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La monarchie face aux islamistes - par Pr. Aziz Chahir




La monarchie face aux islamistes  
lorsque la « raison d’État » l’emporte sur la « volonté générale »



Aziz Chahir, 
enseignant-chercheur en sciences politiques (IRFC) Rabat


Face à la montée du leadership islamiste, la monarchie semble décidée à conduire des régulations autoritaires de la vie politique, et ce, après des tentatives sporadiques non négligeables de démocratisation. À l’issue des législatives du 7 octobre 2016, on était désormais face à un interventionnisme subreptice du pouvoir central dans le processus de formation du gouvernement par le PJD. Après plus de cinq mois de négociations, les islamistes étaient dans l’impasse face à un entrisme hégémonique des technocrates, soutenus cette fois-ci par une partitocratie discréditée par les urnes.

« Le peuple et le roi m’ont choisi. Et si l’USFP entre au gouvernement, je ne m’appelle pas Abdelilah Benkirane ! ». C’est en ces termes intransigeants que ce dernier ait choisi de répondre à ses détracteurs lors d’un meeting organisé par la jeunesse rurale du PJD réunie à Oualidia, le 11 mars dernier. Dans ce qui ressemble à un acte de défiance salvatrice, Abdelilah Benkirane n’a pas hésité un instant à faire valoir sa légitimité populaire tout en reléguant au second plan la « confiance » que lui a accordée le roi. C’était là probablement la déclaration de trop dont rêvaient les chantres du makhzen pour évincer le leader islamiste devenu un peu trop populaire et intrépide à leur goût. Le 15 mars 2017 au soir, la sentence tombe puisque le roi a décidé d’écarter Benkirane avant de charger le numéro deux du PJD, Saâdeddine El Othmani, de constituer la majorité gouvernementale (houkouma).

À la suite de son entrevue avec le roi, cet ancien ministre des Affaires étrangères et de la coopération, qui n’a pas fait long feu après s’être confronté aux tirades des arcanes de la diplomatie, va vite se démarquer de son prédécesseur en déclarant ceci : « je remercie le roi et le peuple qui m’ont choisi pour constituer le prochain gouvernement ». Plus question donc de se mesurer au monarque au risque de lui faire de l’ombre. N’est-ce pas lui l’ombre de Dieu sur terre ?

Un peu plus d’une semaine de consultations (mouchawarate), et non des négociations comme les qualifiait son prédécesseur, El Othmani réussit en un temps record le miracle de constituer une majorité gouvernementale où l’USFP est représenté, les pouvoirs des technocrates largement renforcés et les ministères de souveraineté cadenassés ou bien dépolitisés. La leçon a été vraisemblablement retenue par ce psychiatre réputé par sa modération et son sens du compromis. Il fallait donc coûte que coûte qu’il tue le père pour se libérer !  

On pourrait d’ailleurs se demander à juste titre sur quelle base objective s’est déroulé l’arbitrage royal (tahkim al-malaki) ? Pourquoi avoir attendu cinq mois et cinq jours : pas plus, pas moins ? Ne serait-il pas plus démocratique d’organiser de nouvelles élections ? Enfin, serait-il juste et équitable de cautionner le déroulement des négociations avec un parti (RNI) dont le chef a été choisi après l’annonce des résultats du scrutin, alors qu’il a déclaré publiquement son retrait définitif de la vie politique ? 

La réponse à toute ces questions a été apportée sans équivoque par un universitaire propagandiste très médiatisé qui avait déclaré sans sourciller ceci : « dés que le roi est rentré de sa visite en Afrique, il a vite sifflé la fin de la récréation ! Sa décision est irrévocable et pleine de sagesse (hikma) ». En clair, le débat démocratique et constructif n’a pas lieu d’être. Circulez, il n’y a plus rien à voir ! Faisons donc comme si nous étions d’accord pour accepter la realpolitik, celle du fait accompli, et analysons calmement la situation telle qu’elle se présente actuellement.          

Par ce revirement politique majeur, la monarchie semble décidée à entreprendre, comme à l’accoutumée, des régulations autoritaires avec un seul objectif à la clé : endiguer à terme le leadership islamiste intransigeant (hardliner) du PJD en faveur d’un leadership souple et conciliateur (softliner). Ce n’est pas parce que le PJD n’est pas un parti conciliateur et modéré pour qu’il soit rappelé à l’ordre par le roi. Bien au contraire. Le PJD ne s’est-il pas rangé à côté du régime qui a vacillé sous les coups de boutoir des soulèvements populaires menés par le Mouvement du 20 Février en 2011. Et ce n’est certainement pas parce que le PJD a décidé d’affronter le régime en place qu’il s’est attiré les foudres du makhzen. Il n’en est rien de tout cela. Il suffit de revenir sur la littérature du parti pour se rendre compte de la modération et du pragmatisme du PJD. Pour preuve, les amis de Benkirane avaient choisi une voie réformiste en renonçant, par exemple, au principe de « la souveraineté de Dieu » (al-Hakimiya lillah) pour adhérer à celui de « la souveraineté du peuple » (al-Hakimiya licha’ab), sous l’égide de la « commanderie des croyants ». À notre sens, le problème réside tout simplement dans le fait que les islamistes du PJD sont parvenus, chemin faisant, à construire un leadership politique. Ce qui semble avoir perturbé le pouvoir central est certainement cette légitimité populaire incontestable des islamistes, qui a permis d’ailleurs de reconduire le PJD au pouvoir deux fois consécutives.

Mais c’était sans compter sur les forces rétrogrades du régime qui n’ont pas jugé raisonnable de céder à la « volonté générale » issue des urnes. Ils avaient tout simplement du mal à reconnaître la victoire des islamistes lors des dernières législatives (125 sièges/1.618. 963 voix). Désormais, le PJD était confronté à une stratégie d’affaiblissement adoptée par le  makhzen pour contrôler de près ses adversaires. Il s’agissait là de ce que le chef du gouvernement sortant avait qualifié à maintes reprises de stratégie du « contrôle paralysant » (tahakoum).

Concrètement, cette politique de neutralisation de l’adversaire s’est traduite par trois manœuvres de régulation autoritaire « par le haut » : la première manœuvre s’inscrit dans une logique de « l’usure politique ». Celle-ci pourrait se résumer en cette volonté tacite du pouvoir central à vouloir museler des partis de la « koutla démocratique » essoufflés par l’expérience dite de « l’alternance ». C’est le cas notamment de la situation de délitement dans laquelle se trouve l’USFP qui traverse actuellement une crise de leadership, surtout après la disparition de ses « figures historiques ». Malgré ses résultats désastreux au dernier scrutin législatif, le parti de Benbarka avait tenté par tous les moyens d’entrer au gouvernement, allant même jusqu’à accepter le  « parrainage » humiliant proposé par le patron milliardaire du RNI, Abdelaziz Akhnouch.

À cela, il faudrait ajouter la guerre fratricide qui avait éclaté au sein du bureau politique de l’USFP à cause de la compétition farouche pour faire partie du prochain gouvernement. Certains diraient que l’action du nouveau patron du RNI d’embarquer avec lui l’USFP répondrait à une volonté royale non déclarée de réhabiliter un membre historique de la « koutla démocratique » en la personne de l’ex-leader socialiste, Abderrahmane El Youssoufi. On gardera certainement tous en mémoire cette image du roi se tenant au chevet de l’ex-opposant malade. Rien d’anormal. Sauf que c’est le même souverain qui a décidé d’écarter le premier secrétaire de l’USFP de la primature malgré sa victoire aux législatives de 2002 (52 sièges).

Dans le même sillage, on ne manquera pas de relever l’engagement à peine dissimulé  du makhzen à vouloir fragiliser le parti de l’Istiqlal qui soutenait depuis 2011 la majorité gouvernementale conduite par le PJD. À ce niveau, le PAM aurait joué un rôle non négligeable dans la crise gouvernementale qui a éclaté en 2013 après que le chef de l’Istiqlal, Hamid Chabat, a décidé précipitamment de quitter le gouvernement Benkirane 1.

Après l’annonce des résultats du dernier scrutin législatif, le patron de l’Istiqlal est revenu à la charge en déclarant son soutien au PJD en vue de former le gouvernement. Mais c’était sans compter sur la ténacité de l’entourage royal qui a participé à la campagne de dénigrement du chef de l’Istiqlal. Ce faisant, Benkirane avait du mal à rallier un Chabat discrédité par le cabinet royal suite à ses déclarations controversées selon lesquelles « la Mauritanie fait partie historiquement du territoire marocain ». Du coup, le PJD n’avait d’autre choix que de se rabattre sur le patron du RNI et ses « protégés » pour former la majorité gouvernementale. Certains pourraient voir en cela une manœuvre de la monarchie visant à ressusciter la « koutla démocratique » en vue de contrebalancer le pouvoir ascendant du PJD. D’autres pourraient même voir dans l’obstination du patron du RNI à voir l’USFP au gouvernement une volonté du régime d’endiguer toute tentative d’hégémonie des leaders islamistes face à leurs adversaires politiques.

Du côté de l’Istiqlal, on ne peut pas passer sous silence la campagne politique de dénigrement contre le chef du parti. Tout récemment, le tribunal administratif s’est empressé d’annuler la décision de suspension par Chabat de deux membres du bureau politique de l’Istiqlal, Yasmina Badou et Karim Ghallab, tous les deux désavoués par les urnes. Par ailleurs, des noms commencent à circuler ici et là pour remplacer éventuellement Chabat dans les semaines à venir. Désormais, les heures de cet « outsider » semblent comptées à en juger par le « lynchage politique » dont il fait l’objet même de la part de ses proches partisans. Tout a changé du moment où Chabat a commencé à critiquer le PAM et sa volonté d’influer sur les décisions internes des partis. Il n’aura pas fallu plus pour que l’establishment décide de faire pression sur l’Istiqlal afin de le dissuader d’abandonner son soutien à la majorité gouvernementale conduite par le PJD.

Le retour de la « vieille garde » traditionaliste de l’Istiqlal répondrait apparemment à la volonté du régime de « restructurer » le leadership du parti en y intégrant une élite légitimiste d’origine sahraouie (la tribu Oulad Rachid). De cette manière-là, l’Istiqlal semble appelé à souscrire à une cohabitation politique avec le PAM dans l’opposition. Un arrangement parlementaire qui a pris corps déjà en 2013 et dont l’objectif serait d’opérer à l’avenir une sécurisation institutionnelle « par le haut » où des « garde-fous » sont censés assurer la canalisation des revendications régionalistes (e.g sahraouies et rifaines). Dans cette configuration politique nouvelle, les partisans de l’islamisme (PJD/majorité) seront contrôlés de près par deux partis majeurs de l’opposition : l’un défend une idéologie nationaliste attachée à l’intégrité territoriale du Sahara (Istiqlal/opposition), pendant que l’autre adhère à une idéologie régionaliste visant à endiguer toute tentative de séparatisme dans la région du Rif (PAM/opposition).     

La volonté de la monarchie serait en fait de renforcer son leadership en faisant appel à ses alliés historiques de la « koutla démocratique » malgré leurs résultats mitigés lors des dernières législatives. Par ailleurs, le régime semble déterminé à canaliser le leadership islamiste en mobilisant la technocratie. Rien d’anormal. Sauf que le choix du monarque n’a pas été porté sur une « technocratie élitiste » dominée par les familles fassies. Comme c’est le cas notamment de Karim Laâmrani (ex-patron de l’OCP) appelé à la rescousse dans les années 80 pour occuper le poste de Premier ministre à plusieurs reprises. Cette fois-ci la monarchie semble avoir misé sur une technocratie « décomplexée » incarnée par Aziz Akhnouch. Un milliardaire d’origine soussie qui s’est emparé de la direction du RNI dans des conditions pour le moins opaques et non démocratiques.    

La deuxième manœuvre du régime est celle du « balancier ». Cette entreprise a pour objectif de contrebalancer le pouvoir des partis disposant d’un électorat important, à l’instar du PJD. Cette mission est conduite par le PAM qui jouit d’un soutien indéniable de l’appareil administratif du makhzen, comme l’avait déclaré le chef du PPS, Nabil Benabdellah, en 2015. Créé en 2008, le PAM est parvenu en un temps record à s’imposer comme la deuxième force politique à en juger par les résultats du dernier scrutin législatif (102 sièges/ 1.216.552 voix). Ces résultats s’inscrivent dans la continuité du score obtenu par le PAM à l’issue des dernières élections locales, marquées par le « parachutage » de nombreux candidats, dont certains sont même devenus présidents de régions. Bien entendu, l’accaparement d’une partie de l’électorat par le PAM a été favorisé par un mode de scrutin de liste à la proportionnelle, qui contribue à l’éclatement de la carte électorale et rend du coup difficile l’émergence d’un parti majoritaire.

Face à cette situation, rares sont les leaders politiques qui sont encore disposés à dénoncer les rapports compromettants, à peine dissimulés, entre le PAM et l’appareil du makhzen. C’est le cas notamment du chef du PPS qui avait critiqué, en septembre 2016, l’interventionnisme du conseiller royal, Fouad Ali El Himma, dans la vie politique par le biais du PAM. Des déclarations très vite condamnées par le pouvoir central qui s’est empressé, dans un communiqué du cabinet royal, de rappeler à l’ordre le chef du PPS. Cette passe d’armes entre le makhzen et le PPS avait vraisemblablement pour but de priver Benkirane de son allié « communiste » juste à la veille des dernières législatives. Il aurait suffit que le chef du PPS s’excuse publiquement pour que le roi décide de l’inviter pour l’accompagner dans le cadre de la dernière visite royale en Afrique, effectuée en mars 2017.

La troisième manœuvre du régime à l’encontre des islamistes est inhérente à cette  technocratisation endémique de la vie politique. L’entreprise du pouvoir consistait à noyauter progressivement et subrepticement le gouvernement, depuis son avènement en 2011, par la désignation de ministres technocrates. Parmi ces derniers, on compte notamment des milliardaires en charge de secteurs stratégiques, tels que l’agriculture et la pêche maritime (Akhnouch), l’industrie, le commerce et l’investissement (Alami) ou encore l’éducation et l’enseignement supérieur et la recherche scientifique (Hassad). Hommes du sérail réputés plus pour le loyalisme que par leur compétence managériale, les technocrates sont cooptés par le régime, puis vite encartés grâce à la compromission de certains partis politiques.

À notre sens, l’engagement du régime à affaiblir les islamistes du PJD avait conduit inéluctablement à l’éviction brutale et programmée de Benkirane à la tête du gouvernement. Cela représente, à notre avis, un tournant historique dans la vie politique marocaine dans la mesure où la monarchie historique avait affaire ici à un leadership islamiste crédible qui jouit de la légitimité des urnes. Pour une fois, la monarchie héréditaire qui se proclame du droit divin se trouvait pour ainsi dire en compétition avec un leadership islamiste réformiste qui prône la souveraineté populaire et la légitimité démocratique. 

Mais quoique l’on dise et abstraction faite des positionnements idéologiques des uns et des autres, on ne peut en aucun cas occulter une face cachée de la réalité politique, à savoir la quête du leadership, la « raison d’être » même des politiques. De fait, le retard accusé par Benkirane à constituer une majorité gouvernementale s’inscrit inéluctablement dans le cadre d’une rivalité entre la monarchie et les élites politiques en vue de s’accaparer ou du moins préserver le pouvoir. Dans cet exercice périlleux, le PJD semble avoir franchi un pas de plus dans son processus d’apprentissage politique. Cela est d’autant plus vrai en période de crise ou de tensions qui surgissent ici et là, surtout lors des négociations pour le partage du pouvoir avec les adversaires directs et indirects.

À notre sens, le revers essuyé par le PJD à cause de l’éviction de Benkirane suppose une lecture approfondie du jeu politique dans toute sa complexité. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, parfois sous l’effet de l’émotion, cette épreuve permettra aux islamistes d’opérer un recalibrage politique des modes d’action et des modalités d’intervention face aux menaces internes et externes qui pourraient traverser le parti et son leadership. C’est là aussi une occasion pour le parti de procéder à la circulation des élites à travers le recrutement et la sélection d’un nouveau personnel politique. C’est de cela aussi qu’il s’agit : la formation  et le renouvèlement des élites qui font souvent défaut aux partis politiques. Cette remise en question passe aussi par l’engagement des membres et des instances dirigeantes du PJD à tester la loyauté des cadres et surtout leur capacité à résister aux menaces et aux tentations de scission ou de division. L’exclusion de Benkirane pourrait, enfin, constituer une opportunité pour entreprendre une « alternance démocratique » intra partisane susceptible de renfoncer la cohabitation entre les différentes sensibilités politiques au sein des instances décisionnelles.       

À y voir plus prés, on pourrait même avancer l’idée selon laquelle ce que certains qualifient de crise ou blocage n’est en réalité que la manifestation d’un processus complexe de transformation des élites au pouvoir. Celles-ci tentent, chacune à sa manière, de se redéployer sur la scène politique profitant d’un déverrouillage institutionnel homéopathique du système. Cela semble avoir favorisé une réhabilitation relative du processus électoral qui peine encore à se défaire des pratiques clientélistes et népotiques, lesquelles sont parfois encouragées par l’administration et les agents de l’autorité. La configuration politique nouvelle est caractérisée en somme par une redéfinition des rapports de force de la monarchie avec les élites islamistes. C’est le cas notamment du PJD qui tente de faire prévaloir un leadership démocratique dans le cadre d’un processus de démocratisation traversé par des réflexes autoritaires de régulation et de contrôle.

Vu sous cet angle, il faudrait rappeler que la Constitution actuelle est une « formule politique » qui accorde au roi des pouvoirs exécutifs considérables cautionnés par l’ensemble des partis politiques. Du coup, il serait difficile pour un parti, aussi populaire soit-il, de déroger aux règles du jeu politique et institutionnel. Toutefois, il faut noter que la Constitution n’a pas, en principe, d’emprise directe sur les acteurs politiques, dont les manœuvres relèvent souvent de logiques idéologiques et politiques diverses et variées.  

Dans un jeu à plusieurs acteurs, les stratégies des élites permettent ainsi aux partis de disposer de marges de manœuvre plus ou moins extensibles en fonction de la contingence et la configuration politique. Dans le cas du PJD, l’enjeu primordial consiste à préserver les « acquis politiques » qui découlent d’un leadership local construit au fil des années dans les espaces urbains tout particulièrement. Dans ce sillage, l’accès aux responsabilités gouvernementales semble être une séquence politique déterminée par le contexte et les circonstances environnantes. L’accès au pouvoir des islamistes du PJD s’inscrit en fait dans la continuité d’un processus historique où l’engagement idéologique doit prendre l’ascendant sur les logiques des intérêts et les contraintes des opportunités.   

De fait, le revers essuyé par le gouvernement Benkirane ne doit pas occulter les transformations dont fait l’objet une élite politique au pouvoir. Abstraction faite des calculs politiciens et de la logique arithmétique relative au partage des portefeuilles ministériels, le leadership islamiste du PJD semble avoir obligé la monarchie à abandonner, du moins partiellement, son rôle d’« arbitre » (hakam) en prenant part publiquement au jeu politique par le biais de l’entourage royal. Certains préfèrent parler d’un « cabinet noir » dont les membres n’hésitent pas à donner des consignes, à émettre des réserves ou encore à recadrer des acteurs politiques. Avec cette particularité de taille que cette « clique de protégés » au pouvoir n’est pas comptable de ses actions devant les institutions politiques et l’opinion publique. C’est d’ailleurs pour cette raison-là que Benkirane n’a eu de cesse de critiquer l’interventionnisme de l’entourage royal que personne de la classe politique ou presque n’ose pointer ouvertement du doigt.

Ce qui explique d’ailleurs cette vulnérabilité du régime qui s’est traduite, à mon avis, par la création du PAM par un proche du roi, qui s’est permis de laminer de nombreux partis sous prétexte de vouloir contrer les « forces obscurantistes ». À court terme, les détracteurs du PJD vont certainement s’attaquer au parti en évoquant son échec et éventuellement sa scission. D’autres vont se réjouir de voir le nouveau chef du gouvernement faire des concessions aux adversaires du PJD. Dans une volonté de créer la confusion, le débat public sera centré ainsi sur le nombre et les types de portefeuilles ministériels raffolés par tel ou tel parti, ou bien arrachés par tel ou tel technocrate en charge de secteurs stratégiques ou encore octroyés à tel ou tel responsable de ministère de souveraineté…

D’autres vont probablement se délecter de cette situation qu’ils qualifieront certainement de victoire sans appel de la monarchie sur les islamistes ! C’est le cas notamment de certains intellectuels aigris au même titre d’ailleurs que quelques journalistes aux ordres qui considèrent malencontreusement l’éviction de Benkirane comme un retour à la « normalité ». Les chantres du makhzen salueront ainsi la décision du chef de l’État visant à pallier, selon eux, l’incompétence de la classe politique. Au passage, ces derniers semblent ignorer les conséquences néfastes de cette maxime nuisible sur la vie démocratique dans son ensemble. En discréditant les partis, l’establishment vise à vider la politique de sa substance idéologique au profit des technocrates, voire des grands commis de l’État ou bien des sécuritaires (e.g ministères de souveraineté). Pis encore, certains analystes et faux spécialistes vont certainement monter au créneau pour saluer la décision du monarque qui cadrerait, selon eux, avec la « méthode démocratique » et qui répondrait à la « raison d’État » et aux « intérêts suprêmes de la nation » !

D’autres, enfin, vont certainement jubiler à voir le leadership islamiste du PJD estompé dans son élan démocratique. Ce courant est représenté par certains  « pseudo-modernistes » qui se proclament démocrates, mais qui refusent curieusement d’ailleurs de voir les islamistes aux commandes du gouvernement. En même temps, on ne manquera pas de constater le délitement des idéologies et des valeurs chez de nombreux politiciens qui n’hésiteront pas à se greffer désespérément à des coalitions montées de toutes pièces pour gratter un poste de responsabilité ou bien arracher des privilèges dérisoires. Mais dans tous les cas, tout ce beau monde aura du mal à reconnaître que le leadership islamiste du PJD dispose d’une légitimité populaire indéniable et qu’il est extrêmement dangereux de détourner la « volonté générale » des électeurs. C’est là même l’essence du « credo démocratique » !

Cette fois-ci, la monarchie semble avoir trouvé la parade pour renforcer son pouvoir en écartant provisoirement le leadership politique de Benkirane, jugé un peu trop populaire au goût du régime. On en veut ici pour preuve la popularité du leader du PJD sur les réseaux sociaux, mais aussi la légitimité des urnes à en juger par son score fracassant à la circonscription de Salé (36.692 voix) !. Pour l’anecdote, le soir de l’annonce des résultats du scrutin, des sympathisants de Benkirane n’ont pas hésité à défiler en masse pas très loin du palais royal en scandant haut et fort le nom du chef victorieux du gouvernement.

La prochaine fois, il se peut que le PJD décide de rejoindre l’opposition en laissant, délibérément, la voie libre au PAM pour gouverner à côté d’une partitocratie plus ou moins désavouée par les urnes. Et là, on pourrait avancer, sans grand risque de se tromper, que le régime sera inéluctablement acculé à cautionner ouvertement une « dérive autoritaire » où les tentatives sporadiques non négligeables de démocratisation risquent de partir en fumée.

Dans cette perspective, on pourrait même se laisser tenter d’imaginer le déploiement d’un autre leadership islamiste représenté par Al Adl Wal Ihssan. À cette différence près qu’il est porté par une force politique redoutable qui prône la souveraineté de Dieu (al-Hakimiya lillah) et rejette « la commanderie des croyants ». En même temps, le mouvement de cheikh Yacine dispose largement de cette capacité de mobilisation de la rue, à en juger notamment par sa démonstration de force en 2011 à côté du Mouvement du 20 Février.

C’est dire toute l’importance que revêt le principe de « souveraineté populaire » dans la légitimation du pouvoir des régimes politiques. Occulter cette réalité historique ou du moins essayer de la déformer ou pire la contourner, c’est tout simplement ignorer la « force imprévisible » du peuple, comme il se plaisait à le dire Jean Jaurès. Et c’est justement dans cette perspective que Rousseau évoque l’inviolabilité de la « souveraineté populaire » ou bien « la volonté générale » des urnes. Car, in fine, c’est bel et bien cette logique démocratique qui doit primer sur je ne sais quelle « raison d’État » derrière laquelle se cacheraient (ou croirait l’être) ces « protégés » de tous bords en mal de légitimité populaire./.        

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  1. Bonjour je me permets de partager avec vous une chronique sur la monarchie et les islamistes signée par le politologue Aziz CHAHIR merci de bien vouloir diffuser et bonne lecture le lien :http://www.sciencepo.ma/2017/04/la-monarchie-face-aux-islamistes.html

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