avril 2017
















La réforme du régime de change au Maroc, la 
communication et « l’art de gérer les anticipations »


Mehdi Aboulfadl 
et Yasser Tamsamani

Economistes


La démarche entreprise par Bank Al Maghrib (BAM) pour expliquer les tenants et les aboutissants de la réforme du régime de change est certainement fort louable, en permettant de préparer les acteurs économiques à amortir le choc de la transition et à s’adapter à la nouvelle donne. Elle s’inscrit également dans la lignée de conduite des banques centrales, à l’échelle internationale, qui mobilisent la stratégie de communication en tant qu’instrument de stabilisation de la psychologie des marchés et d’ancrage des anticipations des agents.
Néanmoins, certaines omissions ou incohérences semblent pénaliser ces efforts, ce qui participe à exacerber les incertitudes et craintes des agents économiques quant à, d’une part, l’opportunité de cette réforme et les raisons réelles qui la sous-tendent et, d’autre part, les retombées potentielles en termes de coûts additionnels sur leur activité.

La politique monétaire et la communication

La communication par une Banque Centrale de ses objectifs et de la stratégie pour les atteindre, tout en expliquant de manière convaincante la justification et la cohérence de ses décisions, permet aux ménages et entreprises de comprendre comment les politiques sont susceptibles d’évoluer, en réponse à des changements au niveau des conditions économiques et financières. L’influence ainsi exercée sur les anticipations impacte les actions des agents et, par conséquent, contribue à déterminer les conditions économiques actuelles ainsi que la production globale et la dynamique des prix. Il en découle donc qu’une communication adéquate peut renforcer l'efficacité des politiques et des marchés, en réduisant l'incertitude économique et financière, contribuant ainsi à la prospérité économique. 
Comme le souligne Woodford (2001), la capacité d'une Banque Centrale à affecter l'économie dépend fondamentalement de sa capacité à influencer les anticipations de marché, à savoir la trajectoire future des taux. Dans ce contexte, la communication est un élément central en ce qu’elle permet de gérer ces anticipations de deux manières possibles : la création de nouvelles et/ou la réduction du bruit (ou distorsions). Malheureusement, et tel qu’il apparait des diverses présentations et communications de BAM autour du sujet de la flexibilisation du régime de change, les efforts de clarification semblent créer plus de distorsions qu’ils ne participent à stabiliser les anticipations.
En l’absence d’un argumentaire cohérent et clair concernant les sous-jacents et les impacts potentiels d’une telle décision, il demeure difficile à ce stade de comprendre le rationnel derrière un tel changement de régime (voir la section III). Et lorsque les agents sont obligés d’approximer le comportement de la Banque Centrale, il n'y a aucune garantie que l'économie converge vers l'équilibre à anticipations rationnelles tant recherché par l’Autorité monétaire, car le processus d'apprentissage des agents affecte la dynamique de convergence. Dans ce cas, « l'effet rétroactif de l'apprentissage sur l'économie peut conduire à des résultats instables ou indéterminés », (Alan S. Blinder, Michael Ehrmann, Marcel Fratzscher, Jakob De Haan, David-Jan Jansen, 2008).

Le choix du régime de change : une histoire incomplète

Le choix d'un régime de change approprié reste un défi politique important pour nombre d'économies en développement et émergentes, notamment en raison de l'intensification de la mondialisation et de l'accès croissant aux marchés financiers internationaux. Cependant, il ne semble pas qu'il existe une règle de sélection claire et arrêtée pour choisir le régime le plus adapté, comme le stipule Frankel (1999): « Aucun régime de change n'est approprié pour tous les pays ou en toutes circonstances ». Le type de régime dépendra des circonstances spécifiques du pays en question, en lien avec les différents facteurs et critères identifiés dans la littérature comme des déterminants essentiels.
Tout d’abord, et contrairement à l’impression qui se dégage de la communication autour du projet de flexibilisation au Maroc, il n’y a pas de supériorité absolue du régime flexible par rapport au régime fixe en termes de bien-être social. A chaque régime sont associés des avantages et des inconvénients majeurs.  
Les taux de change fixes sont particulièrement attrayants car ils permettent de réduire les coûts de transaction et le risque de change (qui peut décourager le commerce et l'investissement), participent à la promotion de la discipline de marché et fournissent un ancrage nominal crédible pour la politique monétaire. Toutefois, les préférences relatives à l'inflation doivent être globalement semblables à celles du ou des pays auquel(s) la monnaie locale est rattachée. Mais, surtout, la capacité d’adaptation des marchés domestiques est cruciale afin de permettre un ajustement rapide des coûts de production et du taux de marge en cas de choc défavorable. En effet, si les prix évoluent lentement, il devient alors coûteux de déplacer le taux de change nominal en réponse à un choc nécessitant un ajustement du taux de change réel. Dans ce cas un taux de change flexible semble plus approprié.
La facilité de l'ajustement aux chocs réels, en présence de rigidité des prix, est l’argument traditionnel avancé pour justifier l’adoption d’un régime flexible (Mundell, 1963) : les chocs réels généreront des mouvements de taux de change qui produiront le changement nécessaire dans l'allocation des ressources, ce qui réduira l'impact sur la production et l'emploi. Mais pour prouver sa validité, il est nécessaire pour la Banque Centrale de communiquer sur la nature et l’ampleur des chocs qui caractérisent l’économie marocaine (voir la section III pour plus de détails).
Un autre argument en faveur de la flexibilité découlant du modèle de Mundell-Fleming réside dans le fait que les autorités conservent toute la latitude pour utiliser la politique monétaire comme outil de stabilisation, essentiellement la possibilité de mener des politiques monétaires contra-cycliques. La crédibilité est un facteur clé de son efficacité, qui peut être obtenue avec une Banque Centrale indépendante. Sur ce point crucial, il est indéniable de souligner que la communication de BAM a été satisfaisante, en explicitant le souhait de tendre vers un système de ciblage d’inflation grâce à l’évacuation du taux de change des objectifs de la politique monétaire (satisfaction du Principe de Tinbergen). Cependant, cet objectif d’indépendance de la politique monétaire est mis à mal par les éléments mêmes qui ont été mobilisés pour justifier la flexibilité, à savoir l’ouverture commerciale et l’intégration financière. Edwards (2015) démontre, sur des données de pays d’Amérique Latine qui ont opté pour un régime de change flexible, que la politique monétaire dans une petite économie ouverte reste plus ou moins dépendante de celle menée au sein d’une grande économie, relativisant de ce fait ce que stipule la théorie. 
Par rapport aux orientations actuelles en termes de cadre de gestion macroéconomique au Maroc, le choix d’un régime flexible est conforme aux principes de base adoptés sur le plan international en matière de politique monétaire, à savoir les principes de la Nouvelle Synthèse. Mais à ce sujet, il y a lieu d’indiquer que ce choix est loin d’être « neutre ». Il repose en effet sur plusieurs convictions théoriques : le ciblage de l’inflation, en limitant les fluctuations du niveau général des prix, minimise l’instabilité financière du fait d’une allocation des ressources effectuée sur la base de critères économiques, et non spéculatifs (limitant ainsi la sévérité des périodes d’instabilité) ; la supériorité de la politique monétaire sur la politique budgétaire, en se fondant sur l’efficacité de la première à court et moyen termes ; l’importance des agents privés dans la création de richesse et la croissance ; l’impact plus ou moins négatif des rigidités sur l’activité, et le rôle dévolu à la régulation ; etc.
Enfin, et en l’absence de mésalignement persistent du Dirham (dixit FMI) ou de déficit structurel au niveau des avoirs (mesures ARA communiquées par BAM), un dernier élément pouvant légitimer le choix d’un régime flexible semble distillé dans la communication de BAM ; il s’agit du transfert du risque de change de l’Etat vers les agents privés. Cet argument est en soi logique, car les risques associés à des choix individuels ne peuvent être supportés par la communauté ; mais son corollaire consiste en des coûts potentiellement importants pour les agents économiques. Et au risque de nous répéter, le rôle de la Banque centrale est capital pour aider à réduire ces coûts, en minimisant la durée du processus d’apprentissage des agents économiques à travers une communication transparente et cohérente.

Une discussion détaillée de la communication de Bank Al-Maghrib[1]

Voici, en quelques points, une lecture critique de la présentation de BAM concernant la réforme de flexibilisation du régime de change au Maroc :
1/ Contrairement à la physique où l’expérimentation est permise, l’évaluation des retombées d’une réforme économique, son étalement dans le temps ainsi que ses répercussions redistributives, se passe par un jeu de simulations de scénarii basé sur un ou des modèles reproduisant le plus fidèlement possible les caractéristiques de l’économie marocaine. Bien que la réforme ne date pas d’aujourd’hui et était dans les plans depuis 2007, aucune évaluation de ce genre n’a été malheureusement rendue publique.

2/ La tonalité globale du discours se révèle de nature alarmiste et fataliste, consistant à dire que si le Maroc ne fait pas le choix aujourd’hui d’une flexibilité graduelle et ordonnée de son régime de change, il se soumettra demain à « un passage forcé » au flottement. Ceci serait dû au postulat selon lequel les régimes de change qui manquent de flexibilité sont de nature instable, et mènent inéluctablement à une crise de change :
·         D’abord, ce postulat ne tient plus face à la longue expérience de terrain de plusieurs pays qui n’ont connu ni de régime flexible ni de crises de change. Et le Maroc fait partie de ces pays en optant depuis 1973 pour un ancrage de sa monnaie sur un panier de devises étrangères. Mieux encore, le Maroc semble aujourd’hui plus que jamais prémuni d’une éventuelle crise de change, si l’on se fie à la « résilience »[2] des fondamentaux de l’économie marocaine telle qu’elle a été paradoxalement supposée dans la présentation de BAM.
·         Ensuite, cette tonalité fataliste du discours est une source d’incertitude et d’instabilité pour les acteurs économiques, dès lors que le coût de la réforme à supporter, à la fois par les ménages (en termes d’inflation importée) et les entreprises (en termes de couverture contre le risque de change), est certain et de court terme. Tandis que les potentiels bienfaits, en termes d’amélioration de compétitivité et de dynamisme de l’économie, sont pour leurs parts incertains et étalés sur le moyen et long termes. Elle l’est également à partir du moment où le socle de l’argumentaire de BAM semble mettre les acteurs économiques face à un choix binaire, entre le fait de supporter un coût supplémentaire lié au risque de change, étalé dans le temps, ou bien de subir un coût élevé, en un seul coup, en cas de crise de change. Sachant la pro-cyclicité des investissements et des flux de capitaux étrangers, un argumentaire intégrant les gains potentiels en termes de croissance économique (qui restent à démontrer[3]), associés à une telle réforme, aurait pu aider à la formation d’anticipations favorables si l’on se réfère au référentiel théorique sous-jacent.
·         Enfin, expliquer l’avènement des crises de change par un manque de flexibilité dans la détermination de la parité d’une monnaie est dépassé, au regard du fait que les régimes intermédiaires et fixes ne sont pas intrinsèquement instables (Agnès Bénassy-Quéré et Benoit Couré, 2002). D’ailleurs, le Fond Monétaire International (FMI) a lui-même changé de position entre les trois études d’envergure qu’il a pu mener durant les deux dernières décennies. Alors que les deux premières études (2000 et 2004), qui ont suivi la vague des crises de change des années 90 et la crise Argentine de 2002, concluaient à la supériorité des régimes flexibles, la dernière étude en date de 2010 met en exergue, en revanche, l’opportunité du maintien des régimes intermédiaires dans le cas des pays en développement. Cette conclusion découle du constat selon lequel ces régimes présentent l’avantage de pouvoir rallier les bienfaits des deux régimes de coin, à savoir la stabilité pour les régimes fixes et la compétitivité pour les régimes flexibles.
En pratique, les crises de change ne sont pas dues à un quelconque manque de flexibilité de la parité d’une monnaie, mais plutôt à une défaillance au niveau du contrôle des flux de capitaux spéculatifs conjuguée à une grande versatilité de la psychologie des marchés financiers (pays d’Asie Sud-Est, Turquie), à la dépendance économique vis-à-vis des marchés de matières premières très volatiles (Amérique Latine, Nigéria) ou au risque d’instabilité politique (Egypte). D’ailleurs, les pays ayant subi des crises de change, notamment en Asie, n’ont pas fait par la suite le choix du flottement comme ajustement structurel, mais ils se sont plutôt lancés dans une course d’accumulation de réserves de change afin de pouvoir gérer de facto la parité de leur monnaie.  

3/ Selon BAM, les motivations derrière cette réforme sont au nombre de cinq, sans pour autant fournir davantage de précisions sur leur validité dans le cas de l’économie marocaine, et l’opportunité donc de la réforme. Cette dernière vise à :
·         accompagner l’ouverture commerciale et l’intégration financière du Maroc : dans les faits, l’ouverture commerciale et l’intégration financière ne sont pas des déterminants discriminants dans le choix d’un régime de change. Plusieurs pays intégrés commercialement et financièrement dans l’économie mondiale continuent ainsi de gérer leur taux de change (Danemark, Hong-Kong, Qatar), au même titre que d’autres pays (Norvège, Pologne, Suède) qui sont au même niveau d’intégration mais dont la valeur de la monnaie est définie librement sur le marché de change.
·         améliorer la compétitivité : pour que l’on puisse juger du bienfondé de cette motivation, il est nécessaire de s’assurer que la sensibilité des importations et des exportations, aux variations du taux de change, est supérieure à la réaction de l’inflation suite à une variation similaire de taux de change (cette condition est connue sous le nom de la condition de Marshall-Lerner). Cet élément n’a pas été abordé dans la communication de BAM. Dans un pays comme le Maroc, le compte courant étant structurellement déficitaire, une flexibilisation de la monnaie devrait se traduire par une dépréciation nominale du Dirham qui ne peut améliorer la compétitivité-coût de l’appareil productif national que, si et seulement si, l’effet volume améliorant la balance commerciale (par plus d’exportations et moins d’importations) l’emporte sur l’effet inflationniste dû au renchérissement des prix à l’import.   
·         atténuer les chocs externes : il est admis qu’un régime de change flexible est adapté dans le cas de chocs externes réels (sur le volume des exportations par exemple), car il est capable de les amortir par un ajustement automatique des prix, en dépréciant (en cas de choc négatif) ou en appréciant (ou positif) la valeur nominale de la monnaie. En revanche, face à des chocs externes nominaux (sur les prix à l’import), un régime de change fixe est plus approprié, car il permet de stabiliser le pouvoir d’achat des ménages et le coût des intrants importés par les entreprises. A ce stade, aucun élément n’a été avancé concernant, d’une part, l’ampleur des chocs (si leur variance dépasse un certain seuil) et, d’autre part, leur nature qui, pour justifier l’adoption d’un régime flexible, doivent être réels.
·         limiter la pression sur les réserves de change : à notre avis, ce point constitue le seul argument sur les cinq qui se suffit en lui-même, sans davantage d’analyses, pour justifier le passage à la flexibilité. Mais, la pression sur les réserves de change n’est pas d’actualité et le Maroc semble jouir aujourd’hui d’une situation confortable en termes de réserves disponibles, si l’on se fie aux mesures ARA présentées par BAM. En outre, la maitrise du stock des avoirs de réserve peut se faire autrement comme, par exemple, via un contrôle de mouvement des capitaux et des produits importés.

Bibliographie
Agnès Bénassy-Quéré et Benoit Couré. (2002). The Survival Of Intermediate Exchange Rate Regimes. CEPII, working paper(07).
Alan S. Blinder, Michael Ehrmann, Marcel Fratzscher, Jakob De Haan, David-Jan Jansen. (2008). Central Bank Communication and Monetary Policy: A Survey of Theory and Evidence. NBER Working Paper(13932).
Atish R. Ghosh, Jonathan D. Ostry et Charalambos Tsangarides. (2010). Exchange Rate Regimes and the Stability of the International Monetary System. IMF Occasional Paper(270).
Edwards, S. (2015). monetary Policy Independence Under Flexibile Exchange Rates: An Illusions? NBER Working Paper Series(20893).
Fleming, J. M. (1962). Domestic Financial Policies under Fixed and Floating Exchange Rates. IMF Staff Papers(9).
Frankel, J. A. (1999). No Single Currency Regime is Right for All Countries or At All Times. NBER Working Paper(7338).
Glauco De Vita et Khine Sandar Kyaw. (2011). Does The Choice Of Exchange Rate Regime Affect The Economic Growth Of Developing Countries? The Journal Of Developing Areas, 45.
Kenneth Rogoff, Aasim Husain, Ashoka Mody, Robin Brooks et Nienke Oomes. (2004). Evolution And Performance Of Exchange RAte Regimes. IMF Occasional Paper(229).
Michael Mussa, Paul Masson, Alexander Swoboda, Esteban Jadresic, Paola Mauro et Andrew Berg. (2000). Exchange Rate Regimes In An Increasingly Integrated World Economy. IMF Occasional Paper(193).
Mundell, R. (1963). Capital Mobility and Stabilization Policy under Fixed and Flexible Exchange Rates. The Canadian Journal of Economics and Political Science, 29(4).
Woodford, M. (2001). Monetary Policy in the Information Economy. NBER Working Paper(8674).








[1] Présentation publique de BAM sur la réforme : http://www.bkam.ma/Actualites/Presentation-deroulee-lors-des-ateliers-sur-le-regime-de-change
[2] Cette notion de résilience de l’économie marocaine a été discutée dans un post antérieur publié sur le blog Farzyat : http://farzyat.org/la-resilience-de-leconomie-marocaine-est-sur-le-banc-de-touche 
[3] La littérature empirique reste d’ailleurs très sceptique sur l’impact que pourrait avoir le choix du régime de change sur la croissance économique de long terme. Dans le cas des pays en développement, en particulier, vous pouvez vous rapporter, entre autres, au travail de De Vita et Kyaw (2011) concluant à une certaine neutralité des régimes de change en termes de leurs effets sur la croissance économique.



DE LA NECESSITE DE METTRE DE L’ART DANS LES UNIVERSITES MAROCAINES : 

Nulle ETHIQUE SANS ESTHETIQUE.



Par Pr. Mohamed EL ABDAIMI. 
(Professeur émérite, et plasticien à ses heures).


A l’heure où toutes les universités du monde sont à portée d’un clic, où les meilleurs spécialistes en toutes sciences s’invitent à votre domicile en quasi gratuité, l’acquisition et la transmission des savoirs semblent relever désormais de l’art et de la manière plutôt qu’affaire de gros budgets routiniers et inefficients, prisonniers de conceptions rudimentaires, et producteur de malaises chez l’étudiant comme chez l’enseignant. Michel Serre (1) disait que le temps où le professeur rentrait dans son amphithéâtre en étant sûr du monopole du savoir sur sa discipline est bel et bien révolu, car la somme des savoirs partiels de chaque étudiant est nécessairement supérieure au savoir du professeur. La pédagogie moderne voudrait donc plutôt privilégier le professeur animateur qui ferait canaliser les diverses recherches et contributions de ses groupes d’étudiants vers des objectifs ciblés. Quels soulagements, quels gains de productivités et quelles économies de moyens ! Mais aussi quelles disponibilités en temps pour les étudiants comme pour leurs encadrants ! La question n’est plus de disposer des plus grands détenteurs de savoirs les plus pointus mais des fins stratèges qui savent canaliser les savoirs disponibles quasi-gratuits, vers les objectifs ambitieux et hiérarchisés, s’attaquant prioritairement aux difficultés du quotidien. Et c’est là que l’art dans toutes ses facettes pourrait entrer en jeu pour stimuler les efforts, et ouvrir les horizons nouveaux, dans une ouverture à la multidisciplinarité. La question n’est pas tant ce que l’art peut apporter ou ajouter aux sciences extérieurement parlant, ou inversement des sciences vers l’art. La question est d’introduire les arts comme esprit de travail, comme âme et comme environnement au cœur des apprentissages, afin d’en capter l’essence et la mettre au service des comportements individuels et collectifs, au présent et surtout au devenir d’une culture, d’une société ! Ce que le philosophe Nuccio Ordine (2) désignait par l’utilité de l’inutile, prend de nos jours des dimensions économiques aux proportions considérables dès lors que la révolution industrielle que nous vivons nous expose aux pires dérives comme aux plus exaltants espoirs par la simple maitrise des secrets du savoir, la plus noble et la plus utile des richesses.  
Mais privilégions l’optimisme et gageons que le Maroc, fort de son potentiel de pays émergent (3) à forte stabilité politique, puissant de son histoire impériale, et doué d’un volontarisme continental séculaire, se trouve aujourd’hui interpellé à s’ériger en nouveau modèle de développement d’un type nouveau, comme le furent des pays comme le Japon et plus tard la Corée du Sud, à des moments précis des révolutions industrielles passées, et en des zones géographiques déterminées. Le Maroc doit savoir se servir de ce qu’offre la révolution industrielle actuelle, mettre la science au service de sa culture appréciée de par le monde, et s’en servir comme pilier principal de ses atouts, en tant que levier structurel, et non pas comme un simple apparat qu’on s’offre en loisir, si ce n’est une quantité négligeable, folklorique, souvent froissée dès lors que le moindre ‘’modernisme’’ essoufflé ailleurs, s’invite à nos portes à grand renfort de communications polluantes et malsaines. 
 
1.      LES ARTS SONT POUR LES SCIENCES CE QUE SONT LES SPORTS POUR LES ATHLETES !

La première des sciences qu’une société devrait privilégier aujourd’hui est celle de son art de vivre sa propre culture parmi les cultures du monde. En pleines turbulences de la nouvelle révolution industrielle, dans un monde déboussolé, où les modes de production ont muté, où les classes sociales ne cadrent plus avec les schémas du passé, où presque tous les anciens repères sont perdus, il reste cependant un exploit que l’humanité n’a jamais réussi à une échelle aussi importante : le partage du savoir planétaire. Il s’agit donc juste de savoir l’utiliser dans le bon sens, savoir l’appliquer à bon escient, car il est déjà acquis ou presque. La question de la méthodologie est donc fondamentale et l’esthétique le nerf de la science.
Or tant qu’on continue à voir déambuler chez nous, sous les lampadaires, à la veille des examens, des étudiants hurlant et gesticulant tels des personnages bannies, échappés juste de la ‘’divine comédie’’ de Dante, c’est que l’université marocaine est toujours empêtrée dans ses chaines psychiatriques à la ‘’Bouya Omar’’. On croirait que ces universitaires, apprenant par cœur en péripatéticiens, ont juste peur que toutes les encyclopédies d’internet disparaissent le lendemain.
Dire qu’on ait oublié qu’aux premiers gouvernements de l’indépendance le département en charge du savoir portait l’appellation de ‘’ministère de l’éducation nationale et des beaux-arts’’ ! Dire qu’en dehors des deux écoles des beaux-arts héritées de la France et de l’Espagne, le Maroc n’a ajouté aucune université dédiée aux métiers artistiques. Constater qu’aucune faculté de lettres de la place ne dispose encore de nos jours d’une vraie chaire de l’histoire de l’art.  Tout cela témoigne d’anomalies lourdes de conséquences. Car on ne sort pas indemne d’une situation où l’on feint d’oublier simplement de mettre l’esprit et la sensibilité artistique d’une nation en éveil.  
Mais arrêtons-nous là, car peindre un mur de lamentations entier en graffitis de Banksy (4), ne suffirait pas à exprimer la médiocrité qui découle du manque cruel de sensibilité artistique et l’étendu des Sahara culturels. Y aurait-il une vie intellectuelle locale dans nos villes et villages en dehors des folklores en perdition ? Avons-nous des leaders du spectacle qui honorent nôtre culture à l’universel ?  Y aurait-il de nos jours des hommes politiques qui brilleraient à l’international par quelques discours qui émeuvent la sensibilité des autres nations ? Et dans la vie quotidienne saurait-on distinguer une quelconque noblesse dans l’attitude d’un lauréat de l’université, comparée à celle d’un vulgaire ‘’khobzataire’’ des temps modernes ? Bref, quitter le gouffre des immobilismes et percevoir les lumières, ériger la beauté comme préalable à toute science, n’est- ce pas déjà suffisant comme argumentaire pour mettre le maniement des arts au cœur même de l’urgence qu’est la mission éducative ?
L’université, en tant que pourvoyeur de savoirs  de qualité et inventeur de nouveaux procédés répondant aux préoccupations du quotidien a le devoir, et les moyens suffisants, de niveler par le haut, les attitudes et les comportements du citoyen. Chaque université de sa petite région, forte de son environnement plastique naturel, de son passé culturel ancestral et de son statut  de plaque tournante planétaire au vue de sa forte connexion virtuelle, possèderait sans nul doute les atouts nécessaires pour jouer pleinement son rôle d’avant- garde en matière de formation et de qualifications multiples aux métiers nouveaux et anciens, si elle met les sciences, les arts et la culture au cœur d’une dynamique de multidisciplinarité et de passerelles entre les formations!

2.      QUI SEME L’ART RECOLTE LA BEAUTE.

Considérez une âme juvénile qui sort tout droit de son lycée, qu’elle vénèrera pour toujours puisqu’elle y a décroché le bachot, ce passeport pour l’univers ! Et imaginez cette âme qui arrive le jour de la rentrée dans un campus de sa région qui l’accueille avec des installations artistiques, œuvres des promotions estudiantines précédentes. Réalisations artistiques déjà bien visibles au milieu de verdures d’un jardin de cactus et d’arbustes sahariens qui trônent dans leur résistance à la sècheresse et qui fruitent, grâce au savoir scientifique que cette même université a su agencer et ériger en véritables œuvres d’art en inscrivant l’origine de l’espèce, ses vertus thérapeutiques ou autres, ses capacités de résistance et ses fragilités ! Imaginez ce même étudiant poursuivant son état des lieu qui débouche dans le hall de sa faculté, et qu’il voit une installation utilisant de vulgaires jarres en terre cuite associées avec d’autres objets non moins courants dans la vie quotidienne des campagnes environnantes, mais agencés de telle façon que cela lui évoque une sensation, une sensibilité, peut-être des aspirations, des idées nouvelles ou tout simplement des interrogations ! Imaginez qu’il s’avance pour lire l’écriteau de présentation de la dite installation artistique et qu’il y lit « réalisé par untel ….En hommage au regretté professeur untel…, pour ses travaux sur la désertification… » ! Imaginez notre nouvel étudiant s’acheminant vers la grande médiathèque interuniversitaire et qui rencontre des étudiants déjà à la découverte des ateliers de théâtre, de cinéma, de peinture, de sculptures, ….etc. Et j’arrête le descriptif pour m’interroger si un tel étudiant qui aurait eu cet accueil, pourrait se transformer un jour en casseur ? Voire en tueur ? Il comprendrait plutôt tout de suite si sa place est là ou si elle est ailleurs ! Il est certain que la beauté ne peut engendrer que la beauté et que les arts ne peuvent faire qu’adoucir les mœurs !  Dès lors que le système d’évaluation prend en compte les travaux artistiques des étudiants, et que les cours et les travaux dirigés se réfèrent aux réalisations artistiques, aux divers stades de la réflexion, de la production, de la réalisation, puis aux stades des débats sur le spectacle et ses extrapolations, c’est que l’implication esthétique des individus et des groupes devient partie intégrante, très motivante,  de la vie d’un campus multidisciplinaire aux multiples passerelles entre les compétences. La beauté, la créativité et la souplesse s’installent dans les cerveaux et deviennent locomotive des apprentissages et des comportements ! Souvenons-nous que c’est dans le jeu des compétitions ludiques aux coulisses de l’université que les Bill Gates et les Mark Zuckerberg ont donné naissance à leurs nouvelles inventions révolutionnaires.
Pendant ce temps nous persistons sciemment à ignorer, dans nos universités, qu’un banal film d’une heure et demi suivi d’un débat, épargnerait des semaines de dictées à monsieur le professeur de chaire comme à ses pauvres suppliciés. Une simple toile de maître commentée et interprétée permettra de se rappeler à jamais de faits historiques dans leurs multiples détails et rebondissements. Et que dirait-on d’une pièce de théâtre de deux heures, jouée devant les étudiants, par des étudiants, et simulant un procès au tribunal, avec ses magistrats debout et ses magistrats assis ? Ne permettrait-elle pas de comprendre les plus fines subtilités du droit et ne libérerait-elle pas des trimestres entiers pour d’autres approfondissements et d’autres applications plus concrètes des sciences les plus ardues. Considérez l’effet cumulatif que ces archives audiovisualisés produiront sur les enseignements ultérieurs qui ne cesseront de s’améliorer.
Mais au delà de cette activité ludique et hautement formatrice qu’est la préparation d’un certain nombre de pièces de théâtre ou autres spectacles, sur des thématiques scientifiques, touchant aux  inventeurs , ou penseurs ou hommes d’action dans n’importe quel domaine, ou encore des vidéos réalisées sur des sujets divers à problèmes par quelques groupes d’étudiants, ou encore un certain nombre de toiles, sur des  thématiques sociales, historiques, ou  scientifiques, toiles de peintures réalisées en ateliers en présence d’artistes associés, on aura compris que derrière ces diverses activités artistiques,  des concurrences et des compétitions vont dominer la scène, et on aura  compris que tous les ingrédients préalables à l’initiation à la vie active, à la prise de décision, à la pluridisciplinarité, à la souplesse des conceptualisations et au passages de la théorie aux mises en pratiques, bref, à la rupture avec la passivité et les cloisonnements qui gangrènent jusque-là l’enseignement rudimentaire, auront imprégné le milieu et auront installé un climat de créativité, de compétitions pour la beauté et dans la beauté.
Considérez l’impact de cette production artistique universitaire, au bout d’une simple promotion de quatre ans d’université, transposée au grand public à travers les premiers milliers de pollinisateurs que sont les étudiants, et aussi à travers les vidéos consultables sur la toile. Considérez aussi les collections d’œuvres d’arts que chaque université serait en mesure de posséder et aurait la fierté de montrer à ses visiteurs et à ses futures étudiants(5). Considérez la richesse en documentation renouvelée que la télévision nationale pourrait emprunter et diffuser au large public dont les étudiants d’autres universités seraient les premiers friands.

3.      L’UNIVERSITE COMME STRATEGIE DE RAYONNEMENT ARTISTIQUE NATIONALE !

C’est une conception complètement fausse sur laquelle nous continuons de nous illusionner, lourdement chargée de conséquences néfastes, que de croire que le savoir est strictement livresque ou il ne l’est pas. Aujourd’hui plus que jamais l’image, le spectacle, l’animation, deviennent le véhicule direct, facile, explicite, qui va à l’essentiel, et qui est accessible au commun des mortels.
Le drame est qu’on ne comprend pas que l’incitation à la lecture ne tombe pas du ciel, encore moins une affaire de coercition, conduisant aux tortures des apprentissages par cœur. Non, pour lire il faut d’abord intéresser un candidat potentiel à la lecture, introduire son esprit aux intrigues que suscite un sujet donné. Et c’est là que les arts exercent tous leurs pouvoirs d’initiation, d’attraction, de sensibilisation, de vulgarisation, et deviennent de puissants leviers pour les apprentissages, les spécialisations et les recherches approfondis.
Nous ne sommes pas, à fortiori, dans un pays de pluies ou de froids qui nous inciteraient naturellement à rester cloués devant une cheminée et à utiliser le livre comme moyen de confort ou de divertissement. Nos conditions climatiques faites de lumières et de chaleurs humaines nous conduisent à chercher naturellement le spectacle. Et nous devons nous conformer à ce fait et en tirer les meilleurs conséquences. Aller du spectacle vers le livre est le sens de la relation qui nous interpelle; pas l’inverse.
Une autre idée fausse, lourdement couteuse économiquement et socialement : Considérer  la culture comme un fardeau qui ne peut fonctionner qu’au dépend des subsides du budget de l’Etat. Autrement dit pour un économiste, ne pourrait-on pas imaginer une production artistique viable, commercialisable, qui puisse produire ses effets pleinement économiques, matériellement parlant,  en plus des richesses immatérielles communément liées à  la production artistique? En toute logique, la réponse passe nécessairement par l’université. C’est là que l’essentiel de la production artistique devrait se situer. C’est par l’université que toute la politique culturelle doit se jouer. Vu le public disponible, par le nombre, la diversité, les divers niveaux de cultures et de  sensibilités,  vue la force de la critique directe et savante, vues les capacités scientifiques à apporter les corrections nécessaires, et vus les effets de traits d’union que représentent les étudiants vis-à-vis de leurs familles et leurs environnements sociaux, l’université, l’enseignement d’une manière plus large, devrait être le berceau privilégié des activités artistiques. Dès lors que quelques pièces de théâtre, quelques expositions de peintures ou de sculptures, quelques vidéos amateurs, voire quelques films auraient attiré suffisamment d’attention, ils ne manqueront pas de produire tous leurs effets en dehors de l’université. C’est par ce biais que le grand public va commencer à être touché, que l’art expérimental commencera à devenir un produit économique, que les professions multiples du spectacle et du divertissement puis tout ce qui leur est lié, vont créer des emplois, de la valeur ajoutée et donc des contributions au budget de l’Etat au lieu d’en être le fardeau. C’est ainsi que la dynamique de l’industrie culturelle commencera à trouver quelques sens de l’orientation, à tirer progressivement le niveau de la culture nationale vers le beau, et à tenir la comparaison avec d’autres nations plus avancées dans les productions de l’esprit.
Continuer à croire que la télévision est le lieu privilégié de la production artistique et culturelle, avec les vices et les dégâts qui s’y sont installés au cours des temps, est un leurre qui se confirme chaque jour davantage. Croire que l’on puisse faire et défaire les opinions et les goûts à partir d’une tour d’ivoire est complètement dépassé par la mondialisation médiatique. Aujourd’hui on a la culture qu’on mérite, et on se choisit les programmes et émissions de son niveau intellectuel. Les élites n’ont donc a priori plus de problème, elles peuvent s’abreuver aux sources qu’elles se choisissent. Mais le problème se pose pour ceux qui n’ont pas le luxe de pouvoir choisir et qui risquent d’aller pêcher dans les eaux troubles. Ceux là nécessitent assistance à personne en danger et imposent le devoir de filtrage pour leur assurer une eau potable. Sans pouvoir maitriser leurs goûts à l’avance, ceux là même qui portent le qualificatif de masses écrasantes, nécessitent un travail de nivellement à l’amont, de mise à niveau en profondeur, et il n’y a pas mieux que l’université pour accomplir en toute logique ce long travail d’éducation des goûts, par les masses et pour les masses.

4.      DE  L’INDUSTRIE DE LA CULTURE ET DE LA CREATIVITE (‘’i.c.c.’’)  A LA SAUVEGARDE DU ‘’PATRIMOINE GENETIQUE EN VALEURS CULTURELLES ‘’ (‘’p.g.v.c.’’).

Parler d’industrie en matière d’art et de culture est déjà une injure à l’éthique en la matière. Mais par commodité du langage économique et ses approximations comptables, on évoquera l’exemple d’un pays sinistré industriellement, et particulièrement conscient de l’importance de ses ‘’i.c.c.’’, la France, qui a enregistré un impact direct et indirect important de ces activités culturelles, supérieur selon L’I.N.S.E.E., à celui de toute l’industrie automobile de l’hexagone(6).C’est dire que le soutien à de telles activités artistiques, fleuron  du rayonnement culturel français, offrent certainement une alternative et un espoir pour les pays sinistrés. Il s’agit d’autant plus d’activités non délocalisables, non dépendantes des importations et fortement pourvoyeuses de devises au vu de leur fort attrait quand au tourisme international. Serait-il donc possible d’en tirer quelques enseignements pour un pays émergent comme le nôtre, sachant pertinemment que les métiers de l’art ne s’improvisent pas, mais sont plutôt affaire de goûts qui s’éduquent avant d’être une banale production répétitive ?
Comment peut-on dépasser le statut actuel de pays purement importateur, consommateur boulimique de séries télévisées étrangères, destructurantes de nos valeurs culturelles ? Et comment espérer se hisser au rang de nation productrice et exportatrice d’art (cinéma, peinture, sculpture, architecture, musique, danse, théâtre, séries documentaires), tous pourvoyeurs de devises et d’emplois et tous producteurs de richesses matérielles et immatérielles immenses, si on ne dispose pas d’un profond ancrage, d’un socle, de toutes ces disciplines ? Sachant qu’elles s’imbriquent et s’entretiennent en se nourrissant mutuellement, selon l’adage qui veut que ‘’l’art se nourrit de l’art’’.
En conséquence, force est de craindre que les délocalisations et d’autres turbulences de l’économie mondiales, qui nous ont avantagé  industriellement dans un certain sens jusqu’à présent, ne finissent par nous faire aggraver des dégâts déjà considérables en matière de valeurs aussi primordiales que celles qui touchent à notre culture, ce ‘’patrimoine génétique’’ qui jusqu’à présent, aussi fragile qu’il est,  nous a préservé de bien des catastrophes et turbulences sociétales.
Fragile en effet est notre patrimoine  génétique en valeurs culturelles, (‘’p.g.v.c.’’),  face aux agressions qu’il subit, aux déficits de savoir faire, aux défauts de débats d’idées, et aux carences en politiques pertinentes pour le protéger.
Notre patrimoine culturel, vue son importance primordiale, ne doit pas en effet continuer à être conçue comme une entité moribonde de notre passé, dont on se contente de célébrer épisodiquement et à coup de budgets, la disparition à jamais. Le patrimoine culturel ne se réduit pas non plus à ces ‘’monuments historiques’’ de diverses catégories et diverses consistances dont il s’agit de colmater les façades afin de les rendre potables à la curiosité du touriste superficiel. Le patrimoine culturel devrait plutôt se concevoir comme un corps vivant en permanence, une entité généreuse en valeurs humaines ancestrales, susceptibles d’être partagées et appréciées par d’autres civilisations de par le monde, et qu’il s’agit de régénérer par le savoir scientifique, de renouveler dans un environnement de beauté, donc d’entretenir et faire fructifier dans le cerveau d’une nation aux valeurs séculaires.

5.      Mais quoi de plus apte à qualifier de cerveau d’une nation si ce n’est d’abord son université ?

C’est donc au niveau de l’université de chaque région que nos valeurs ancestrales, celles matérielles ou immatérielles, celles relatives à nos cultures citadines et paysannes, ‘’affreusement’’ belles par leurs générosités rurales, par leurs ‘’insolentes’’ désinvoltures, par leurs innocences humanistes, doivent être hautement revalorisées. C’est là qu’elles devront aussi trouver leur chemin vers leurs renouvellements et embellissements au quotidien. Fortes de leurs potentiels d’étudiants dévoués à apprendre le meilleur et à le répercuter dans leurs villages, dans leurs quartiers ou dans les métiers de leurs parents ou leurs proches, les universités comme expliqué précédemment sont le terreau, la pépinière, des futurs acteurs des meilleures goûts et comportements.
La fragilité de notre patrimoine culturel est en effet depuis longtemps inquiétante. L’exode rural massif vers les villes posait depuis longtemps le problème de la bidonvilisation et toute la déculturation de masse qui l’accompagnait. Mais cette désertification culturelle touche désormais ce qui reste de notre population paysanne. Une paysannerie transformée en banale main d’œuvre salariale paupérisée et avilie, à la merci d’une ‘’politique agricole’’ aveuglément et faussement productiviste, dilapidatrice de nos réserves aquatiques, horriblement polluante, terriblement asséchante de nos oasis sous prétexte de se vouloir exportatrice de ce qu’un pays saharien peut avoir de plus précieux, l’eau, et enfin honteusement ignorante de ce que fut la charge en valeurs humaines d’une culture paysanne ancestrale(7). Outre l’exode, l’architecture rurale ne ressemble plus à rien sauf au pire, lorsque les vallées aux milles casbahs ne subsisteront bientôt que dans les documentaires étrangers. On aura compris que ce qui est recherché par l’art dans l’université dépasse le simple alimentaire primaire qui nourrit le khobzataire, mais se place désormais sur une sphère de valeurs plus nobles.
Le cavalier de la paix, au burnous si noir pour contraster avec le blanc de son turban, haut perché sur son barbe gris- bleuâtre reluisant, et qui portait sur lui-même toute la charge que signifiait l’honneur et la sagesse  d’une esthétique marocaine singulière, voilà une posture à laquelle aucun commun des mortels dans l’univers des vivants, ne peut manquer de respect et d’admiration.
Il s’agit là d’un simple exemple, parmi tant d’autres qu’il est désormais nécessaire de ressusciter, c’est là le vrai patrimoine qui intéressera le touriste non superficiel et qui fera de l’exercice des arts dans l’université et au-delà, des activités aux rendements multidimensionnels.

6.      DIEU EST BEAU ET IL AIME LA BEAUTE

Ce hadit du prophète s’ajoute aux beautés dont regorge le Livre saint, non seulement par son texte poétique inégalable, mais aussi par ses allégories, ses métaphores, ses finesses d’interprétations et ses subtilités dans l’élévation des esprits et des âmes. L’islam n’interdit nullement, et à aucun verset, la pratique des arts.  Rappelons-nous plutôt les versets qui célèbrent les beautés de l’univers, et ils sont nombreux.  Ceux qui décrivent le roi Souleymane fils de David, dans son art de vivre, sont on ne peut plus éloquent. Ce prophète, partageant le haut niveau de culture et de sensibilité auquel son peuple avait accédé à son époque : ‘’Oh hommes,  on nous a appris le langage des oiseaux et on nous a donné part de toute chose. C’est là vraiment la grâce évidente’’ (8). Ce roi prophète donc, qualifié de sage par le Texte sacré, se faisait installer des statues, des poteries et d’autres objets d’art dans son palais (9), non pas seulement pour la beauté, la satisfaction et l’inspiration que le spectateur pouvait en retirer, mais c’est parce que son peuple, doté du savoir des modes d’expression, dont la symbolique des arts est le noble couronnement, en percevait aisément les sens et les significations.
Le Texte coranique m’enseigne personnellement que l’histoire ancienne des civilisations avait connu, pendant une période  de sagesse, un épisode de vie artistique qui avait conduit des humains à s’intéresser jusqu’au langage des oiseaux, et pas seulement puisque ce peuple comprenait les langages d’infimes autres créatures que sont les fourmis pris comme illustration. Les arts ont pour ainsi dire une faculté d’élever les âmes vers des hauteurs spirituelles qui devraient rapprocher du Divin et non l’inverse(10). Ce peuple est d’ailleurs présenté dans le Texte sacré comme recourant massivement aux arbitrages de la justice que rendait David puis ensuite Souleymane dès sa jeunesse (11). Delà à établir un lien de causalité entre ces divers constats que sont l’aversion pour la paix, la passion pour l’environnement dans ses minuscules détails, et l’affection pour l’art, il n’y a qu’un pas que je n’hésiterai pas à franchir allégrement en tant que fervent croyant pratiquant.
Toute cette question nous ramène donc aux capacités de l’être humain à pouvoir choisir son chemin vers la paix divine. S’élever vers le meilleur de soi même, c’est ce à quoi toutes les spiritualités nous invitent. Quand les textes sacrés s’insurgent contre les idolâtries, ce n’est pas contre les objets qu’elles s’insurgent, c’est contre les ignorances profondes des humains. La spiritualité n’est pas une liste de rituels et d’interdits, pas plus qu’une série de gestuelles et d’apparences.  C’est avant tout une question de rapports, d’abord à soi même, aux autres tous les autres, et au Divin Créateur de l’univers.
Cette brève mise au point sur la relation des arts aux spiritualités me parait nécessaire par les temps qui courent. Et comme c’est étrange que cela nous rétrograde sur huit cent ans d’histoire, pour nous rappeler une question toujours d’actualité : les peines d’Averroès à expliquer au monde fermé des ‘’foukahas’’ de son époque, l’importance de la philosophie comme outil et comme tremplin pour comprendre et pour vivre pleinement les délices d’une religion ! On connait la suite (12).
CONCLUSION
‘’Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine’’ dirait Montaigne. Les richesses des nations incluent depuis des décennies déjà les aspects immatériels. Et se hisser parmi les nations les plus riches est désormais une affaire de savoir vivre, dans sa culture et par sa culture. L’alphabétisation ne se conçoit pas uniquement par l’apprentissage de la lecture, loin de là. L’alphabétisation la vraie est celle qui aboutit à améliorer l’homme dans ce qu’il a de plus profond, de plus intime, de plus beau, son humanité. Et c’est là que la symbolique des arts est incontournable en la matière. La sagesse n’est pas de reprendre les échecs des révolutions industrielles passées qu’on nous exporte à coup de gros marchés, que ce soit en politique de la ville, ou en désertification des campagnes. La sagesse est d’aborder la nouvelle révolution du savoir qui s’offre à nous, avec l’esprit de jeunesse d’un pays libre des carcans et séquelles des industrialisations passées.
L’université, en tant que cerveau d’une nation, est le lieu d’élaboration, de réinvention, de ces valeurs. Par une multidisciplinarité et une facilitation des passerelles, qu’elle doit mettre en place au moins pour les quatres premières années (13), elle devrait assurer le filtre et la courroie de transmission, entre les flots du savoir universel, ce tsunami de l’information pourrait-on dire, et les besoins locaux et territoriaux en valeurs saines et intelligentes.
Mettre le cerveau universitaire en état d’éveil, mêlant les sciences et les techniques aux exercices ludiques pour en faciliter les apprentissages et en aborder les applications, dans  la recherche de créations permanentes, de procédés et de configurations nouvelles, de dépassements des difficultés réelles, de recherches pertinentes de nouvelles solutions aux problèmes du quotidien, dans le but de tester les goûts et les raffiner dans les divers domaines, voilà qui justifierait toutes les exaltations à mettre l’esprit artistique , et donc la beauté, au cœur de la pédagogie des apprentissages et des recherches. Il n’y a pas que nécessité, il y a urgence, car  ‘’Point de religion ni de science sans esthétique’’ écrivait Khalil Gibran(14).


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(1) cf. vidéo sur youtube, savoir gratuit  
(2) Nuccio Ordine : L’utilité de l’inutile ; les Belles lettres ; 2012
(3) Mohamed El ABDAIMI ‘’Maroc : Pays émergent ?’’ Imprimerie  Najah El Jadida, Casablanca,1994.
(4) cf les arts de banksy sur le net… savoir gratuit
(5) cf le musée de l’université de Harvard sur wikipedia à titre d’exemple, en possession d’une collection de plus de 250.000 objets.
(6) cf Panorama des industries culturelles et créatives, au cœur du rayonnement et de la compétitivité de la France,  données de 2011 de l’insee . cf cite web www.ey.com.
(7)  reposant sur ses institutions de la j’maa, de la tuiza, de l’institution de ‘’amazal’’ ou ‘’qaid al maa’’, l’aguadier, sans remonter aux ‘’agadir’’pour les céréales et aux ‘’taddart’’pour l’apiculture. Cf. les travaux de Paul Pascon et Najib Bouderbala, ‘’La question agraire au Maroc’’ ; Bulletin économique et social du Maroc,  1974.
(8)  Saint Coran, sourate ‘’les Fourmies’’ ; verset n°16 .cf. aussi toile de Abdaimi intitulée ‘’Attar’’ du nom du poète souffi, gouache sur carton, 107/ 77cm. Exposition permanente sur le web.
(9) Saint Coran : sourate Saba 34, verset 13.
(10) On comprendrait pourquoi certains pourraient craindre des déviations, au point que des interprétations n’aillent explorer exactement le contraire.
(11) cf. tableau de peinture ‘’Salomon jugement’’ de M. Abdaimi  huile/toile, 125/150cm.
(12) cf. ‘’détroit d’Averroès’’, roman de Driss Ksikess, 2017. Voir aussi les toiles de Abdaimi sur Averroès, plus particulièrement deux huiles : une titrée ‘’pintura y ceremonia de té entre filosofos’’ avec Averroès, Aristote et Platon, en présence  des peintres  Diego Velasquez et Tiziano ; huile sur toile 125/104cm sur youtube, savoir gratuit. L’autre inspirée de Giorgionne, et célèbre la paix sous le regard des trois philosophes, huile sur toile 125/103cm.
(13) On considère aujourd’hui qu’au cours d’une vie active, une personne est appelée à changer de métier au moins quatre fois en moyenne.
(14) Khalil Gibran ‘’le sable et l’écume’’ 1926.


Cress Revue

{picture#http://store4.up-00.com/2017-07/149982714684611.jpg} Revue marocaine des sciences politiques et sociales, Dossier "Economie politique du Maroc", volume XIV, Hors série. Les auteurs du volume n'ont pas hésité ... {facebook#http://facebook.com} {twitter#http://twitter.com} {google#http://google.com} {pinterest#http://pinterest.com} {youtube#http://youtube.com} {instagram#http://instagram.com}

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