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La dette publique extérieure du Maroc: lecture critique d’écrits académiques par Pr. Abdelkader Berrada

                La dette publique extérieure du Maroc: lecture critique d’écrits académiques [1]

                                    


                                                                         Abdelkader Berrada


               Les économistes Fathallah Oualalou et Mohamed Germouni ont consacré deux longs articles à l‘intervention de la Banque mondiale au Maroc durant la période         1962-1992. Leurs analyses qui ne manquent pas d’intérêt prêtent toutefois le flanc à la critique. A défaut d’une approche méthodologique robuste et d’une information riche et pertinente, ces deux auteurs ont été conduits à surestimer l’ampleur des concours financiers de la BIRD, donner une image simpliste de leur répartition sectorielle et en minimiser le coût effectif, etc. Une radioscopie minutieuse de ses activités qui ne se réduisent pas au financement permet de déduire que la Banque mondiale n’a que partiellement rompu avec la vision néocolonialiste de «l’aide au développement», ce qui revient à hypothéquer les chances de développement du Maroc. Il suffit pour cela de remarquer qu’à la différence d’autres nations, le Royaume Chérifien qui dispose pourtant d’atouts considérables figure toujours parmi les pays à revenu intermédiaire tranche inférieure. On s’en rend bien compte: le gouvernement d’alternance (1998-2002) qui avait suscité beaucoup d’espoir a raté l’occasion de repenser sur de nouvelles bases les relations du Maroc avec ses principaux bailleurs de fonds en général et la Banque mondiale en particulier, autrement dit l’occasion de mettre le pays sur les rails du développement durable.


Les économistes Fathallah Oualalou et Mohamed Germouni sont co-auteurs d’un article datant de 1988 et traitant «de la problématique des rapports avec les organismes financiers internationaux» durant la période 1962-1985 (1). Quelques années plus tard, le professeur F. Oualalou s’est employé avec plus ou moins de succès, dans le cadre d’un autre article publié en 1994, à actualiser (1962-1992) et approfondir «la question de l’endettement extérieur du Maroc et le PAS» (2).
Ces deux auteurs se sont notamment évertués à dresser l’inventaire des prêts directs (Trésor) et garantis (entreprises publiques) octroyés par la Banque mondiale au Maroc entre 1962 et 1992. Ils ont également pris soin de mettre au clair la philosophie sous-jacente à l’action de la BIRD, l’ampleur et l’évolution de ses prêts £¨LB résumées dans plusieurs tableaux ainsi que leur répartition sectorielle par sous-période (1962-1972; 1973-979; 1980-1985; 1962-1982; 1983-1992). Au final, ils ne se sont pas empêchés de décerner un satisfecit à la Banque mondiale pour ses interventions dans le royaume.

A partir du moment où la source de la masse des données chiffrées examinées figure en bas de chaque tableau, on est enclin à prendre pour argent comptant les idées développées dans ces textes académiques ainsi que les tendances lourdes qui en ressortent et les grandeurs qui s’y rapportent.
En puisant les informations à la source, on y découvre justement un assez grand nombre d’erreurs (I). On se rend compte par ailleurs de l’absence de nombreuses données significatives pourtant nécessaires à une bonne compréhension des interventions financières de la Banque mondiale au Maroc entre 1962 et 1992 (II). Résultat: le regard jeté par ces deux économistes sur la contribution de la BIRD au financement de l’économie marocaine est empreint de naïveté, voire de complaisance (III). Preuves à l’appui: cette institution financière planétaire n’a réussi à se départir que partiellement de la vision néo-colonialiste de «l’aide au développement».

I. Des textes truffés d’erreurs en tout genre

Les erreurs relevées dans ces deux articles portent d’abord sur les prêts accordés par la Banque mondiale à l’Etat marocain entre Décembre 1962 et Mars 1992 (prêts directs et garantis). Elles portent aussi sur les taux d’intérêt imposés par la BIRD sur ses lignes de crédit. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute: la qualité de ces deux textes s’en ressent grandement.    

        I.1.  Prêts

       On peut regrouper les erreurs décelées dans ces deux articles en trois catégories: erreurs d’omission, erreurs   d’imputation,  erreurs d’appellation et de double emploi.
Il importe de relever en premier des erreurs d’omission. Certaines lignes de crédit de la Banque mondiale au Maroc ne figurent guère dans les tableaux élaborés par ces deux auteurs qui croient pourtant n’avoir rien laissé au hasard. Citons, en se limitant aux plus importantes: 1) Project Housing Development (prêt n° 2245-0 d’un montant de 60 M$ approuvé le 15 Mars 1983, F. Oualalou, tableau 5, p.210); 2) Industry and Trade Policy Adjustment Loan            (prêt n° 2377-0 d’un montant de 150 M$ approuvé le 31 Janvier 1984).
Les erreurs d’imputation et donc de chiffrage sont encore plus nombreuses. Le Prêt Education 1 est d’après ces deux économistes de 7,3 M$ (F.Oualalou & M.Germouni, p.252; F.Oualalou, tableau1, p.201). Il totalise par contre  11 M$ (BIRD, Le Maroc et le groupe de la Banque Mondiale, Septembre 1972, Washington, D.C., pp. 13 et 17). La même remarque vaut pour le premier projet routier (Octobre 1969) de 14,6 M$ financé à part égale par la BM (7,3 M$) et l’Association internationale de développement (7,3 M$). Par ailleurs, contrairement à ce qui est indiqué, le montant de la participation de l’AID est non pas de 7,5 M$ mais de 7,3 M$. Le prêt associé au 4e projet routier nous fournit un autre exemple de dérapage statistique (prêt n° 2254-0, 29/3/1983). Son montant varie d’un tableau à l’autre. Il se chiffre à  42 M$ à la lecture du tableau page 266 (F.Oualalou et M.Germouni) et à 60 M$ d’après le tableau 5, page 210  (F. Oualalou). Dans les faits, ce prêt s’élève à 85 M$. Une autre illustration de ce type de dérive porte sur la ligne de crédit réservée à la petite et moyenne irrigation (Sm&Med-Scale Irrigation, n°2253-0, 29/3/1983). Son volume est tantôt de 60 M$ (tableau page 266) tantôt de 30 M$ (tableau n°5, page 210). A vrai dire, il est de 42 M$. Un dernier exemple correspond à un prêt accordé au CIH avec la garantie de l’Etat  (Housing Development, n°2245-0, 15/3/1983). Tel qu’il est mentionné dans le tableau page 266, cette ligne de crédit totalise 30 M$. D’après la BIRD (que F.Oualalou et M.Germouni citent aussi comme source !!!), elle s’élève en revanche à 60 M$.   
Aux erreurs d’imputation s’ajoutent des erreurs d’appellation, ce qui conduit à confondre un secteur avec un autre. En parcourant le tableau n°5, page 210, on y découvre un prêt de 49 M$ visant à développer le secteur ferroviaire. En réalité, ce prêt est plutôt destiné au secteur forestier (2nd Forestry Development, n° 3156-0, approuvé le 9 Janvier 1990). Le même tableau comporte une erreur d’un autre genre, à savoir celle du double emploi. Elle consiste à y faire figurer à deux reprises une même ligne de crédit allouée à la santé publique et donc le montant correspondant. Dans le tableau n°5, il est effectivement question de deux lignes de crédit d’un montant égal: 1. Développement santé, 06/06/1986, 28,4 M$; 2. Santé, 17/01/1986, 28,4 M$. En fait, il s’agit d’un seul et même prêt (n°2572-0, 06/06/1985- et non 1986: approbation; 17/01/1986: agrément; 28,4 M$).
Conclusion, le montant total ou moyen des crédits indiqué pour chaque sous-période est erroné en raison des nombreuses imprécisions que comportent les tableaux statistiques dressés par F. Oualalou et M. Germouni et dont ils attribuent paradoxalement la paternité à la Banque mondiale.  

 I.2. Taux d’intérêt

Les taux d’intérêt dont il est fait mention dans l’article collectif de 1988 appellent pour leur part un certain nombre de remarques critiques, à commencer par des indications erronées.
Primo, tel qu’il ressort du tableau page 252 (1962-1972), les quatre dernières opérations supportent un taux d’intérêt réduit de 0,75% par an. En fait, il s’agit plutôt d’une commission d’ouverture appliquée par l’AID à seule fin de lui permettre de couvrir ses frais administratifs.
Secundo, le tableau page 256 relatif à la période 1973-1979 renferme quant à lui plusieurs données incorrectes. Il en est ainsi tout d’abord du prêt Third Education soumis à un taux  d’intérêt fixe de 8,50%/an au lieu de 4,50% comme indiqué (n°1220-0, 25 M$). C’est également le cas du prêt Phosphate Fertilizer Expansion octroyé à un taux d’intérêt non pas de 7% mais de 7,35% (n° 1625-0, 50 M$). Enfin, contrairement au chiffre présenté dans ce tableau (7,9%) le taux d’intérêt imposé par la Banque mondiale sur la ligne de crédit Small Scale Industry Integ Dev n’excède pas 7% (n°1687-0, 25 M$).
Tertio, à partir de la seconde moitié du mois de mars 1983, la Banque Mondiale, soucieuse avant tout  des intérêts stratégiques de ses principaux actionnaires, rompt avec la politique de taux d’intérêt fixes et marque sa préférence pour une politique de taux d’intérêt variables. Ce fut déjà le cas des trois premiers crédits octroyés au CIH avec la garantie de l’Etat en 1962 (prêt n° 0329-0; 15,0 M$), 1966 (prêt n° 0447-0; 17,50 M$) et 1968 (prêt n° 0571-0; 15,0 M$). Dans l’article cité, on ne trouve guère trace de ces précisions d’importance. F. Oualalou et M. Germouni , se sont contentés des chiffres en partie erronés.  
Il convient de préciser dans le même ordre d’idées que les taux d’intérêt imposés par la BIRD sont fixés uniformément d’une période (ou sous-période) à l’autre, c’est-à-dire sans distinction aucune entre les activités financées (santé, éducation, hôtellerie de luxe, transport, mines, industrie, barrages, grands périmètres irrigués, petite et moyenne hydraulique, forêts, eau- électricité, habitat, etc.). Ils ont également tendance à être supérieurs au taux d’intérêt moyen de la dette publique extérieure du Maroc (dette directe & dette garantie). Ils sont de surcroît souvent grevés par des commissions d’engagement associées aux retards de déboursement des prêts approuvés.   

II. Des articles basés sur une documentation incomplète et donc d’un intérêt informatif et analytique limité (3)
A moins d’ignorer le b.a.ba de l’économie politique de la dette publique, les informations livrées par F.Oualalou & M.Germouni sont, en dépit de leur diversité, loin d’être suffisantes et pertinentes. Elles prêtent notamment à discussion dans la mesure où elles cachent l’essentiel, c’est-à-dire ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. Les informations non rendues publiques par la Banque mondiale, qui se pose pourtant en championne de la transparence financière, présentent en revanche plus d’intérêt. Elles couvrent des aspects importants à considérer en prévision d’une analyse du volume réel et de l’efficacité des prêts de la BIRD. Pour pouvoir y accéder, il a fallu cependant compter sur le patriotisme de hauts fonctionnaires éclairés et le souci qu’ils ont de ne pas fouler aux pieds les règles budgétaires de base. Justement, la partie immergée de l’iceberg nous renseigne sur une série de grandeurs financières significatives exprimées non pas en arabe-qui est pourtant la langue officielle du Maroc- ou en français mais dans la langue de Shakespeare que l’écrasante majorité des économistes et des cadres  marocains ne maîtrisent pas. Les documents internes Detail Statement of Loans, gardés jalousement secrets, comportent des informations chiffrées riches d’enseignements. En plus des taux d’intérêt (taux, évolution, etc.), il importe d’être particulièrement attentif aux grandeurs suivantes ainsi définies:
Original principal: «value of the loan originally committed and approved”. Il s’agit concernant le volume des prêts de la BIRD de l’unique donnée prise en compte par F.Oualalou et M.Germouni. Les autres grandeurs caractéristiques mais totalement ignorées par ces deux économistes se résument ainsi:
Cancellations: «the portion of the undisbursed balance which has been cancelled”.
Due IBRD: “the amount disbursed and outstanding expressed as a stock of debt in historical U.S. Dollars”.
Undisbursed: “value at the exchange rate applicable on the date of this report”.
Exchange adjustment: “the increase (decrease) in value of disbursed and outstanding amount due to the exchange rate fluctuations. This amount added to ‘Due IBRD’ yields Borrower’s Obligation which is the current market value of the loan outstanding”.
Borrower’s obligation: “the current market value of the disbursed and outstanding amount of the loan. Reflect the sum of the historical value of net disbursements (Due IBRD/IDA) plus the exchange adjustment”.
A un premier niveau d’analyse, deux tendances lourdes se dégagent des documents chiffrés de la BIRD : 1) s’agissant particulièrement des prêts projets d’investissement, les crédits effectivement décaissés se situent le plus souvent bien en deçà des crédits approuvés à l’origine; 2) outre leur faiblesse, les décaissements de prêts accusent régulièrement des retards plus ou moins longs.

II.1. Crédits approuvés versus crédits effectivement décaissés  

Dans les deux articles cités, F. Oualalou et M. Germouni parlent indistinctement de crédits ouverts, crédits accordés, crédits alloués, accords de crédits pour décrire les interventions de la BIRD au Maroc (4 FMI, pp. 258,264). Or, il se révèle qu’une fois approuvés bon nombre de prêts de cette institution financière internationale subissent des coupes drastiques. Les annulations de crédit, il vaut la peine de le souligner, est une pratique courante au Maroc. Celle-ci affecte notamment les prêts projets, c’est-à-dire d’investissement. L’efficacité des interventions de la Banque mondiale s’en trouve dès lors singulièrement réduite. Les  deux auteurs sont toutefois restés muets sur cette question majeure.  
Les chiffres tirés du document Statement of Loans arrêté au 31 Mai 1992 nous apprennent que les annulations relatives aux «Non-Pooled Loans» y figurent à hauteur de 12,10% (169,85/1.403,0 M$; cancellations/original principal; page 329). Cette proportion atteint 8,97% pour ce qui est des suppressions de crédit associées aux «Fully-Disbursed Pooled Loans» (209,81/2.338,10 M$, page 332).
En se basant sur un document lui aussi confidentiel mais plus récent (Detail statement of Credits arrêté au 31 Décembre 2002), il ressort que 12,18% du total des “Non-Pooled loans” entièrement remboursés   (Fully-Repaid Non-Pooled Loans) correspondent à des annulations de prêts (160,81/1.320,30 M$, page 37). Cette part remonte même à 26,84% s’agissant des amputations des «Fully-Repaid Pooled Loans», soit plus d’un dollar américain sur quatre, ce qui pose problème (696,72/2.596,53 M$, page 20).
Par ailleurs, il est nécessaire de faire remarquer que les annulations de crédits affectent surtout et dans des proportions beaucoup plus élevées les secteurs sociaux et les PME, plus précisément le monde rural et une grande partie de la population qui y vit.   
Les annulations ont concerné plus de la moitié (54,40%) des crédits approuvés entre 1978 et 1982 par la BM en faveur de quatre projets de développement rural intégré (85,96/158,00 M$). Plus grave, cette part frôle même les deux tiers lorsqu’on étend le raisonnement aux contributeurs locaux, à savoir l’Etat, la CNCA et les paysans «bénéficiaires» (64,86%: 276,80/426,80 M$). Elle oscille entre 46,30% (projet Karia-Tissa, prêt n°1602-0, 65 M$) et 71,30% (projet Oulmès-Rommani, prêt n°2217-0, 30 M$) tout en étant fréquemment supérieure à 67,90% (trois projets sur quatre). Dans le même ordre d’idées, le premier prêt forestier d’un montant de 27,50 M$ a subi une réduction de 17,68 M$, c’est-à-dire plus précisément de 64,29% (First Forestry Development, prêt n°2110-0-S).
Dans le secteur de l’éducation en milieu rural, le taux d’annulation du prêt le plus important approuvé en 1991 par la BM en faveur de l’enseignement collégial (n°3295-0-A-S) s’élève à 62,40% (90,50/145,00 M$). En effet, sur un montant total de crédit de 145 M$ seuls 54,5 M$ furent effectivement débloqués. S’agissant toutefois d’un projet financé conjointement, mais à des degrés divers, par la BIRD et la BAD, la question se pose de savoir si le prêt du second bailleur de fonds étranger a connu un meilleur sort. La réponse est malheureusement non. Sur un volume de crédit initialement accordé par la BAD de 37 millions d’unités de compte (45 M$ environ), les annulations ont porté sur 26,983 MUC, ce qui correspond à 72,93%.       
Le prêt relatif au second projet d’électrification rurale (n°3262-0-S) de loin plus élevé  (114 M$) que le premier    (42 M$, n°1695-0) a fini, quant à lui, par être en grande partie annulé. Le montant initial du crédit consenti par la BIRD à l’ONE avec la garantie de l’Etat a été amputé de 77,50 M$, soit une proportion de 68%.                   
Sans grande surprise, deux prêts destinés au financement du développement urbain n’ont pas été épargnés par la pratique courante de suppression de crédits aux effets dommageables. Il en est ainsi de la ligne de crédit Rabat Urban Development (n°1528-0) qui a subi une amputation de 10,07 M$ sur un total de 18 M$, ce qui représente plus de la moitié (55,94%). La deuxième ligne de crédit a connu elle aussi une contraction qui s’est révélée toutefois nettement plus prononcée (Second Urban Development, n°1944-0). Le couperet est tombé à concurrence de 26,21 M$ sur ce prêt d’un montant global de 36 M$,  ce qui équivaut à 72,81%.
Le secteur des entreprises industrielles de petite taille (PEI), pourtant réputé prioritaire, n’a pas échappé lui aussi à cette tourmente baissière. Le premier prêt qui remonte à 1979 s’élève à 25 M$ (Small-Scale Industry, n°1687-0). Sur ce total, 7,89 M$, c’est-à-dire 31,56%, sont toutefois passés à la trappe. Le taux de suppression atteint 62,21% (43,545 M$) s’agissant du second prêt au secteur des PEI d’un montant plus substantiel (Second Small-Scale Industry, 70 M$, n°2038-0). Un prêt dont le volume n’excède pas 9,5 M$ réservé au secteur des petites entreprises minières a, pour sa part, été amputé presque de moitié (49,68%) suite à l’annulation de 4,72 M$                        (Small-Scale Mining, n°2109-0-S).
II.2. Faiblesse et lenteur du taux de décaissement des prêts projets d’investissement
On apprend également que les crédits d’investissement présentent une autre faiblesse, à savoir la lenteur excessive des décaissements. Ainsi qu’il est souligné dans un document de la BIRD, resté longtemps confidentiel, “investment loans disbursed extremely slow, with Morocco falling far bellow Bank average, and among the weakest performers of all Bank borrowers” (p.38). Effectivement, durant la période 1982-1990, le taux de déboursement moyen des prêts d’investissement de la Banque mondiale au Maroc n’a pas dépassé 24,4% (315,7/1.295,0 M$) contre 39,9% dans l’ensemble. A la lecture du tableau suivant relatif à la période 1981-1991, on constate que  ce taux est encore plus faible dans des secteurs importants comme l’eau et l’urbanisme (12,9%), l’agriculture (14,5%), l’éducation et la santé (23,6%).


Tableau 1:  IBRD disbursement ratios by Projects and Sector for Investment Loans (excluding FILs): 1981-1991 

                                         
Amount (A)
 A Disbursed after 8 semesters
% Disbursed
Urban and Water
303,0
 39,2
12,9
Agriculture
244,5
  35,4
14,5
Education & Health
459,8
108,5
23,6
Highways , Ports, Telecom & Powers
647,0
153,0
23,6
Other
154,7
  73,8
 47,7
Source: IBRD, Financial Data base


II.2  Les prêts de la BIRD coûtent trop chers à l’Etat

Ce fait bien établi s’explique en relation avec des taux d’intérêt prohibitifs (cf. supra) et les évolutions défavorables des taux de change. L’effet conjugué, d’une part, d’un endettement excessif qui laisse entier le problème de l’allocation optimale des ressources et, d’autre part, de taux  de change négatifs se traduit à la longue par une sortie de devises- au titre du service de la dette publique extérieure envers le Banque Mondiale- supérieure aux tirages sur les prêts accordés par cette institution financière internationale à l’Etat Chérifien.

II.2.1. Charges financières additionnelles inhérentes au risque de change

L’impact négatif des variations du taux de change, un autre grand absent des analyses de F.Oualalou & M. Germouni, se traduit par un alourdissement du poids de la dette extérieure envers la Banque mondiale, donc par un surcoût pour l’Etat (Trésor et EEP) et, in fine, pour les contribuables. Une situation détaillée des emprunts de cette catégorie arrêtée au 31 Mai 1992 permet d’en apporter la preuve.   
Total for fully-disbursed non pooled loans: original principal (991,50 M$); cancellations (143,31 M$); disbursed (848,19 M$), repaid IBRD (521,43 M$), due IBRD (317,69 M$), exchange adjustment (+129,20 M$), borrower’s obligations (446,89 M$). Comme on peut le relever, à la date précisée l’encours de cette variante de dette publique vis-à-vis de la BIRD se monte à 317,69 M$ (due IBRD). En incluant la charge comptabilisée au titre du risque de change (exchange adjustment=+129,20 M$), les obligations de l’Etat grimpent à 446,89 M$. Le coût supplémentaire pour les finances publiques s’élève donc à 40,67% (129,20/317,69 M$). Cette part est même tirée vers le haut dans de nombreux cas. Elle dépasse légèrement 52% s’agissant des deux lignes de crédit Gharb-Sebou-Irrigation (n°0643-0: 13,32/25,22 M$) et Doukkala II Irrigation (n°1416-0, 12,40/23,78 M$). Elle se situe à 48,67% pour ce qui est du prêt Second Water Supply (n°1724-0, 11,19/22,99 M$), à 47,81% en ce qui concerne le prêt Casablanca-Rabat Water Supply (n°0850-0, 9,06/18,95 M$) et à 45,30% quant au crédit Petroleum Exploration (S018-0, 8,68/19,16 M$).
Total for fully-disbursed pooled loans: original principal (2.338,10 M$); cancellations (209,81 M$); disbursed (2128,29 M$); repaid IBRD (445,66 M$); due IBRD (1682,63 M$); exchange adjustment (+287,76 M$); borrower’s obligations (1970,39 M$). La charge supplémentaire découlant du risque de change (+ 287,76 M$) porte de ce fait les obligations de l’Etat à l’égard de la BIRD à 1970,39 M$ au lieu de 1582,63 M$. Relativement à cette seconde catégorie d’emprunts, la surcharge financière liée au risque de change exprimée en valeur relative atteint donc 17,10% (287,76/1682,63 M$). Il ne s’agit là toutefois que d’une moyenne. La proportion du surcoût oscille entre 24,42% et 63,64% dans plusieurs cas; à savoir: Agricultural Sector Adjustment Loan avec 24,42% (n° 2590-0, 21,17/86,66 M$); Fourth Hotel Development Loan avec 34,78% (n°1943-0, 16/46 M$), Second Industry &Trade Adjustment Loan avec 36,11% (n°2604-0, 62,61/173,37 M$), Petroleum Exploration Loan avec 40,70% (n° 2271-0, 16,34/40,14 M$); Fifth Agriculture Credit avec 46,77% (n°2367-0, 37,41/79,98 M$); enfin Industry & Trade Policy Adjustment Loan avec 63,64% (n°2377-0, 66,31/104,19 M$).

II.2.2  Apport net négatif de capital

Une autre dimension complètement perdue de vue par F. Oualalou et M. Germouni a trait au service de la dette publique extérieure du Royaume à l’égard de la Banque mondiale. Il importe de souligner à ce propos que les paiements effectués au titre du principal et des intérêts hors commissions n’ont cessé d’augmenter au point de dépasser à partir de 1990 et pour longtemps les tirages opérés sur les crédits de la BIRD, ce qui se traduit pour le Maroc par un jeu à somme négative, c’est-à-dire concrètement par une sortie nette de capitaux. Une série de données chiffrées fiables et détaillées couvrant la période quinquennale 1990-1995 laisse apparaître que le paiement du service de la dette publique extérieure directe envers la BIRD coûte au Trésor Chérifien l’équivalent en devises exprimé en monnaie nationale (Dirham) de 1,45DH (1992:2.274/1.570MDH) et 2,75DH (1994:3.661/1.331MDH) pour chaque nouveau dirham emprunté. 

 Tableau 2 :   Evolution  des tirages et service de la dette du Trésor envers la Banque Mondiale (1990-1995)*

Années
1990
1991
1992
1993
1994
1995
Tirages
1.570
1.699
2.701
2.716
1.331
2.840
Service de la dette
. Amortissement
. Intérêts
2.274
  943
1.331
2.629
1.274
1.355
2.803
1.387
1.416
3.493
1.832
1.661
3.661
1.934
1.727
3.711
2.037
1.674
Gap** (-)
   704
   930
   102
   777
2.330
   871
Montants exprimés en millions de dirhams courants.

Source: tableau construit à partir de données internes recueillies au siècle dernier auprès du service de la centralisation statistique et de l’informatisation de la dette (CSID, ministère des finances).  

Lorsqu’on y intègre la dette garantie par l’Etat (amortissement +intérêt y compris commissions rapportés aux tirages), cette proportion atteint même 8,11$ pour chaque nouveau dollar emprunté comme en 2002   (425,7/52,7 M$). Cela va de soi, l’hémorragie de devises qui en résulte n’est pas sans conséquences négatives sur la situation du financement de l’économie et des paiements extérieurs du Maroc. Dit autrement, les interventions de la Banque mondiale, au lieu de financer la croissance, conduisent depuis longtemps à saigner à blanc les finances publiques et l’économie du Royaume. Ce cycle destructeur de ressources aussi diverses que variées est totalement passé sous silence, y compris par F.Oualalou une fois désigné ministre des finances et de la privatisation            (1998-2007). Sa dangerosité est pourtant avérée. Sur la période 1990-2004, les transferts nets (décaissements moins service de la dette) sont restés, à une année près (1992 transfert net positif de 22,0M$), en territoire négatif. Ils ont enregistré un déficit global de 3.491 M$ (cf. tableau n°3), soit environ l’équivalent des recettes en devises et en monnaie locale procurées par la cession, dans des conditions qui restent à élucider, au groupe français Vivendi de 53% du capital de Maroc-Télécom (5). A eux seuls, les remboursements du principal (4.295,1M$) dépassent les tirages sur les prêts de la BIRD à l’Etat (4.040,7M$). A défaut d’une réelle amélioration de la compétitivité de l’économie en général et des exportations marocaines en particulier, l’Etat a donc dû consacrer l’équivalent des rentrées en devises des deux principales opérations de privatisation (Maroc-Télécom, Régie des Tabacs) pour combler l’énorme gap causé par des dépenses au titre du service de la dette largement supérieures aux tirages. Le tableau ci-après, élaboré  à partir de divers documents internes de la BIRD, permet d’en prendre la mesure.   

        Tableau 3: Evolution des prêts* nets de la Banque Mondiale au Maroc (1990-2004)

Années
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
1997
1998
1999
2000
2001
2002
2003
2004
Total
Tirages
372,4
357,5
506 ,1
347,2
310,7
231,5
485,0
301,7
270,9
411,4
106,8
115,8
52,7
58,7
112,3
4040,7
Principal
183,2
222,4
243,1
289,3
291,9
333,2
344,0
325,7
301,6
298,6
333,3
246,3
270,2
283,9
328,4
4295,1
Intérêts**
209,3
238,4
241,0
258,5
263,3
278,7
274,4
249,9
218,1
216,0
200,6
179,2
157,3
136,6
115,4
3236,7
P+I
392,5
460,8
484,1
547,8
555,2
661,9
618,4
575,6
519,7
514,6
533,9
425,5
427,5
420,5
443,8
7531,8
Transferts nets
   -20,1
-103,3
  22,0
-200,6
-244,5
-380,4
-133,4
-273,9
-248,8
-103,2
-426,5
-309,7
-374,8
-361,8
-331,5
-3491,1

Les exercices débutent le 1er juillet de l’année N et prennent fin de 30 juin de l’année N+1
Montants exprimés en millions de dollars courants
Prêts*publics directs et garantis
Intérêts** (y compris les commissions)
Source: tableau construit à partir de différents rapports, pour la plupart non rendus publics, de la BIRD sur le Maroc.                  *Les rapports annuels de l’Office des changes (ODC) comportaient jusqu’en 1997 des données détaillées sur la dette publique extérieure du Maroc. A partir de 1998 en revanche, l’ODC s’en tient à une présentation agrégée, ce qui revient à brouiller les cartes.                                                                                                                                                                                                                        **Le rapport sur la dette publique accompagnant le projet de loi de finances souffre lui aussi d’un déficit informationnel de même nature.


           Graphique 3: Evolution des tirages et du service de la dette publique extérieure du Maroc envers la Banque Mondiale


III. Appréciation générale

F. Oualalou s’est hasardé d’affirmer que «l’action de la BIRD au Maroc au cours des années soixante dix est le reflet des nouveaux centres d’intérêt de la Banque tels que définis par son président M. McNamara: s’attaquer aux problèmes liés à la lutte contre la pauvreté et donc s’ouvrir sur les branches non directement productives. Ainsi, la Banque mondiale tout en continuant à financer l’infrastructure traditionnelle (hydraulique, énergétique et routière) s’est intéressée également à la question de la satisfaction des besoins sociaux fondamentaux (éducation, eau potable, habitat populaire) et au lancement des projets agricoles intégrés» (p.203). F. Oualalou et M. Germouni n’ont pas également hésité à soutenir que la Banque mondiale manifeste «un grand intérêt pour les petites et moyennes entreprises» (Cf. article 1988, p.265). 
Cela étant, à partir du moment où il est établi que les prêts projets d’investissement ayant connu une issue favorable constituent l’exception plutôt que la règle, le regard porté par F. Oualalou et M. Germouni sur l’intervention de la BIRD au Maroc pendant trois décennies (1962-1992) ne résiste guère à l’examen.
La masse d’éléments fiables déclinés prouve que l’intérêt attaché par la BIRD aux secteurs sociaux et à la PME est non seulement tardif mais négligeable. Des annulations de crédits d’une ampleur insoupçonnée signifient concrètement que les réalisations demeurent en deçà des prévisions initiales et que la tendance lourde est à sacrifier le qualitatif au quantitatif. A cela s’ajoute un dépassement des délais d’exécution. Il s’écoule fréquemment dix à quinze ans entre l’identification d’un projet et sa clôture. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il faut y voir le résultat combiné d’une série de facteurs structurels, à savoir: une centralisation excessive des appareils d’Etat; un manque de coordination intra et interministérielle, BIRD/BAD; l’incurie et l’impéritie administratifs; l’insuffisance des fonds de contrepartie en monnaie locale; etc. Plus fondamentalement, il y a tout lieu de penser que du temps de la guerre froide les prêts de la BIRD obéissaient à des critères idéologico-politiques. L’alignement du Royaume du Maroc sur les positions pro-occidentales lui ouvrait automatiquement l’accès sans cesse renouvelé aux prêts de la Banque mondiale en faveur surtout des activités économiques, et ce indépendamment des résultats obtenus. Le fait pour cette institution financière internationale de se concentrer plus sur le «quoi» (what) et moins sur le «comment» (how)  s’inscrit dans cette logique.
Considérés dans leur ensemble, les divers éléments factuels et analytiques apportés nous amènent à penser que dans de nombreux domaines stratégiques les interventions de la Banque mondiale ont plutôt hypothéqué les chances de développement du Maroc, un pays qui figure souvent parmi ses principaux clients en Afrique (6). «C’est dans l’enseignement que réside l’obstacle majeur au développement du Maroc. Le nombre d’abandons est élevé, les programmes sont mal adaptés aux nécessités du développement économique et  les titulaires des diplômes sont, trop souvent, incapables d’utiliser les connaissances qu’ils ont acquises» (7). Ce diagnostic lucide et critique dressé en 1972 par la BIRD laissait présager une forte implication de cette institution financière dans le redressement de ce secteur, qualifié à juste raison de locomotive du développement durable. Vingt ans après, on ne pouvait cependant que constater l’échec patent de plusieurs projets auxquels la Banque mondiale a largement contribué (montage, mise en œuvre, financement, etc.). Il suffit de lire le tableau ci-après pour s’en convaincre. Quatre prêts sur sept sont jugés insatisfaisants quant à leurs résultats, négligeables quant à leur impact institutionnel et incertains quant à leur pérennité, ce qui leur a valu d’être mal notés (4/10 dans trois cas et de 4,5/10 dans le cas restant). De l’aveu non rendu public de cette institution financière internationale, outre la modicité des ressources extérieures destinées à l’enseignement public en milieu rural, l’accent est mis sur les réalisations physiques plutôt que qualitatives (formation des enseignants, équipements didactiques et pédagogiques, etc.). L’enseignement au rabais qui y est dispensé condamne prématurément au chômage et/ou à des emplois indécents (ou indignes) un grand nombre de jeunes ruraux. L’accès ainsi que les chances de rétention des filles à l’école demeurent également forts réduites et les objectifs modestes du reste arrêtés dans le cadre des prêts projets de la BIRD sont rarement atteints. Les infrastructures scolaires en milieu rural posent également question en raison de leur éloignement, leur nombre manifestement insuffisant et leur mauvaise qualité. Il faut savoir que plusieurs milliers de salles de classes construites en préfabriqué à la faveur de prêts étrangers (BIRD/BAD) sont restées trop longtemps privées d’eau, d’électricité et de latrines. Elles présentent en outre de nombreux défauts ainsi résumés par des experts étrangers: «a) la mauvaise isolation thermique et phonique entre les salles de classe;  b) la mauvaise luminosité ; c) la mauvaise fixation du faux plafond et  l’absence d’isolation de toit et d) le renforcement insuffisant des dalles de béton de terre plein qui entraine leur fissuration». Cela va de soi, des infrastructures éclatées et en mauvais état ne permettent pas aux élèves d’étudier dans de bonnes conditions quand elles n’incitent pas les familles à envoyer leurs enfants à l’école…. (8). Notons aussi que l’Etat autant que la BIRD et la BAD ne se sont guère souciés des dangers de bâtiments amiantés sur la santé des élèves et du personnel enseignant et administratif. Par contre, il n’y a pas lieu d’en douter: les marchés correspondants ont fait le bonheur de deux hommes d’affaires marocains imbus de patriotisme économique… De hauts fonctionnaires n’ont pas, pour leur part, manqué d’occasions de se laisser corrompre sans crainte d’être inquiétés.
Les effets des dépassements des délais de réalisation des infrastructures scolaires conjugués à des annulations de crédits se sont par ailleurs fait durement sentir sur plusieurs plans. Sur le plan financier, ils se sont traduits par un accroissement supplémentaire des coûts de construction et d’acquisition de matériel ainsi que par le paiement de frais élevés au titre des commissions d’engagement. Sur le plan pédagogique, il en est résulté un fort coût d’opportunité dans la mesure où un grand nombre de jeunes ont été empêchés d’avoir accès à l’éducation ou de poursuivre leurs études primaires et secondaires. Les filles rurales en particulier payent le plus lourd tribut à ces dérapages institutionnels. Les signaux alarmants ne manquent pas et la BIRD ne peut pas s’en laver les mains, c’est-à-dire se comporter en Ponce Pilate. En moyenne, à la fin de la période étudiée, c’est-à-dire presque quatre décennies après l’accession du Maroc à l’indépendance (1956), trois filles sur dix en âge de scolarisation arrivent difficilement à trouver une place à l’école, 10 filles sur 100 parviennent à terminer le cycle d’études primaires et 4 filles sur cent à poursuivre un enseignement collégial essentiellement par manque de moyens, de bourses ou d’établissements secondaires ruraux (9).

    Tableau 4: Prêts à l’éducation et à la formation professionnelle* accordés par la BIRD au Maroc entre 1979 et 1991 (1)




1.  Les montants des prêts exprimés en millions de Dollars -et qui sont reproduits également par F.Oualalou et M. Germouni- correspondent aux approbations et non aux décaissements effectifs. La BIRD ne fournit aucune  précision à cet égard, ce qui fausse l’ampleur réelle de ses interventions financières. Comme nous l’avons déjà montré, chiffres à l’appui, les annulations de crédits constituent une tendance lourde au Maroc (cf. note n°9). 
Jusqu‘à preuve du contraire, la Banque Mondiale ne s’est que partiellement départie de la vision néocolonialiste de ce qu’on désigne par euphémisme «l’aide au développement». Celle-ci consiste à privilégier outre mesure le financement des activités qui «s’amortissent d’elles mêmes» par rapport à celles qui «ne s’amortissent pas d’elles mêmes» (10). Le mérite de cette distinction pertinente revient à W.A. Lewis. Celui-ci n’a pas manqué d’attirer l’attention sur deux faits majeurs: 1) «les facilités d’emprunt actuellement offertes aux gouvernements sont liés à des projets s’amortissant d’eux-mêmes», c’est-à-dire rapportant un revenu qui permet de faire face, sans grandes difficultés, au service de la dette extérieure. 2) Par contre, «ce qui manque, ce sont les fonds pour financer l’expansion des dépenses productives mais ne s’amortissant pas d’elles mêmes», c’est-à-dire « l’infrastructure des services publics» (11). Or justement, W.A.Lewis croit fermement, en parlant des «pays moins développés», qu’«une bonne partie du développement nécessaire de ces pays consiste pour l’instant en dépenses ne s’amortissant pas d’elles mêmes pour l’enseignement, les routes, la santé publique, la recherche, les services de vulgarisation agricole, le développement communautaire; et beaucoup d’autres projets ne s’amortissant d’eux-mêmes que partiellement: par exemple l’alimentation des campagnes en eau, la conservation ou assèchement du sol. Il se trouve que ces projets correspondent aux besoins prioritaires les plus urgents dans la plus part des pays moins développés», et là réside le nœud du problème. Il est en effet établi que les difficultés qu’éprouvent ces  pays à emprunter des fonds pour développer ces activités productives mais ne s’amortissant pas d’elles mêmes ne sont pas étrangères aux obstacles auxquels ils se heurtent pour pouvoir mener à terme les projets s’amortissant d’eux-mêmes. «D’une façon générale, relève W.A.Lewis à juste titre, tout investissement est conditionné par l’existence d’une infrastructure de services publics suffisante. Plus particulièrement, dès qu’on veut accélérer l’investissement, les moyens d’éducation et de formation professionnelle se trouvent immédiatement soumis à une tension. Il faut des ingénieurs, des hommes de sciences et des administrateurs pour élaborer les plans et les mette en œuvre, ainsi qu’un personnel qualifié à tous les échelons: maçons, charpentiers, soudeurs, etc.». «Même si la pénurie de personnel qualifié est en une certaine mesure compensée par l’assistance technique fournie par les Nations-Unies» et les gouvernements occidentaux ou du bloc de l’Est…, «c’est une nécessité fondamentale pour ces pays de former leur propre population. Il leur faut consacrer des sommes considérables à l’éducation sous toutes ses formes, et tant qu’ils ne peuvent pas trouver des fonds nécessaires, ils restent peu aptes à utiliser des prêts s’amortissant d’eux-mêmes». S’agissant du cas du Maroc, la BIRD et la Banque Africaine de développement (BAD) se sont intéressées tardivement à ce secteur d’activité d’importance vitale et n’ont réellement consacré que peu de fonds à l’éducation en milieu rural; elles ont par ailleurs fait souvent preuve de laxisme vis-à-vis des entités publiques bénéficiaires de prêts extérieurs et toléré la gabegie; elles n’ont pas cherché non plus à coordonner leurs actions chaque fois qu’il est question de projets financés conjointement, il s’agit là d’une défaillance majeure qui engendre des coûts de transaction excessifs. La Banque mondiale a fait montre d’une grande discrétion à cet égard. Elle a toutefois fini par admettre que «each donor went its own way without at any point seeking to discuss what was needed to ensure better implementation”. La Banque Africaine de développement par contre n’a cessé de déplorer le manque de coordination avec la BIRD et les retombées négatives d’actions en ordre dispersé sur les projets cofinancés. Elle laisse surtout entendre que la responsabilité en incombe à la Banque mondiale qui a toujours fait la sourde oreille. Les auteurs d’un rapport d’achèvement de projets de la BAD soulignent que «ADB and IBRD, which cannot claim to have the best knowledge of the country’s realities, imposed conditionalities that the borrower had to accept for financial reasons, instead of combining their competence and experience with those of the country in order to find appropriate and practical solutions”. Ils se sont empressés d’ajouter que «the IBRD and the ADB did not consult on the implementation of the program. Each financier acted alone without seaking at anytime, to discuss with the other, the resources required for an efficient implementation of the program”. La conclusion qui ressort d’un document de synthèse de la BAD est on ne peut plus claire: «le manque de partage d’expériences par les partenaires participant au cofinancement ou au financement parallèle des projets, ne favorise pas la réalisation d’externalités positives profitables à tous. La réalisation de telles externalités demande qu’un certain nombre de conditions soient remplies dont la mise en place de mécanismes de coordination suivants: a) l’harmonisation de la périodicité et du format des rapports de supervision et d’achèvement; b) la définition d’indicateurs de performance communs; c) la réalisation de missions de supervision conjointes et c) un échange régulier d’informations»….
Il n’y a donc pas besoin d’être grand clerc pour tenir pour établie la responsabilité plus ou moins grande de la Banque mondiale quant aux résultats souvent fort contestables obtenus en matière de développement (12). Le fait est là, le tandem Etat-Banque mondiale a réussi à mettre en place au Maroc un modèle non pas de développement mais de sous-développement. Les millions de femmes condamnées pour de bon à l’analphabétisme, les centaines de milliers de femmes taillables et corvéables à merci, les dizaines de milliers de «femmes-mulets» et d’ouvrières saisonnières marocaines à Huelva «sous contrats en origine» ne sont-ils pas un pur produit du modèle «Made in Morocco»/«Made By Morocco»? Au vu de ce désastre humain, Jean Bodin, auteur du célèbre aphorisme «il n’est de richesse que d’hommes», doit se retourner dans sa tombe.


Notes bibliographiques
1. Oualalou Fathallah-Germouni Mohamed (1988), «De la  problématique des rapports avec les organisations financières internationales», in la crise et l’endettement du Tiers-Monde, les éditions maghrébines, Casablanca, pp. 247-275.
2. Oualalou Fathallah (Janvier 1994), «La question de l’endettement extérieur du Maroc et le P.A.S.»,  in bilan décennal du programme d’ajustement structurel et perspectives de l’économie marocaine, Annales Marocaines d’Economie, Revue de l’Association  des Economistes Marocains, n° Spécial, Diwan 3000, Rabat, pp.199-226.
3. Berrada Abdelkader (12,15 Avril 2004), «Regard critique sur le rôle de la Banque Mondiale au Maroc», Al Alam, quotidien, Rabat, n° 19.643 (pages 1 & 5), n°19.686 (pages 1 & 5), article rédigé en Arabe classique.
4. En traitant des accords de prêts conclus entre le Maroc et le FMI, ces deux économistes n’ont pas manqué de faire la distinction entre les crédits ouverts et les tirages, cf. note n°1, pages 258, 264. 
5. Berrada Abdelkader (Automne-Hiver 2010-2011), «L’expérience marocaine en matière d’investissements directs étrangers», Revue Marocaine de Sciences Politique et Sociale, Centre de Recherches et d’Etudes en Sciences Sociales, n°1, volume II, Rabat, pp.87-146.
6.  En 1990, le Maroc est le dixième plus important créancier de la BIRD, avec 3,2% du portefeuille des prêts; il est le deuxième créancier de la région MENA. Voir Banque mondiale (1992), Royaume du Maroc, Problématique et perspectives du secteur public, rapport non rendu public, p.52, note n°75.                               En 1994, 17% de la dette publique extérieure du Royaume est détenue par la BM, soit l’équivalent de 12% de son PIB. «This is a record among IBRD borrowers, equaled only by Tunisia where the percentages were respectively 19 percent of the debt and 12 percent of GDP. In contrast, for the group of all-middle-income countries, IBRD debt constituted 6 percent of their total debt in 1994, or 2% of GDP”. Il se trouve néanmoins que les performances en matière “d’aide au développement” sont jugées meilleures en Tunisie et dans d’autres  pays à revenu intermédiaire. Il faut savoir qu’en dépit du fait qu’il figure parmi les principaux créanciers de la BIRD, le Maroc reste toujours classé en tant que pays à revenu intermédiaire tranche inférieure.  Cf. World Bank (January 19, 1997), Kingdom of Morocco, Country Assistance Review, Operations Evaluation Department, Report N°16326 MOR, pages 8, 21 and Annex A.   Cf. également Berrada Abdelkader, cours d’économie financière et de finances publiques, troisième année de licence en économie, faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Rabat. 
7. Groupe de la Banque Mondiale (Septembre 1972), Le Maroc et le Groupe de la Banque Mondiale, département de l’information et des relations publiques, Washington D.C., pp.16-17.
8. Un ouvrage publié par deux économistes courtisans grâce à un financement généreux de l’académie du royaume du Maroc ne porte guère la trace de ce type de disparités comme de bien d’autres. El Aoufi Noureddine, Hanchane Saïd (2016), «Inégalités et justice scolaire», in Les inégalités réelles au Maroc, une introduction, Economie critique, Ch.V, pp.135-179. Les mauvaises conditions de scolarisation en milieu rural sont en revanche très bien décrites dans l’article de Brejon de Lavergnée Nicolas (1991), «Equipements collectifs et système scolaire au Maroc», revue Tiers-Monde, vol.32, n°125, pp.135-158.  Cela étant, le taux de fréquentation scolaire ainsi que la qualité de l’enseignement s’en ressentent fortement.
9. En 1989-1990, c’est-à-dire plus de trois décennies après la fin du Protectorat (1956), on ne recensait au Maroc que 340 lycées et 682 collèges publics. Quant à leur répartition géographique, on note en milieu rural qui concentre plus de la moitié de la population du pays l’absence totale de lycées et l’implantation déséquilibrée d’une centaine de collèges seulement, soit dans ce dernier cas un rapport de 1 à presque 6. A cela s’ajoute la mauvaise qualité des bâtiments construits qui sont pour la plupart privés d’eau, d’électricité et de latrines. A l’horizon 2.000, on chiffrait les besoins en collèges ruraux à 700. En 1997/1998, c’es-à-dire au terme d’un premier programme conjoint de financement de la construction de 250 collèges en milieu rural par la BM (83,2%) et la BAD (16,8%), les réalisations n’ont porté que sur 113 établissements, soit moins de la moitié (45,2%). Sur ce total, 78 collèges sont à mettre à l’actif de la BM comparés à 208 à l’origine (37,5%) et 35 à l’actif de la BAD contre 42 d’après les prévisions (83,3%). S’agissant des collèges construits par la BIRD, ils ne sont que 45 (57,7%) à être pourvus d’électricité et 63 (80,8%) d’eau. Résultat: en 1997/1998, le nombre de collégiens inscrits à la faveur de ce projet largement raté n’a pas dépassé 26.000 contre 63.200 d’après les prévisions, soit 2/5. Les filles ne représentent que 24% des effectifs inscrits. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes. Plusieurs milliers d’élèves ruraux ayant réussi à franchir le cap du primaire se sont vus contraints d’abandonner leurs études.  Le Gouvernement d’Al Koutla Démocratique, qui suscitait beaucoup d’espoir, se devait de prendre le problème à bras-le-corps, repenser les relations du Maroc avec la BIRD et la BAD et désigner les vrais responsables de cette hécatombe sociale en réclamant un droit d’inventaire des années Abdellatif Filali. Dans les faits, le gouvernement d’alternance présidé par  Abderrahman El Youssoufi         (1998-2002) a préféré cacher la poussière sous le tapis. A titre de rappel, le prêt de la BIRD «Rural Basic Education Development» d’un montant de 145 M$ a été annulé à hauteur de 62,4% (90,5 M$). Celui de la BAD «Appui au Second Cycle de l’Enseignement Fondamental en Milieu Rural» d’un montant de 37 Millions d’Unités de Compte (45 M$ environ) a pour sa part été supprimé à concurrence de 72,9% (26,983 UC).  Ces deux prêts qui ont subi un échec cuisant étaient destinés à financer le même projet d’éducation en milieu rural.
10. Lewis, William Arthur (1963), La théorie de la croissance économique, Payot, Paris, pp.272-274.
11. Les craintes non justifiées de défaut de paiement en sont à la base. Elles sont exprimées en ces termes: «comme l’accroissement de la productivité ne revient pas directement au Trésor, un gouvernement qui finance par des emprunts des dépenses ne s’amortissant pas d’elles mêmes risque, à moins de disposer d’un système fiscal de premier ordre, de se trouver dans des embarras financiers quand vient le moment d’effectuer les paiements des intérêts et du capital». W.A.Lewis admet quant à lui que «toute dépense accroissant la productivité nationale», ce qui est le cas des dépenses d’éducation, «peut supporter les charges d’intérêt  et de remboursement du capital».
      12. Depuis 1962, le rôle du groupe de la Banque mondiale au Maroc va crescendo. Celui-ci ne se réduit pas au financement mais s’étend de plus en plus à l’assistance intellectuelle et opérationnelle à la décision publique et politique, ce qui renvoi aux calendes grecques la mise sur pied d’une Administration Nationale, d’un Etat capables de relever les défis du développement. 



[1] *Cette chronique se situe dans le prolongement d’une recherche antérieure publiée en ligne sur le site de la Revue Marocaine de sciences politiques et sociales.

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