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Dépassionner et dépolitiser l'école - Pr Abdelmoughit BENMESSAOUD TREDANO

Dépassionner et Dépolitiser l'école
Pr Abdelmoughit Benmessoud Trédano
Publié  le 16 mars 1999 / le Quotidien
Généralisation, arabisation, unicité et marocanisation : tels étaient le credo et les principes sur la base desquels le mouvement national voulait fonder notre système éducatif. C'était le péché originel, c'était là aussi une des causes du gâchis que nous connaissons aujourd'hui.
Il est vrai que ces principes répondaient aux préoccupations et à la culture des nationalistes d'alors. C'était une réponse historique à un contexte historique.
Il est vrai aussi que le système éducatif mis en place, fondé sur le bilinguistisme, a formé des cadres compétents, entreprenants et il faut dire également patriotiques et imbus d'un civisme élevé pour toutes les sphères de la société et de l'Etat. Il faudrait, reconnaitre, qu'il a permis une mobilité sociale incontestable.

Trois décennies après, le système éducatif atteint ses limites.
L'arabisation telle qu'elle a été pratiquée depuis la fin des années 70 et les effets pervers du programme d'ajustement structurel entamé depuis le début de décennie 80, lui ont donné le coup de grâce. Depuis, on n'a pas cessé parler de sa réforme.
De nombreuses études et expertises ont rempli les tiroirs des départements concernés et des projets ont été initiés sans suite et cohérence d'ensemble. Et pourtant le diagnostic était unanimement établi et admis.
Aujourd'hui, personne ne conteste l'urgence et le caractère impératif de la réforme. La lettre royale a donné le ton, le cadre général et l'orientation d'ensemble.
A la commission qui sera créée à cet effet, d'assumer son rôle et de répondre aux multiples attentes : un enseignement de qualité, ciblé, bien orienté et répondant aux besoins, non seulement de l’économie, mais aussi de la société dans son ensemble et aux défis de mondialisation et de la compétition internationale. Il faudrait le reconnaitre, il ne s'agit là que de principes généraux et généreux et sur lesquels l'accord des composantes sociopolitiques est déjà acquis.
Mais là où il risque de se poser de véritables blocages, c'est sur des questions sensibles en l'occurrence l'arabisation, la gratuité et la sélection. Il faut le dire, sans ambages, que sur ces questions il n'y a de place à l'analyse, à la conceptualisation encore moins à la rhétorique.
Il faut une bonne dose de volontarisme politique, de l'audace et de la clarté, rien que cela ! Ce n'est qu'à ces conditions que la reforme tant attendue et toujours différée peut donner les résultats escomptés.
Personne ne peut contester le caractère sensible de ces trois questions. Est-ce que cela constitue une raison suffisamment valable et défendable pour ne pas les aborder avec toute la franchise et l'audace nécessaire.

- Les trois préalables
La problématique de l'arabisation a fait couler beaucoup d'encre mais elle a fait aussi d'énormes dégâts, telle qu'elle a été conçue et pratiquée, elle ne pouvait pas faire mieux.
Aujourd'hui personne ne peut oser encore contester ce fait établi. Le temps de la réforme est finalement venu, celui de l'audace aussi. Le temps de la démagogie et du populisme est désormais révolu.
En quels termes se pose réellement la question de l’arabisation ? Le principe de l'arabisation ne pose théoriquement pas de problèmes sérieux, c'est l'improvisation, l'incohérence et l'absence de projet d'ensemble qui constituaient la pomme de discorde entre les différents protagonistes.
Par ailleurs, c'est la politisation excessive de cette question qui a fait capoter toutes les initiatives de réforme.
Rien que le gâchis occasionné par cette opération devait normalement faire réfléchir tout récalcitrant à toute autre option.
Et si on prenait l'exemple d'autres peuples et pays : le peuple néerlandais a adopté, en effet, l'anglais comme langue de travail et d'enseignement. D'aucuns peuvent nous rétorquer que les peuples israéliens et japonais, entre autre, ont accédé au développement et à la modernité dans leur langue nationale respective. Soit.
Toutefois, il n'est pas du tout inutile de rappeler une disposition de notre constitution.
On peut, en effet, lire dans le préambule de la constitution de 1996 la disposition suivante :" le royaume du Maroc, Etat musulman souverain, dont la langue officielle est l’arabe, constitue une partie du Grand Maghreb arabe".
Le terme officiel prévu par les rédacteurs de la charte suprême n'est pas du tout fortuit. Sans doute, il a été inséré à dessein et ce, pour laisser des portes entrouvertes.
En tout cas, il est grand temps que la question de l'arabisation soit posée avec clarté et sans dérobade, confusion et démagogie. Notre système d'enseignement est général et gratuit, avec toutes les conséquences que l'on sait comme nombres d'exclus, de marginaux et d’analphabètes : c'est là où résident ces deux autres tares. Deux termes clefs de tabous que personne n'a osé toucher.
Et pourtant, il est temps de s'y atteler avec audace et esprit de suite.
C'est au nom d'une soit disant égalité que l'on continue de dispenser un enseignement au rabais. On soutient, en effet, dans certains milieux politiques que l'enseignement devrait demeurer gratuit et général et sans aucune possibilité de sélection.
Une telle attitude est plus dictée par démagogie et populisme que par une volonté de bien faire, c'est d'ailleurs une position confortable à défendre. Le réalisme et le bon sens appellent à adopter une approche hardie, claire te innovante ; il est vrai, c'est plus facile à dire qu'à faire et pourtant il est désormais impératif d'agir dans ce sens.
Il y va de l'avenir du pays, comme il est nécessaire, voire urgent, d'inverser l'argumentation. C'est justement cet enseignement général et gratuit, tel qu'il est pratiqué, qui est à la source de l'inégalité et de la sélection dans la mesure où on dispense un enseignement médiocre à l'école publique et parallèlement, un enseignement de qualité est assuré par une certaine école privée marocaine, celle des missions et des universités étrangères.
Il se trouve, comme par hasard, que ceux qui ont fait l'arabisation et d'autres qui continuent à vouloir la généraliser sans aucun projet social et sans perspective historique.
 Il faut le dire, c'est plus par démagogie et calculs politiques que par attachement viscéral et atavique à la langue. En témoigne la présence massive de leurs progénitures et celles d'autres couches sociales dans ces écoles et universités étrangères. Assez de démagogie ! Assez d’hypocrisie !
L'enseignement devrait être un instrument d'instruction, de promotion, d'implication dans la vie active, dans la vie en société et aussi source d'épanouissement et non pas un moyen d'abêtissent, de marginalisation et, en définitive, de la reproduction de la même élite.
Il est vrai que cela peut se faire par d'autres moyens comme la filiation, les réseaux et les rentes de situation... Mais l'école permet justement une mobilité sociale plus large.
Il est grand temps de changer de vision et de cap.

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L’école, d’abord
Interview de L'académicien et intellectuel Mohamed Chafik à la revue Economia


Extraits

·        Je voudrais vous parler d’abord de l’enseignement, le sujet qui vous tient le plus à cœur. Historiquement, votre expérience personnelle vous fait dire que l’élite dirigeante et l’intelligentsia ont manqué de courage sur le dossier de l’éducation. Pourquoi à votre avis ?
De prime abord, on est tenté de ne juger personne. Parce que tout compte fait, notre retard culturel est tel qu’il ne peut être imputé à un responsable ou un autre. Or, j’estime qu’en matière d’éducation, il y a eu une véritable trahison de la part d’une frange de la classe politique. Je veux parler des défenseurs acharnés de l’arabisation de la masse d’élèves marocains, qui ont mis leurs propres enfants dans les systèmes étrangers. Ce n’est pas tant une erreur d’appréciation, ni une faute involontaire, comme veulent bien nous le faire comprendre certains. Non, c’est vraiment un acte de trahison. C’est justement le pourquoi qui pose problème. On est tenté de croire que, comme dans Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, ils ont voulu créer une classe sociale Béta appauvrie parmi la masse et une classe Alpha privilégiée pour eux et leurs enfants. Ce n’est qu’une supposition, bien sûr. Ceci dit, les faits sont têtus. Aujourd’hui, leurs enfants appartiennent réellement à la classe Alpha et ceux du peuple majoritairement à la classe Béta. Cela me fait mal au cœur parce qu’à la fin des années 60, nous étions un groupe d’enseignants à proposer une arabisation différée, plus rationnelle, aux côtés du ministre Mohamed Benhima, mais nous nous sommes heurtés à des intellectuels et militants dits du mouvement national (Istiqlal et UNFP), qui ne voulaient rien entendre et qui, dans un deuxième temps (1970), ont émis une pétition pour freiner notre réforme. Le roi Hassan II était, au départ, contre une arabisation hâtive mais, ne pouvant soutenir son ministre, il a fini par le lâcher, avant de revenir à la charge des années plus tard pour mettre en place, avec le ministre de l’éducation nationale Azeddine Laraqi, une arabisation forcenée et plus dangereuse. Autrement dit, les calculs politiques l’ont largement emporté sur la rationalité pédagogique.
·        Justement en parlant de monarchie, ne pensez-vous pas que, sur le dossier de l’éducation, il y a eu un déficit de leadership défendant réellement et jusqu’au bout un projet d’école moderne ?
En 1968, le directeur général du cabinet royal, M. M’hamdi, me reçoit et m’apprend que le roi  fait appel à moi en tant qu’inspecteur de l’Education Nationale, pour rejoindre le cabinet et les aider à mieux comprendre l’état d’esprit des enseignants et des étudiants. Je rappelle que la France était alors embrasée et que ces jeunes qui se rebellaient contre De Gaulle était une source d’inquiétude, même à Rabat. Je lui ai alors demandé , de m’accorder un temps de réflexion (ce fut fait), après quoi je l’ai prié d’informer au préalable le Roi qu’on disait de moi que j’avais mauvais caractère et des idées de gauche. Puis j’ai ajouté, «je crains, au cas où je viendrais, de ne pas servir à grand-chose et de me causer du tort à moi-même». Après consultation, il me fit savoir qu’on m’autorisait à garder mon caractère tel qu’il était et mes idées telles qu’elles étaient, et de venir au cabinet produire, à la demande, des études sur l’enseignement. J’ai fait un premier rapport sur l’état général de l’enseignement, pour lequel on m’a félicité. Et deux mois plus tard, on m’a demandé de préparer un rapport plus technique sur la valeur pédagogique de l’enseignement coranique dans les m’sids. Si je me souviens bien, la phrase qui concluait mon rapport, disait à peu près ceci[1] : « l’enseignement dans les m’sids est l’une des causes principales de notre retard civilisationnel ». M. M’hamdi a été surpris à la lecture de ma copie. Il m’a demandé si je concevais de remettre un tel rapport avec de telles assertions à Amir Al Mouminine. J’ai répondu par l’affirmative. Il m’a alors proposé qu’on relise ensemble le texte, phrase par phrase. Au bout de trois heures, il me demanda si je maintenais tout ce que je disais. « Oui, je persiste et signe ». Il m’apprit alors, honnêtement, qu’il voulait juste tester mon degré de résistance. Après quoi, il l’a remis au Roi.
Une semaine plus tard, il me rappelle. Une fois dans son bureau, il éclate de rire et m’annonce qu’on m’ordonne d’envoyer une lettre au ministre de l’Education Nationale pour lui demander de généraliser l’usage des m’sids et de les répandre sur le territoire. C’est l’année où on est allé créer des écoles coraniques dans tous les coins de quartier. Plus tard, une fois membre de l’Académie Royale, j’ai fait un exposé sur les m’sids en m’appuyant sur les témoignages de deux intellectuels égyptiens notoires, Taha Hussein et Mohamed Hassan Ziat, et d’un alem marocain, Thami El Ouazzani, qui expliquent comment cet enseignement écrase la personnalité. En fait, c’est le m’sid, avec ce qu’il inculque comme culture de soumission et manque de courage intellectuel, qui a fourni au Makhzen ses meilleurs serviteurs. En d’autres termes, la philosophie du pouvoir makhzénien historique est en parfaite adéquation avec la philosophie pédagogique du m’sid. Celle-ci se concrétise entre autres par la nécessité d’avoir les yeux baissés une fois devant le chef pour lui parler ou l’écouter. Ceci vous montre culturellement ce que l’enseignement traditionnel a fait comme dégâts.
·        L’école moderne, elle, est aujourd’hui victime d’années de laisser-aller. Si vous étiez appelé à la rescousse (scénario fictif), que préconiseriez-vous ? A quel aspect donneriez-vous la priorité, les programmes, les méthodes d’enseignement ou la formation des enseignants ?
Bien sûr, je n’accepterais pas. Mais étant donné qu’on est dans la fiction, je dirais bien évidemment qu’il faut commencer par la formation des enseignants. Il faut reprendre les choses à la base. L’un des premiers préalables, sur lequel je ne conçois pas de concession, est un concours d’entrée dans les écoles de formation et les instituts supérieurs pour s’assurer que l’esprit des futurs enseignants a bien été formé aux exigences de la modernité. Sachant qu’il n’y a pas de révolution dans ce domaine, juste des évolutions, il faudrait petit à petit remplacer les enseignants existants par d’autres ouverts à la rationalité. Il faudra être patient dans ce processus et tenir tête aux corporatismes et à l’opinion publique. Je ne nie pas, bien sûr, l’existence dans le corps enseignant actuel d’éléments brillants ou prometteurs mais ils sont tout simplement noyés dans la masse de médiocrité ambiante. Vous savez, au bout de 25 à 30 ans, où le degré de vigilance a été réduit à zéro, les dégâts sont énormes.
·        La question de l’éducation est très liée à la question linguistique. L’un des constats majeurs du Conseil supérieur de l’enseignement est qu’en dépit d’un nombre d’heures colossal d’apprentissage des langues accumulé par les apprenants, leur niveau demeure rudimentaire et peu satisfaisant. Quel est à votre avis la raison de cette grosse défaillance ?
Toujours la faiblesse des enseignants. Pour remonter la pente, il faut insister sur les méthodes d’enseignement et renforcer la capacité des enseignants à former des esprits clairs et bien structurés. Je tiens à rappeler qu’à l’époque coloniale, les lycées les plus en vue à Rabat et à Fès ne prodiguaient que 7h d’arabe par semaine, alors que tout le reste de l’enseignement se faisait en français, pourtant le résultat était probant. A la sortie, la plupart avait un bon niveau en arabe, à l’écrit comme à l’oral.


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