume dans le classement Doing Business devait normalement se traduire par la baisse, d’une part, du taux de non-retour des compétences marocaines formées en Occident et, d’autre part, du taux d’expatriation des compétences nationales formées au Maroc. Malheureusement, cela ne semble pas être le cas. Et d’ailleurs, la BIRD a complétement ignoré ce volet de la question, dont l’importance n’est plus à souligner.  

1. Le taux de non-retour des étudiants marocains diplômés des universités étrangères en général et françaises en particulier est non seulement anormalement élevé mais continue d’être tiré vers le haut. Il serait passé de 40% dans les années 2000 à plus de 60% de nos jours. Les résultats d’une étude du Commissariat général à la stratégie et à la prospective (France) datant de novembre 2013 sont particulièrement instructifs à cet égard. On y apprend :

-   que « les Marocains (première nationalité étudiante en France) suivis des Algériens (3e nationalité étudiante) sont les plus représentés dans la population des étudiants étrangers restés en France (16/17% du total) …Les Chinois et les Tunisiens n’arrivent qu’en 3e position »;

-     qu’en France, « les étudiants Marocains et Tunisiens restent majoritairement pour travailler (plus de 75% des changements de statuts) »;

 -    que « parmi les nationalités aux effectifs élevés, seul le Maroc représente une répartition des filières proche de celle des étudiants français, notamment avec un fort taux d’accès aux autres formation (CPGE, STS), et une proportion plus limitée d’étudiants à l’Université », ce qui correspond dans une proportion non négligeable à des formations dont le royaume a le plus besoin. Effectivement, « le Maroc, seul pays dont les parcours estudiantins sont proches de ceux des Français, représente 40% des effectifs d’étudiants étrangers dans les classes préparatoires »; 23% des étudiants marocains (contre 16% pour les tunisiens et 5% pour les algériens) sont inscrits dans les grandes écoles (écoles d’ingénieurs: 12% ; écoles de management: 9%), « 43% sont en sciences/ingénierie » (contre 53% pour la Tunisie), 1.246 étudiants sont inscrits en doctorat (4% du total) dont seulement 520 doctorants en sciences et ingénierie (contre 1.502/2.739 Tunisiens, 1.259/2.221 algériens et 1.110/1.698 libanais), des chiffres  qui veulent tout dire.

2. Des statistiques aussi parlantes concernant le nombre des étudiants marocains, lauréats des filières universitaires d’excellence (grandes écoles marocaines d’ingénieurs et de commerce, licences et masters d’excellence en sciences économiques et juridiques), auxquels on ne laisse le choix que de l’exil professionnel, sont délibérément absentes des publications des institutions officielles. A part le chiffre de 600 ingénieurs, qui quittent annuellement le pays à destination de l’Europe et du Canada, avancé par S. Amzazi, ministre de l’éducation nationale, aucune statistique fiable n’est, jusqu’à preuve du contraire, disponible à propos d’une question qui fâche. Ils sont vraisemblablement plusieurs milliers de personnes actives en pleine force de l’âge et souvent hautement qualifiées ou expérimentées qui prennent chaque année le chemin des pays occidentaux en particulier.

Cette évolution, dont les effets pernicieux sur le développement du Maroc se font durement sentir, tient tout d’abord à la réticence persistante des entreprises privées familiales surtout à créer des emplois hautement qualifiés en nombre suffisant. Elle tient aussi, mais dans une proportion encore plus grande, à des choix de politiques publiques inconsidérés. 

L’Administration créée de moins en moins de postes budgétaires civils à la faveur du processus de privatisation de services publics. Pourtant, les besoins en ressources humaines qualifiées de l’Etat ne sont pas encore satisfaits dans de nombreux secteurs essentiels d’activité.

-    En témoigne tout d’abord, le solde net annuel des créations d’emplois civils qui tend à baisser, voire à s’inverser. L’effectif global du personnel civil s’est accru de 41.669 postes entre 2007 et 2011 contre seulement 11.217 postes (13.649/2015) entre 2012 et 2016. A partir de 2017, on assiste même à une destruction d’emplois publics. En 2019 comparativement à 2016, l’effectif global des fonctionnaires  civils a chuté de 3,2%, soit l’équivalent de 18.612 personnes (583.071à 564.459). 

       La proportion des fonctionnaires civils comparée à la population marocaine tend elle aussi à se réduire. De 1,73% en 2012, cette proportion est descendue à 1,59% en 2019. Relativement à la population active, ces taux atteignent respectivement 5,02% en 2015 et 4,66% en 2019.

Trois autres phénomènes non moins inquiétants méritent d’être mis en évidence:

-                     Primo, durant la décennie 2007-2016, 66% des suppressions d’emplois ont porté sur des cadres, soit un taux de croissance annuel moyen de 22%.

-                     Secundo, les offres d’emplois low-cost émanant surtout du ministère de l’éducation depuis 2016 sont source de problèmes. Entre 2016 et 2019, le nombre de postes d’enseignants contractuels du primaire et du secondaire a atteint 70.000, soit 25% environ de l’effectif total des professeurs … La plupart sinon la totalité sont diplômés de l’enseignement supérieur (masters, doctorats) mais sans formations qualifiantes et subissent de plein fouet les conséquences dommageables du déclassement fonctionnel et statutaire (salaires au rabais, couverture sociale hypothétique, insécurité de l’emploi). Cela revient à planter le dernier clou dans le cercueil du système éducatif public, à généraliser l’enseignement au rabais.

-     Tertio, les offres d’emplois publics qualifiés ou hautement qualifiés tendent à se raréfier sous l’effet de trois pratiques classées par ordre d’importance décroissante, à savoir:  

* Le népotisme: au Maroc, l’expérience des deux dernières décennies prouve que les postes de responsabilité sont rarement attribués sur la base du mérite. Comme dans une république bananière, derrière la façade institutionnelle se cache en réalité un pouvoir qui sacrifie souvent les principes élémentaires de la démocratie au profit d’affinités tribales, familiales ou partisanes. Le népotisme en grand, érigé en mode de gouvernance, est le trait distinctif des gouvernements dirigés par A.Youssoufi, (1998-2002) A. Benkiran (2012-2016) et S. El Othmani (2018-2021).  Le dernier exemple en date, celui de l’Autorité Nationale de Régulation de l’Electricité (ANRE) a défrayé la chronique. On a fini par apprendre que les neufs membres désignés à part égale, en catimini, par le chef du gouvernement (Pjd), le président de la chambre des représentants (Usfp) et celui de la chambre des conseillers (Pam) portent les couleurs des partis dont ils se réclament. Ces postes attribués en fonction de considérations bassement partisanes cachent souvent de véritables sinécures (M. Harakat). A une ou deux exceptions près, les heureux élus, parmi lesquels ne figurent paradoxalement aucune femme, ne sont guère versés dans le domaine. C’est aussi simple que ça. Dans la mesure où ils n’ont pas les qualifications requises, l’ANRE sera amenée à faire faire par des bureaux d’étude le travail pour lequel ils sont grassement payés …

** L’externalisation, pour un oui ou pour un non (c’est-à-dire sans raison valable ni sérieuse), d’activités à forte valeur ajoutée au profit de multinationales d’audit et de conseil se développe à grande échelle (conception, gestion, évaluation des politiques publiques). Le fait de sous-traiter l’élaboration, le pilotage et l’évaluation des politiques publiques se traduit notamment par de faibles créations nettes d’emplois stratégiques par les ministères économiques et financiers, ce qui prive un nombre en constante augmentation de diplômés des grandes écoles d’ingénieurs, de commerce, d’architecture et de lauréats des licences et masters d’excellence de postes adaptés à leurs profils et les pousse à s’expatrier à leur corps défendant.

***Plusieurs milliers de postes de responsabilité pourraient également être libérés et les fonctions y afférentes mieux remplies par de jeunes talents, à condition toutefois de mettre l’intérêt général au cœur de l’action publique. Les pratiques féodales de maintien en fonction au-delà de la limite d’âge de grands commis de l’Etat et de cumul d’activités (maîtres jacques) dans les hautes sphères du pouvoir n’ont plus lieu d’être. L’administration, en s’y accrochant, a raté le train du progrès. 

On s’en rend bien compte, les politiques publiques menées jusqu’ici ne sont pas faites pour améliorer l’attractivité du pays auprès des forces vives de la nation et encore moins mettre l’économie marocaine sur les rails du développement durable.

C- Une dépendance sans cesse accrue des importations de biens et services essentiels et non essentiels

J. Bourgeois-Pichat a montré le danger pour un pays du manque d’articulation des fonctions de production et de consommation. Comme il le souligne avec justesse, « il y a danger de voir une population désirer consommer (une bonne partie de) - ce qu’elle ne peut pas produire », la régulation s’opérant ou non par le commerce extérieur et les migrations. Cette forme de déséquilibre structurel constitue l’une des principales caractéristiques de l’économie marocaine.

Dès lors, pour mettre le Royaume à l’abri des caprices de la conjoncture internationale et jeter les bases d’une réelle souveraineté économique, un changement de paradigme devient incontournable. Outre un intérêt grandissant au social (éducation, santé, habitat), ce qui revient à placer l’Homme et l’environnement au cœur des politiques publiques, l’Etat développeur doit concentrer ses efforts sur deux objectifs prioritaires : 

1. Jeter les bases d’une stratégie de « couplage de  l’industrie et de l’agriculture », visant ainsi, comme l’indique F.Perroux, à « transformer les effets de domination en effets d’entrainement réciproques ». Trois remarques complémentaires permettent de mieux éclaircir les propos de cet économiste qui invite à réfléchir sur les idées et « faits porteurs d’avenir »:

*« Industrie d’abord », « Agriculture d’abord » est un faux dilemme. Puisque « l’impulsion » vient « en ordre principal de la première », F. Perroux estime que « l’industrialisation » est « le fondement d’une politique d’indépendance ». Il n’empêche toutefois que l’activité recherche et développement conditionne l’expansion aussi bien de l’agriculture que de l’industrie et le rôle de l’Etat s’avère déterminant sur tous les plans (M. Rami).

**« Le Tertiaire nécessaire à la croissance industrielle ne saurait être confondu avec le tertiaire du divertissement et du loisir, qui détourne les ressources économiques des emplois indispensables à l’appareil de production ».

***« Le tourisme et les hôtels de luxe procurent bien des profits et des devises, mais », prévient F. Perroux, ne remplacent pas les industries de base, ou la construction des éléments intermédiaires qui manqueraient pour une structure organique de l’industrie ».

1.                 Renforcer la « structuration de l’économie » du Maroc « par des mesures qui augmentent la part de la population dans la gestion des ressources locales et dans la distribution des fruits qu’elles procurent ». Le Maroc, il faut bien le souligner, figure en tête des pays du grand Maghreb où les revenus d’activité et du patrimoine sont très inégalement répartis, ce qui fait peser sur le royaume une menace d’instabilité sociale destructrice et traduit en même temps l’échec patent de la théorie du ruissellement (trickle-down theory). On est loin de l’image idyllique véhiculée par un économiste marocain à propos des smigards et des enseignants du secondaire, lui qui s’est plaint des « revendications répétées de certaines catégories de fonctionnaires, alors que comparativement leur situation est bien meilleure que celle de leurs homologues dans la région » et affirme, sans la moindre précaution, que « notre SMIG, qui est d’environ 2.560,00 DH par mois, dépasse celui des pays voisins » et qu’il « en est par exemple de même pour le salaire mensuel net du professeur du secondaire qui se situe à environ 8.125,00 DH ». Or, il suffit de raisonner en termes de parité de pouvoir d’achat, d’indiquer qu’un nombre relativement important de salariés du secteur privé déclarés à la CNSS touchent moins que le SMIG, de ne pas confondre professeur du premier et du deuxième cycle du secondaire, en début de carrière ou après un certain nombre d’années d’ancienneté, etc. pour s’apercevoir qu’il s’agit de comparaisons trompeuses. Et que dire des enseignants contractuels recrutés en masse ces dernières années et sous-payés?

Au Maroc, la recherche d’une stabilité favorable au développement, qui a fait jusqu’ici largement défaut, doit constituer un objectif prioritaire. Compte tenu des principaux facteurs explicatifs de l’hyper concentration du revenu et du patrimoine ainsi que de la forte résistance qu’oppose le grand capital privé et public à une meilleure répartition des richesses, la solution passe par une redistribution des actifs existants. Dans ces conditions l’Etat, entendu dans le sens d’un système politique et social débarrassé de ses scories et d’un système économique à l’abri de la prédation, n’a d’autres choix que de s’atteler dans les toutes prochaines années à deux chantiers majeurs:

     ° La réouverture du chantier de la réforme agraire abandonné à la veille des années quatre-vingt parce que considéré par la BIRD « hors sujet » et par la classe dominante contraire à ses intérêts. On s’attendait à ce que la réforme agraire fasse partie intégrante des programmes des gouvernements A. Youssoufi (1998-2002) et A. El Fassi (2008-2011), malheureusement cela n’a pas été le cas. La réforme agraire, à condition de porter sur d’importantes superficies réparties entre un nombre conséquent de paysans sans terres ou propriétaires de parcelles exiguës et d’être bien conduite, peut produire des effets socio-économiques positifs. C’est pourquoi le PNUD et la FAO se posent en ardents défenseurs de la réforme agraire. Même le FMI a, contre toute attente, fini par reconnaître en 2008 les bienfaits de la réforme agraire dans la lutte contre la pauvreté et la promotion d’une « croissance économique rurale ». M. Ravallion et D. Van de Walle ont tenu cependant à préciser que « l’expérience de la Chine et du Vietnam confirme l’importance d’institutions politiques solides (y compris au niveau local) et de gouvernants déterminés à lutter contre la pauvreté ».

La question de la réforme agraire au Maroc se pose en termes de constitution d’une large assise foncière comprise entre 4 et 5 millions d’hectares ainsi répartis et de fortes résistances à vaincre:

. Récupération d’une superficie d’environ 600.000 ha de terres riches que se sont appropriées des couches de la classe dominante entre 1956 et 1973 sans payer d’impôt agricole (IS ou IR) sur le surplus dégagé entre 1981 et 2013 (9 MM DH environ), ce qui leur a permis de s’accaparer le beurre et l’argent du beurre.

. Les terres Guich et les terres Habous qui s’étendent sur quelques 300.000 ha.

. Les terres Collectives: sur 12 millions d’hectares, 2 à 3 millions ha peuvent, dans les trois-quatre années à venir, être cultivés ou plantés moyennant des travaux de dépierrage, de défrichement et des opérations de démembrement, etc.

. Superficies découlant de la limitation de la propriété (1 million d’hectares environ). La surface de référence pourrait se présenter ainsi:     

*8 à 15 ha en irrigué (grands périmètres irrigués, petite et moyenne hydraulique); 

**30-40 ha en bour (bour favorable, bour défavorable); 

***10-20 ha (terres de pâturage).

°° L’ouverture du capital des grandes sociétés

Les différentes mesures destinées à faciliter l’introduction en bourse des sociétés opérant au Maroc sont restées pratiquement sans grands effets. Deux tendances contrastées en apportent la preuve.

1. Les grandes sociétés revêtent pour la plupart d’entre elles un caractère « familial et fermé, empêchant » par conséquent « toute ouverture du capital à des personnes ou à des sociétés étrangères à la famille; le principe de l’autonomie apparaît ainsi en tant que condition de survie et l’objectif prioritaire par rapport à tout autre objectif » (M. Berrada). Cela veut dire que le « dirigeant-propriétaire cherche à sauvegarder sa souveraineté sur l’entreprise jusqu’à sa mort pour la transmettre à ses héritiers ». Cela veut dire aussi que la « forte interdépendance financière » observée « entre le patrimoine de l’entreprise et le patrimoine personnel ou familial du dirigeant-propriétaire » « sert de support pour la fraude fiscale » (M. Berrada).

2. Le nombre de sociétés cotées à la bourse des valeurs de Casablanca oscille dans la durée entre 74 et 77 seulement et plus de la moitié sont des filiales de holdings locales ou étrangères. De surcroît, les introductions en bourse portent sur des parts de capital souvent inférieures à 40%. Les principaux actionnaires se recrutent essentiellement parmi les investisseurs institutionnels; les particuliers, par contre, sont faiblement représentés en tant que détenteurs de titres de participation et les actionnaires salariés encore moins. Au Maroc, l’actionnariat salarial constitue l’exception plutôt que la règle et les entreprises locales sont trop peu nombreuses à s’engager dans cette voie. 

Ces indications et bien d’autres prouvent que le grand capital autochtone oppose une forte résistance à un meilleur partage des richesses. La forte concentration des revenus et du patrimoine qui en résulte grève lourdement l’économie marocaine. Dans ces conditions, il devient impératif de généraliser l’introduction en bourse à l’ensemble des sociétés dont le chiffre d’affaires excède 100 MDH. En 2018, les entreprises de cette taille sont au nombre de 1.446. En tenant compte des sociétés déjà cotées à la bourse des valeurs de Casablanca (74), l’introduction en bourse par augmentation de capital de préférence devrait s’étendre progressivement dans les cinq années à venir à 1.370 entreprises environ. Cette opération porterait dans un premier temps sur 40% au moins du capital de chaque société cotée. 20% seront souscrits par des investisseurs institutionnels, 10 à 12% par des particuliers et 8 à 10% par les salariés de l’entreprise. Au terme du quinquennat 2021-2025, des améliorations pourraient être apportées à la lumière d’une première évaluation….          

                                                                  ./.  ./.  ./.

 

 






Les pays du Moyen-Orient : entre défis et opportunités – DeviceMed.fr

ISREAL - EAU/ BAHREÏN : TRAITE DE PAIX ?

Abou Dhabi, Manama, Riad…… et peut être Qatar et le Soudan…

La fin d’un monde ? le monde arabe !!

Pr. Abdeloumoughit Benmessaoud TREDANO

Professeur de science politique et de géopolitique

Université Mohamed V. Rabat

Le mardi 15 septembre 2020, Ronald Trump à l’instar d’un empereur romain triomphant, préside devant la maison Blanche une Cérémonie de signature des soi-disant traités de paix entre Israël et les Emirats arabes Unis et le royaume du Bahreïn.

Avec la présence de certaines délégations arabes "consentantes".

Traités entre des pays qui ne se sont jamais faits la guerre !

Drôle de traité et drôle de paix !!

Par contre ils feront les affaires et éventuellement la guerre contre à un ennemi qui est dans le viseur : l’Iran

La paix contre la paix et non pas la paix contre la terre comme cela a été proclamée depuis la conférence de Madrid en octobre/novembre 1991.

La paix dans une situation de rapport de force !! Ce qu’il n’a cessé de déclamer le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou depuis un temps.

Quelle logique de paix ?

Une "paix casquée", imposée à un monde en déliquescence.

Les élites du Golfe et tous ceux et celles qui seraient tentés non pas par la normalisation mais par une capitulation doivent bien retenir deux propos :

Le secrétaire d’Etat américain John Foster Dulles disait : «Les Etats-Unis n’ont pas d’amis permanents, ni d’ennemis  permanents mais seulement des intérêts permanents" [1]  

Quant au rapport entre les peuples et l’occupation, Maximilien Robespierre, dans son discours sur la guerre (1791), disait que "les peuples n’aiment pas les missionnaires armés" [2]

La puissance de l'argent et des armes va-t-elle l'emporter sur la conviction des peuples ? 

 Rien n'est moins sûr.

 LA FIN D’UN MONDE ? LE MONDE ARABE !

 Le sous-titre de ce papier mérite d’être précisé.

Comment parler de la fin d’un monde arabe   alors que, selon certains observateurs, il n’a jamais existé ?

En fait, il a existé en tant que géographie physique, histoire, mémoire, civilisation, langue et durant le XX ème siècle il s’est imposé   en tant que combat contre une agression externe en l’occurrence la greffe d’Israël dans la région…

L’agression occidentale, la faillite des projets de sociétés arabe (d’obédience communiste, socialiste, panarabe, militaire et libérale.) la fin de la rivalité Est-Ouest et la disparition du grand frère soviétique, la fin des grandes causes et des grandes idéologies et   le rôle désastreux de l’islam politique et sa complicité avec l’Occident et Israël, tous ces facteurs conjugués, ont contribué à la déliquescence d’un monde.

 

Abou Dhabi, Manama, Riad…… et peut être Qatar

Un traité de paix entre l’entité israélienne et les Emirats Arabes Unis (EAU) a été annoncé le 13 août dernier avec un grand renfort médiatique par le président américain D. Trump.

"L'accord prévoit qu'Israël suspende l'application de sa souveraineté sur plusieurs zones de Cisjordanie dont il évoquait l'annexion. "Lors d'un appel entre le président Trump et le Premier ministre Netanyahu, un accord a été trouvé pour mettre fin à toute annexion supplémentaire de territoires palestiniens", a confirmé le prince héritier d'Abou Dhabi sur son compte Twitter" [3].

Prétention démentie illico par le premier ministre israélien.

Même pas le minium ne lui est concédé. Même pas un mensonge ne lui est  permis pour dissimiler la forfaiture !!

Le 11 septembre Bahreïn franchit le pas. La date n’est pas non plus fortuite !!

Rien d’étonnant. C’était prévisible.

Pourquoi une telle concession sans apparemment aucune contrepartie de la part de l’entité israélienne ?

On serait enclin à dire que cet acte de normalisation effectué par ces deux pays reste, en lui-même, à la limite, marginal ; il l’est en effet, dans la mesure qu’il ne fait qu’officialiser des rapports multiples, importants et symboliques déjà existants.

Mais il est important voire stratégique en raison du moment où il intervient et l’effet de boule de neige qu’il peut provoquer.

Des deux actes, c’est celui des Emirats qui revêt une certaine importance.

Les Emirats s’évertuent à se donner un certain rôle (son engagement désastreux durant le printemps arabe, en Syrie, en Libye, au Yémen. ;) dans le Golfe eu égard aux atouts dont ils disposent.

Plus qu’une normalisation, les émirats entendent conclure des accords militaires, sécuritaires et de renseignements avec l’entité israélienne.

Quant au Bahreïn, il compte peu dans la mesure où, en plus de la tutelle américaine, son régime survit grâce à l’intervention de l’Arabie Saoudite  et des Emirats.

On lui a confié un seul rôle, pas très glorieux, c’est celui de donner à l’acte de normalisation effectué par les Emirats une dimension de processus qui va avoir un effet de dominos.

1. La première question qui   vient donc à l’esprit pourquoi aujourd’hui et pourquoi les Emirats arabes Unis ?

Et demain avec le reste des   pays du Golfe ?

2. Et quel est le sens d’un traité de paix entre Israël et les EAU ?

 TRAITE DE PAIX OU "TRAITRISE" ?

D’abord ce n’est pas nouveau.

Ce processus a commencé au lendemain des accords d’Oslo de 1993 entre Israéliens et Palestiniens, suivis par les conférences sur le Moyen-Orient et le Maghreb (Casablanca : 30 octobre 1994/ 1 novembre 1994 et Amman : 28-31 octobre 1995) [4], une diplomatie discrète entre Israël et certains pays arabes avec la création de comités de liaison - une sorte d’antenne consulaire-  entre ce dernier d’une part et   la Tunisie, le Maroc et la Jordanie d’autre part. 

Ce processus de paix a été interrompu par une série d’attentats suicides perpétrés par Hamas en Israël entre 1993 et 1995, la mort Yitzhak Rabin (4 novembre 1995), l’échec des négociations de paix entre Arafat et Ehud Barak sous le patronage de Bill Clinton en 2000 et le déclenchement de l’Intifada II suite à la visite provocatrice d’Ariel Sharon de l’esplanade d’Al Aqsa en septembre de la même année.

Il importe aussi de rappeler que les dirigeants palestiniens, inscrits dans la dynamique des accords d’Oslo, ont poussé de nombreux Etats en Asie, en Afrique et en Amérique latine qui n’avaient pas de relations diplomatiques ou qui les avaient coupées, à les nouer ou les rétablir.

LES EMIRATS JOUENT AVEC LE FEU ?

Alors pourquoi les Emirats ont fait un tel choix ?

D’abord sur le plan juridique cet accord de paix n’a aucun sens dans la mesure où les Emirats n’ont jamais été en guerre avec Israël.

Il s’agit en fait sur le plan de l’opportunité politique d’un cadeau offert à deux "amis" américain et israélien (D. Trump et B. Netanyahou) en difficulté au niveau interne (scandales divers et difficultés électorales).

Ce n’est pas la seule raison.

Miser sur un cheval perdant ?  A savoir les Etats-Unis !

C’est une erreur stratégique.

Confier la sécurité et la souveraineté de son pays à une puissance étrangère est un acte suicidaire.

Les pays du Golfe ont une peur bleue de la puissance croissante de l’Iran et voit dans l’entité israélienne et son parrain américain leur planche de salut.

Est-ce une raison pour opérer ce rapprochement avec l’entité israélienne ?

Surtout que les Etats-Unis l’Amérique sont en retrait dans la région et Israël ne dispose plus de la même supériorité technologique et militaire face à un bloc d’Etats et de mouvements de résistance dirigé par l’Iran qui a le vent en poupe et ce malgré les sanctions et diverses pressions américaines.

Malgré cette nouvelle conjoncture régionale, les pays du Golfe n’ont aucune   marge de manœuvre. Ils ont une idée fixe : l’Iran est désormais l’ennemi et toutes les alliances sont envisageables même au prix d’un abandon total de la cause palestinienne.

Par ailleurs, ils n’ont pas la capacité et la latitude de tirer les leçons de l’histoire : une de ces leçons c’est que les Américains ont toujours lâché leurs "alliés", en fait leurs vassaux (L’Iran du Shah d’hier, les Kurdes au Nord de la Syrie aujourd’hui, entre autres …).  

Et pourtant, l’Iran demande depuis des années à l’Arabie Saoudite et les autres pays du Golfe de discuter du devenir de la région entre les pays concernés.

 

2. ET LES AUTRES PAYS DU GOLFE ?

 

Après les Emirats et le Royaume du Bahreïn, le Qatar, et éventuellement l’Arabie Saoudite, ne tarderont pas à leur emboiter le pas.

D’ailleurs, tous ont conclu des accords, en sous-main, organisé des visites de nature multiple avec l’entité israélienne depuis des lustres. 

Le prochain ?

Le Qatar est tiraillé entre sa crise avec les trois pays du Golfe(+l’Egypte), un refus de s’aligner sur eux et ses intérêts avec l’Iran d’une part et l’absence d’autonomie par rapport à la pression américaine (la plus grande base américaine dans la région s’y retrouve).

L’Arabie saoudite va conclure éventuellement le bal. La normalisation se fera, sans grand risque, surtout si Trump est reconduit.

Mais apparemment pas avant les élections présidentielles américaines.

Certains observateurs estiment, dans le cercle des décideurs saoudiens il y a deux postions ; celle du prince Ben Salman qui estime qu’une normalisation rapide peut lui assurer un soutien décisif de l’administration américaine d’abord puis lui assurer la succession et ensuite l’aider, d’une manière déterminante, dans ses différents conflits et tensions dans la région (Yémen, Irak, Liban et Iran).

En revanche le roi, plus circonspect, calcule surtout les risques qu’il peut courir et les pertes qu’il peut subir surtout dans le monde musulman en tant que gardien des lieux saints parce qu’il serait ainsi accusé d’abandonner Al Qods.

Le Koweït ?

Il ne le   fera pas pour deux raisons : 

Il s’agit d’un pays, contrairement aux autres monarchies du Golfe, où il y a une sorte de démocratie parlementaire plus ou moins bien installée.

Il n’est pas inutile de rappeler que le parlement koweitien est anti-israélien ; une prouesse a été réalisé par son président dans une réunion internationale des parlements nationaux ; en effet « M.  Marzouk Ali Al Ghanem, président du parlement Koweitien a contraint la délégation israélienne de prendre la porte, lors de la 137e session de l’Union interparlementaire, dont les travaux ont été organisés (NDLR) à Saint-Pétersbourg, en présence de 2.000 délégués, et de 80 présidents de parlements et assemblées nationales des pays membres de l’UIP »[5]

Et le sultanat d’Oman ?

 Apparemment Non !! Du moins pour le moment.

Le Sultanat d’Oman joue le rôle de médiateur entre tous les pays du Moyen-Orient entre les pays de la région et les autres puissances.

Pour le moment, il est plus utile pour les Américains avec ce rôle discret   qu’en officialisant des rapports multiples qui ont été conclus au fil du temps avec Israël. Mais il n’est pas exclu qu’il s’inscrive dans ce sillage. C’est une question de temps.

D’ailleurs c’est le seul pays où le premier ministre israélien s’est rendu en octobre 2018 officiellement.

Le pays qui a connu des mouvements révolutionnaires à l’Amérique latine et dont le ministre actuel était un des dirigeants !!

Autant dire que le passage de la révolution à la concussion et la traitrise politiques   peut se   faire sans transition. 

Peut-être si le besoin électoral de Trump l’exige, on passera outre les susceptibilités et t les petits calculs !!

 En dehors du Golfe il n’y a pas grand monde, pour le moment susceptible de suivre.

L’Egypte (1977-1979) et la Jordanie (1994) l’ont déjà fait.
La Syrie, l’Irak et le Liban font partie de " l’axe du mal "  ou du front du refus.

Il reste un pays candidat à savoir le Soudan.

Le Soudan est aussi cité, suite à la visite de Mike Pompeo, secrétaire d’État américain effectuée durant la dernière semaine du mois d’août. Etonnant d’un pays qui vient de connaitre une révolution contre un pouvoir islamiste et qui a été conclue par la chute du Général Omar El Bachir responsable du dépeçage de son pays   !!

Rappelons que son vol a été un direct de Tel Aviv à Khartoum alors que les deux pays n’ont aucune relation entre eux !!

Ironie de l’histoire : le pays qui avait abrité le sommet arabe au lendemain de la Naksa en juin 1967, marqué par les trois NONS :   NON à la négociation NON à la paix, NON à la reconnaissance d’Israël, et qui est porteur de cette révolution exemplaire, se bouscule au portillon pour la normalisation. 

 

Dans les médias, on avance souvent le cas du Maroc sur lequel l’Amérique fait pression  et ce depuis la préparation du sommet économique  de Manama (2019)- et son échec-  avec la carte du Sahara[6].

J’imagine mal une telle initiative, et ce   malgré la pression insistante américaine car au Maroc la question palestinienne est érigée comme une cause nationale[7]

 UN ACCORD HAUTEMENT STRATEGIQUE

 L'acte des Émirats n'est pas nouveau, n'est pas unique et il est plus grave qu'il ne le paraît.

 Il n’est pas nouveau parce qu’il ne fait qu’officialiser des rapports déjà existants

 Il n’est pas unique, parce que comme on l’a déjà soutenu d’autres pays du Golfe vont suivre. Le cas du Bahreïn vient de confirmer qu’il s’agit là d’un plan préétabli et concerté entre certains pays du golfe et Israël et son parrain américain.

Dans les deux cas de normalisation, le président américain, prend la parole pour s’arroger le mérite d’une telle prouesse. L’objectif recherché : instrumentaliser un succès diplomatique pour l’échéance électorale interne.

 Cette normalisation revêt surtout une importance stratégique au-delà d'une réponse à une conjoncture. À savoir aider "deux amis" en difficulté au niveau interne.

 En effet, cette dimension apparait dans les accords militaires et sécuritaires déjà conclus ou en voie de finalisation une fois la normalisation consolidée.

 L’occupation récente de l’Ile de Socotra par les forces du  Conseil de transition du Sud (STC) [8], composante yéménite alliée des Emirat dans le Sud du Yémen,  et son utilisation éventuelle comme une  tête de pont dans une coopération sécuritaire, militaire et de renseignement  avec Israël  , pourrait changer la donne dans la région .

Israël serait désormais sur le plan territorial, avec de bases militaires aux Emirats face à l’Iran ; ce dernier ne peut rester indiffèrent à ce changement de géographie et donc géopolitique.

 

L’Iran qui contrôlait dans une certaine mesure le détroit d’Ormuz et grâce à leurs liés Houtis avait un droit de regard sur un autre détroit celui de Bab el-mandeb , voit dans le rapprochement des Emirats avec Israël comme une provocation

 La boite de pandore est ouverte !!

 Normalisation, OLP bis, et la défaite du bloc iranien ?

 En parallèle pour réussir le processus de la normalisation, on prépare une alternative à la direction officielle de L'OLP qui avait refusé le deal du siècle au sommet économique de Manama (2019). Un plan qui se prépare, semble-t-il sous l'égide des Américains et des Israéliens, c'est normal. Mais avec la complicité des Emirats et de L'Égypte ; cela devrait poser plus de questions sur le devenir de ce monde.

Le personnage pressenti pour diriger cette nouvelle direction palestinienne c’est Mohammad Yusuf Dahlan comme fer de lance.

 Ce qui explique que Mahmoud Abbas, président de l’autorité palestinienne, ait accepté la tenue d’une réunion extraordinaire, organisée début septembre, entre TOUS les mouvements de la résistance palestinienne simultanément à Beyrouth et Ram Allah. 

 A cette double action, à savoir le processus de normalisation et une alternative à la direction actuelle palestinienne, le bloc otanien cherche à affaiblir voire détruire   le front de la résistance sous la direction de l’Iran et ce pour qu’il ne sorte pas gagnant au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen.

 C’est donc plus qu'une normalisation mais la constitution d'alliances nouvelles. Depuis 2011, deux blocs se sont constitués, l’un pro-occidental et l’autre pro-iranien, et se sont faits la guerre   en Syrie. Aujourd’hui, l’alliance occidentale (USA en tête et les pays du Golfe) s’organise pour en finir avec la question palestinienne.

TROIS PUISSANCES SE "PARTAGERAIENT" LES DÉBRIS DU MONDE ARABE 

Ce sous-titre peut paraitre provocant voire iconoclaste [9]

Il mérite précision et démonstration.

 Au processus de colonisation, d'endiguement et enfin de destruction du monde arabe entamé depuis les accords de Sykes-Picot (1916) et la déclaration de Balfour (1917) en passant par la création d'entité israélienne (1947 /48) et la guerre contre l'Irak, en 2 temps (1991et 2003) le printemps arabe, avec dans son sillage la guerre contre la Syrie, viennent se greffer des ambitions de puissances régionales en l'occurrence israélienne, turque et iranienne. 

L’action de ces trois pays n’est pas concertée, elle est le résultat d'une politique et une logique propres à chacun des trois États. 

Elle n’est donc qu’une conséquence.

Elle se réalise sous l’œil vigilant des deux grandes puissances (Etats-Unis et la Russie) avec les limites que ces dernières seraient amenées à leur imposer. 

Cette domination ne sera pas une occupation territoriale mais seulement économique et sécuritaire, incarnée et défendue par des vassaux locaux.  

On n'a plus besoin d'occuper des territoires mais dominer les esprits, pénétrer les couloirs et les recoins du pouvoir et des structures sécuritaires et imposer la volonté politique aux décideurs... 

 La grande différence entre les trois puissances, c'est leur finalité dans cette projection à l’international. 

Israël veut effacer définitivement la cause Palestinienne en gagnant des appuis parmi les pays arabes. 

Normaliser avec le maximum d'entre eux, le processus entamé avec les entités du Golfe n’est qu’un début. 

L'Iran, en revanche, veut, s'imposer en tant que puissance, en soutenant justement cette même cause palestinienne.

La Turquie veut rétablir la gloire de l'empire ottoman, en cherchant une place privilégiée en Méditerranée et dans l'ensemble de son entourage immédiat asiatique et méditerranéen.

Cette triple entreprise s’effectue au détriment d’un monde moribond : le monde arabe

 UN LONG PROCESSUS

 Après l'élimination de L'Égypte du champ de bataille (processus de camp David, 1977/1979), la destruction de l'armée irakienne et syrienne passait pour une priorité pour éliminer toute puissance arabe qui résisterait au projet d'expansion de l'entité israélienne.

 Déjà en 2012, quelques mois après le déclenchement du printemps arabe, dans une communication à Tunis (intitulée le printemps arabe contre les peuples arabes) [10] je tirais un certain nombre de conclusions liées à ce processus désastreux pour les peuples arabes à partir de la nouvelle géopolitique qui en est la résultante.

 Comment se présentait et se présente celle nouvelle géopolitique ?

 Avant d'en exposer les manifestations les plus édifiantes, il importe de faire une observation préalable. 

Chaque fois qu'on essaie de parler de l'agression occidentale séculaire contre le monde arabe, on nous agite la théorie du complot [11].

 Précision : l'état actuel désastreux de ce monde est imputable à la politique impérialiste de l'Occident mais aussi à la faillite des élites arabes. Certains dirigeants arabes ont essayé de s'y opposer comme le président Jamal Abdennasser mais comme le chemin était semé d’embûches, il ne pouvait réussir (la guerre tripartite de 1956, entre autres). 

De la Nakba à la Nakssa , ce monde n’a pas pu se relever. Et en fin, de parcours, le printemps arabe qui était vu comme une sortie salutaire d’une dégénérescence, n’a fait en fait que l’enfoncer dans les trahisons, les guerres confessionnelles et le chaos.         

 Quel est donc cette nouvelle géopolitique du monde arabe ?

Elle est née du printemps arabe.

 Mais pas seulement. Les causes se trouvent dans l’histoire ancienne et nouvelle, dans le rôle négatif d’une certaine interprétation de l’islam et de l’agression occidentale contre les peuples de ces Etats.

Pour faire court, on se contentera de donner quelques idées clés développées dans cette communication[12].

 LES TROIS PUISSANCES ET LEURS STRATEGIES RESPECTIVES

 La nature a peur du vide, et le vide que représente le monde arabe attise tous les appétits ce qui explique l’appétence de certaines puissances régionales.

 En effet, aujourd'hui, d'autres acteurs se sont ajoutés à ce dépeçage du monde arabe.

En l'occurrence, Israël, l'Iran et la Turquie, avec des finalités variant d’une puissance à une autre. 

 Parmi les trois   pays, seul Israël avait un projet expansionniste ancien datant du congrès de Bâle 1897.

Il a conduit, avec l'appui occidental depuis au moins 1948, un processus d’endiguement et de destruction de l'ensemble de l'entourage arabe ; en effet, le grand journaliste britannique Robert Fisk, fin connaisseur de la région moyen-orientale, a parlé d’une guerre de civilisation[13]

 Les soutiens actuels, en plus du bloc occidental, les pays du golfe, sont les plus visibles !! 

 La Turquie, quant à elle, partie d'une expansion économique, avec un relais très puissant dans le monde arabe en  l’occurrence   les frères musulmans, s'est donnée, son progrès économique aidant, une mission nouvelle la restauration d'une partie de l'empire Ottoman...

 En effet, elle est présente au Nord de la Syrie, de l'Irak, du Liban (Tripoli) en Libye au Qatar, à Djibouti et en Somalie, elle est   en guerre avec la Grèce depuis 1974 (Chypre) elle est, actuellement en concurrence avec la France en Libye, au Liban, et dans l’ensemble de la Méditerranée. 

 Enfin, l'Iran, avait depuis 1979 un plan plus religieux que géopolitique.

Il l'est devenu depuis son option qui lui est d’ailleurs reprochée, pour le statut d’une puissance nucléaire. 

 En outre, l’Iran, contrairement aux deux premiers se présente comme défenseur de la question palestinienne, de la ville sainte d’Al Qods et des mouvements de résistance à travers le monde (Venezuela, Bolivie d’Evon Morales avant son éviction.) et propose une autre alternative , celle de confier la sécurité de la région aux pays locaux en dehors de toute ingérence étrangère notamment occidentale.

 Il n’est pas inutile de rappeler qu’en 1979, au lendemain de la révolution islamiste, l’ambassade israélienne a été remise à l’OLP. En outre, les nouvelles autorités iraniennes ont institué une journée internationale d’Al Qods qui sert d’instrument de mobilisation dans le monde musulman.

 Certains analystes seraient enclins plutôt à constater que l’Iran occupe quatre capitales arabes, alors que d’autres estiment qu’il s’agit d’un bloc composé d’alliés ayant une stratégie commune, celle de la défense de la cause palestinienne ; laquelle stratégie passe par l’éviction de puissances occidentales de la région et l’organisation de la sécurité collective par les pays du Moyen-Orient.  

Par rapport au soutien à la cause palestinienne, d’aucuns diront que la Turquie soutient, elle aussi, ladite cause ; loin s’en faut.

A titre d’argument, ils agitent deux épisodes où   Recep Tayyip Erdoğan a montré d’une manière fracassante son soutien à ladite cause.

Le premier acte c’est celui effectué par le dirigeant turc en interpelant d’une manière abrupte le président israélien Simon Peres lors d’un échange tendu à Davos en 2009.

Le deuxième acte est relatif à l’envoi par la Turquie du bateau Marmara destiné à briser  le blocus de Gaza [14]. Et qui s’est terminé par la mort de pas moins d’une dizaine de ses membres.

Suite à ces deux scènes bien gérées, sa popularité est montée en flèche dans le monde arabe.

 En 1998, déjà, j’ai essayé dans une étude[15]   de montrer la proximité avec Israël  et le nombre d’accords, y compris militaires,  conclus entre la  Turquie et  ce dernier.   Son soutien apparent à la cause arabe n’est, en fait, qu’un paravent devant dissimuler le véritable rôle du personnage dans la région ; en fait, il agit plus dans l’intérêt de la Turquie, de son parti voire de sa personne ; tout le reste relève de la démagogie et de la tromperie. Son action en Irak et surtout en Syrie et son positionnement vis-à-vis du bloc dirigé par l’Iran sont largement édifiants. 

 Ses relations avec Israël ont repris leur cours normal depuis 2016 et se sont consolidées.

Bref,  les objectifs de la Turquie : effacer les dispositions du traité de Sèvre [16], devenir le leader du monde sunnite en le disputant à l'Arabie Saoudite, et pour faire diversion, elle agite son soutien à la question palestinienne tout en essayant de traiter, en adoptant un sens opportun des affaires, avec les puissances qui comptent dans la région ! Avec les Américains, malgré les apparences (Achat du système de défense S-400 de la Russie), avec cette dernière, et ce en dépit de son non-respect du processus d’Astana., avec l'Iran et ce malgré son agressivité contre les alliés de ce dernier.

Quel avenir ?

Que deviendrait donc le monde arabe face à cette triple expansion ?

 Pas grande chose ; il restera une géographie !!

Et encore. Un nouveau plan de dépeçage, à l’instar de celui effectué à la veille et au lendemain du premier conflit mondial, serait commis ; les tentatives opérées en Irak depuis 1991, celui de la Syrie et de la Lybie depuis 2011 en constituent des exemples édifiants. En effet, leur sort ainsi que celui du reste du monde arabe se décident plus dans les chancelleries étrangères que le résultat de la volonté politique des différentes composantes de ce monde.   

 Ils peuvent, peut-être, survivre géographiquement avec leur intégrité physique, mais sans représenter aucune volonté et souveraineté politiques.

Toutefois, on peut mettre une nuance à cette perspective catastrophique, si certaines conditions sont remplies et si certaines opportunités sont exploitées.

 La survie de ce monde, dans des conditions de viabilité de leurs entités et une meilleure cohésion de leurs sociétés, se ferait dans certaines circonstances. 

La première condition et la plus importante est entre les mains des Palestiniens ; en effet, tout dépend comment vont- ils concrétiser sur le terrain les propositions   retenues lors de la conférence extraordinaire conjointe Ramallah / Beyrouth ayant réuni TOUS les mouvements palestiniens début septembre 2020.

  Cela passe nécessairement par la sortie définitive et totale des accords d’Oslo et l’arrêt de la coordination sécuritaire avec les Israéliens ; la direction officielle de l’OLP doit remettre les clés de la Cisjordanie Al-Qods à l’occupant.

Serait-elle capable de franchir ce pas ?

Toute la question est là.

 Dans ce cas-là les peuples arabes endormis, presque 30 ans durant, par l’illusion d’une paix avec les Israéliens et conditionnés par la culture de soumission véhiculée par les médias du Golfe., retrouveront la voie de la solidarité et d’adhésion à la cause palestinienne, sentiment émoussé par tant de concessions et de trahisons.

  En fait, c’était   est une véritable arnaque. Une arlésienne. 

Il y a moyen d’espérer si d’autres conditions sont réunies.

Si le bloc iranien sorte vainqueur de la guerre conduite l’ensemble des pays otaniens et pétroliers.

Et si les objectifs de l’Iran, en plus de sa volonté de puissance, de défendre la cause palestinienne, d’expulser les Américains de la région et d’organiser sa sécurité et son développement par les pays de cette aire géographique, se révèlent fondés, réels et crédibles.

 D’autre part, une partie de ce monde, notamment celle du Moyen-Orient, justement visée par la désagrégation et la marginalité, peut présenter une certaine utilité avec le méga projet chinois de la route de la soie.

Enfin, un cas d'espérance ultime, c’est la situation où un véritable déclic s’opère au niveau des élites dirigeantes.

 En dehors de ces hypothèses optimistes, on risque de vivre la fin d’un monde et la fin d’une idée à savoir l’unité du monde arabe.

 C'est la règle de l'histoire, la loi de la puissance a toujours prévalu sur la puissance de la loi.

 13 septembre 2020

 **************************************


Cress Revue

{picture#http://store4.up-00.com/2017-07/149982714684611.jpg} Revue marocaine des sciences politiques et sociales, Dossier "Economie politique du Maroc", volume XIV, Hors série. Les auteurs du volume n'ont pas hésité ... {facebook#http://facebook.com} {twitter#http://twitter.com} {google#http://google.com} {pinterest#http://pinterest.com} {youtube#http://youtube.com} {instagram#http://instagram.com}

Formulaire de contact

Nom

Adresse e-mail *

Message *

Fourni par Blogger.