février 2018



« Peu importe ce que disent les nations du monde, le moment est venu pour nous les Israéliens d’exprimer notre droit biblique à la terre » a déclaré, dimanche 31 décembre 2017, le ministre de la Sécurité publique, Gilad Erdan, à plus de 1 000 membres du comité central du Likoud. Après une longue soirée de débat, le Knesset a voté, le 1er janvier 2018, une loi pour imposer de nouveaux obstacles à tout accord fondé sur le principe de la « terre contre la paix » impliquant al-Quds (Jérusalem). À la dernière minute, les députés ultra-orthodoxes sont même parvenus à contrer une mesure qui aurait facilité la mise sur pied de plusieurs quartiers palestiniens [1].

Dans le sillage de la décision du Président américain, Donald Trump, de déplacer son ambassade à al-Quds (Jérusalem), de nombreuses actions politiques ont été menées au cours de l’année passée en vue de la rejudaïsation des Territoires palestiniens. On en veut ici pour preuve l’appel explicite du parti de Netanyahou (Likoud), pour la première fois, à l’annexion urgente des colonies juives en Cisjordanie.  Ou encore l’annonce pour le moins surprenante des juristes hébreux exhortant le gouvernement à étendre l’application du droit israélien sur les Territoires occupés. Tout cela pour dire qu’il existe bel et bien une stratégie réfléchie de la part d’Israël visant à endiguer le processus de paix avec les Palestiniens. Surtout dans un contexte politique régional en pleine mutation caractérisé notamment par la montée des radicalismes et des populismes de tous bords politiques. 

Le 6 décembre 2017, faut-il bien le rappeler, le président Donald Trump annonce le déplacement de l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv-Jaffa à al-Quds (Jérusalem). Par cette initiative, il reconnaît, du moins implicitement, que la Terre sainte (Holly Land) est la capitale historique d’Israël. De prime à bord, on serait tenté de voir dans ce choix un revirement de la politique étrangère américaine dans la région du Moyen-Orient. Mais à y voir de plus près, il n’en est rien de tout cela. En fait, le président américain n’a fait qu’appliquer une décision prise par le Congrès américain qui remonte à 1995. Bien plus, la décision américaine de déclarer al-Quds (Jérusalem) capitale d’Israël trouve ses racines dans l’activisme du lobby juif- américain engagé depuis le milieu du siècle dernier. Car c’est bel et bien aux États-Unis qu’Israël semble avoir trouvé refuge après la Seconde Guerre mondiale. Et c’est justement là-bas où les intégristes religieux juifs ont décidé de mobiliser une communauté de fidèles voués à l’édification de l’« Eretz Israël ». Parmi ces fervents partisans du peuple élu, on trouve la fameuse communauté des haredim que l’on désigne souvent par le terme « juifs ultra-orthodoxes ». 

D’ailleurs, la communauté juive ne s’est jamais cachée d’avoir des liens privilégiés avec les décideurs américains au sein de la Maison-Blanche [2]. De même, le président Donald Trump s’est toujours montré proche des haredim. Ce dernier considère ainsi les juifs ultra-orthodoxes comme les défenseurs attitrés de Jérusalem (al-Quds) comme étant la capitale éternelle d’Israël. Pour l’anecdote, à titre illustratif, Donald Trump n’a pas hésité tout récemment à retweeter l’éloge publié par un compte Twitter pro-israélien, dirigé par un journaliste juif ultra-orthodoxe. Le compte, nommé « Israel & USA Forever », a posté une photo de Trump flanqué de deux drapeaux américains et de la statue de la Liberté, faisant le V de la victoire, avec la légende « Président Trump, merci de combattre pour nous » [3]. C’est dire toute l’influence exercée par les intégristes religieux juifs sur la politique étrangère américaine qui tend d’ailleurs souvent à favoriser Israël au détriment des Palestiniens. Sinon comment expliquer le geste hautement politique de deux cent cinquante rabbins, dont le grand rabbin sépharade d’Israël Yitzhak Yosef, qui ont adressé une lettre au président Donald Trump lui remerciant pour sa décision de déplacer l’ambassade des États-Unis à Jérusalem (al-Quds). Dans cette lettre solennelle, à caractère messianique, on peut lire notamment ceci : « Monsieur le président, vous accomplissez des prophéties ». [4]

L’intégrisme religieux juif se manifeste à travers un radicalisme anti-laïque incarné par des formations d’extrême droite dites « ultra-orthodoxes » ou bien « haredim » [5].  Les hommes haredi sont reconnaissables à leurs costumes et chapeaux noirs, à leur chemise blanche et à leurs papillotes. Leurs journées sont uniquement consacrées à l’étude de la Torah. Les femmes, elles, portent la jupe longue, le foulard sur la tête et les bras impérativement couverts. Elles sont souvent exclues de l’espace public, contraintes de travailler pour nourrir une famille qui doit être la plus nombreuse possible. Les haredi vivent en marge de la société. Pas de lycée, pas d’université, pas de service militaire pourtant obligatoire en Israël. C’est un monde à part, renfermé sur lui-même, qui rejette les valeurs de la modernité, notamment les principes de l’État de droit, de la démocratie et de la laïcité [6]. Pis, les juifs ultra-orthodoxes contribuent au blocage du processus de paix dans la mesure où ils s’opposent à toute solution qui évoquerait le partage des territoires et reconnaîtrait une solution à deux États.   

L’orthodoxie juive et le rêve du « Grand Israël »

Conscients de la force de la religion dans la mobilisation politique, les extrémistes religieux ne se contentent pas d’influencer la politique intérieure et le système de valeurs de la société israélienne. Les haredim vont plus loin lorsqu’ils s’activent massivement afin d’orienter la politique étrangère de l’État hébreu, à commencer par le processus de paix. Il s’agit là d’une question existentielle majeure qui traverse profondément l’imaginaire collectif juif, et ce, avant même la création d’Israël.

En effet, les juifs ultra-orthodoxes savent pertinemment que leur force réside dans leur interprétation rigoriste des prescriptions talmudiques. Grâce à un discours messianique, ils appellent les juifs à dominer l’intégralité des territoires, quitte à chasser violemment les Palestiniens de leurs terres. Ce qui explique justement le fait que la question des colonies juives soit au cœur des négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne. D’ailleurs, les haredim, par exemple, ne se sont jamais cachés pour manifester leur souhait de voir le processus de paix s’estomper sous les coups de boutoir des religieux. Ainsi, ces derniers n’hésitent pas à faire valoir leur autorité spirituelle pour peser sur les choix politiques. C’est le cas précisément des rabbins orthodoxes voués à la suprématie du peuple juif, à l’instar du célèbre Ovadia Yossef (1920-2013), le plus influent rabbin d’Israël et le fondateur du parti Shass (Juifs séfarades) en 1984. 

Depuis la Guerre de Six jours en juin 1967, les juifs ultra-orthodoxes appellent sans cesse à l’arrêt des négociations qui pourraient remettre en question l’idée selon laquelle la Terre sainte est exclusivement juive. De même, les haredim croient fermement à l’idée de la rédemption qui conduirait à la libération des Territoires appartenant aux Arabes palestiniens. C’est d’ailleurs pour cette raison-là que les prescriptions talmudiques appellent du coup les Juifs à se conformer à la volonté divine. Selon eux, celle-ci juge le compromis avec les non-juifs comme un acte d’abandon (ou de trahison) de la Terre sacrée.

Sur un plan politique, les mouvances juives ultra-orthodoxes constituent une force incontournable dans les processus de formation des gouvernements israéliens. Même si elles sont seulement deux formations ultra-orthodoxes à participer au jeu politique institutionnel (législatif et exécutif) : le Shas (ou « Gardiens séfarades de la Torah ») et le Yahadut Hatorah (ou « Judaïsme de la Torah unifiée ») [7]

Sur un plan idéologique, force est de constater que toutes les formations ultra-orthodoxes sans exception défendent l’idée du « Grand Israël » (l’Iretz Israël). Deux exemples illustrent parfaitement l’intégrisme des ultra-orthodoxes : le premier est la déclaration du rabbin Zvi yahouda Kook (1891-1982) affirmant au journal le Monde en 1974 que : « la terre sainte nous appartient dans son intégralité ». Le deuxième exemple est la déclaration du grand rabbin orthodoxe Shilomo Goren (1879-1989) lorsqu’il confie à ses disciples ceci : « toute concession territoriale aux Palestiniens est contraire à la loi religieuse (Halakha) ». Sans compter la décision en 1990 de quinze grands rabbins ultra-orthodoxes qui avaient appelé ouvertement les soldats juifs à la désobéissance, au cas où le gouvernement israélien ordonne à l’armée (IDF) d’évacuer les colons juifs des territoires palestiniens [8]. 

Vers la fin du mythe d’un « État palestinien indépendant » ?

En refusant toute forme de compromis avec les Palestiniens, les juifs ultra-orthodoxes entravent les démarches politiques visant à relancer les négociations de paix entre Israël et l’Autorité palestinienne. D’un point de vue diplomatique, le processus de paix renvoie en principe à l’engagement des protagonistes à trouver une solution juste et durable au conflit israélo-palestinien [9]. Mais la réalité laisse apparaître une situation politique tellement antagonique que l’idée même de « processus de paix » perd de tout son sens. À tel point que les médias israéliens, à titre d’exemple, n’hésitent plus à remplacer, sur un ton ironique, l’expression « processus de paix » par son équivalent hébreu « processus de paix international ». Tout cela ne fait qu’inciter les haredim à continuer à s’opposer à toute initiative de conciliation susceptible à terme d’amener Israël à reconnaître une solution à deux États. 

À cet égard, il faut noter que depuis 1967 le processus de paix a toujours été marqué par la présence active des rabbins (jamais déclarée au grand public) aux rounds des négociations israélo-palestiniennes. La participation systématique d’un rabbin charismatique et influent est considérée à la fois comme un « devoir religieux » et une carte de pression face aux Palestiniens. Ainsi, la présence des religieux juifs rappelle constamment aux négociateurs la « souveraineté divine » du peuple juif sur la Terre sainte dans le cadre de ce que les haredim appellent le « Grand Israël ». 

Les juifs extrémistes vont se faire remarquer ainsi en dénonçant résolument la signature des accords d’Oslo en 1993, notamment dans les médias et parmi les haredi au sein des associations et des écoles religieuses juives (yeshivot). Le 4 novembre 1995, l’intégrisme juif revient au-devant de la scène après la mort tragique du Premier ministre Yitzhak Rabin, assassiné par un juif ultra-orthodoxe, Ygal Amir. Les intégristes religieux avaient jugé compromettant les accords de paix d’Oslo qui constituent, selon eux, une menace pour l’existence du peuple juif. L’arrêt de la colonisation des Territoires palestiniens, par exemple, représenterait pour ainsi dire la fin de l’État hébreu et la disparition à terme du peuple élu [10]. 

En 2014, la communauté haredim va réussir une percée diplomatique sans précédent grâce à la diaspora juive. Les juifs ultra-orthodoxes installés aux États-Unis, relayés par les haredim d’Israël, ont réussi ainsi à convaincre une majorité du Congrès américain à défendre la souveraineté des Juifs sur les colonies israéliennes. À cet effet, un projet de loi a été même présenté au Congrès des États-Unis que dirigeait à l’époque la secrétaire d’État des États-Unis. L’objectif d’une telle initiative était d’encourager les colons israéliens de la bande de Gaza, ainsi que ceux de la Cisjordanie, à améliorer la qualité de vie des habitants de ces régions en y accentuant la souveraineté d’Israël. 

Concrètement, l’extrémisme juif s’illustre à travers des agressions et des actes de vandalisme contre des Palestiniens, des Arabes israéliens, des lieux de cultes musulmans ou chrétiens, et parfois même contre des soldats israéliens. Ces individus sont souvent regroupés sous le nom Tag Mehir (le prix à payer). Un mouvement intégriste issu du démantèlement des colonies juives dans la bande de Gaza. Parmi les extrémistes, on compte aussi l’organisation raciste juive, Lehava, qui a été derrière l’incendie d’une école judéo-arabe début 2015. L’intégrisme religieux juif touche même le domaine du sport avec le mouvement de supporters dit de « La Familia » qui sévit dans les stades où ses membres n’hésitent pas à scander « Mort aux Arabes » [11]

Les dangers du radicalisme religieux juif pour la paix et la démocratie  

Au terme de cette analyse, on pourrait affirmer que les juifs ultra-orthodoxes contribuent à bloquer le processus de paix israélo-palestinien. À notre sens, une des causes principales de cette impasse réside dans la prolifération de l’idéologie intégriste fondée sur l’idée de l’« Eretz Israël ». Par ailleurs, il faudra reconnaître que les gouvernements israéliens trouvent en quelque sorte leur compte en s’accommandant de l’intégrisme religieux. On en veut ici pour preuve le fait que ces derniers soient plutôt favorables à la colonisation des Terres palestiniennes et qu’ils n’hésitent pas à cet effet à fermer souvent les yeux sur l’intolérance, le racisme et la violence de l’extrême droite. 

Actuellement, l’une des menaces majeures qui pèsent sur Israël est incontestablement la montée en puissance de l’orthodoxie ultra-radicale [12]. C’est pourquoi au lieu de céder aux calculs électoralistes et aux alliances d’intérêts, l’action gouvernementale se doit avant toute chose de contrer l’intégrisme religieux juif. À cela, il faudra ajouter l’importance de la mobilisation de la société civile israélienne susceptible de générer des changements soit à travers les urnes, soit par la participation active des citoyens aux manifestations anti-intégristes. Cela pourrait constituer une voie de sortie de crise à même de créer un sursaut démocratique susceptible d’estomper les conquêtes territoriales des colons juifs. Ce faisant, le processus de paix pourrait sortir du statu quo à la seule condition que les religieux cessent de s’immiscer dans les affaires politiques. 

La montée des radicalismes religieux fragilise indéniablement les forces démocratiques en Israël et partout ailleurs. À la longue, cela risque d’attiser les tensions qui pourraient éclater au sein du pays entre les forces démocratiques et les partisans de l’orthodoxie juive. Malgré la tendance majoritairement démocratique de la société israélienne, celle-ci semble divisée en deux grands blocs : un bloc libéral et laïque qui représente les deux tiers de la population et qui s’oppose au statut actuel de la religion et des religieux dans le pays (mariage civil, autorisation des transports publics, les jours fériés, ouverture des centres commerciaux le shabbat, etc.) et un bloc conservateur et religieux représentant un tiers de la population qui est pour le maintien de la situation actuelle [13]. 

En cédant, d’une manière ou d’une autre, au discours messianique sur l’élection et la suprématie du peuple juif dans l’Ancien Testament, Israël semble s’apprêter à un jeu dangereux qui fait vraisemblablement le lit à l’intégrisme religieux. Le danger d’un tel arrangement entre politiciens et rabbins orthodoxes risque de porter préjudice au credo démocratique et au processus de paix dans toute la région du Moyen-Orient. 

C’est dire tous les risques encourus par Israël à laisser le champ libre aux juifs ultra-orthodoxes qui cherchent inlassablement à maintenir leur emprise idéologique sur la société israélienne. La menace à terme face à cette situation est sans doute la radicalisation religieuse et politique tous azimuts. Ce qui pourrait engendrer des vagues de violence susceptibles de déstabiliser une région terriblement fragilisée par les conflits armés et les guerres civiles. Un contexte d’incertitude qui ne saurait garantir les conditions de pacification susceptibles de favoriser la coexistence des Hommes, des cultures et des religions./. 

Références

[1] David Halbfinger, Emboldened Israeli Right Presses Moves to Doom 2-State Solution, New York Times, le 2 janvier 2018. 
[2] Adam Mintz (ed.), The Relationship of Orthodox Jews with Believing Jews of Other Religious Ideologies and Non-Believing Jews, Yeshiva University Press, New York, 2010. 
[3] Le compte tweeter est codirigé par Yanki Farber, un journaliste juif ultra-orthodoxe actif sur le site Behadrei HaHaredim. Ci-après le lien du compte tweeter « Israël & USA Forever tweet » : pic.twitter.com/dBvwKDdesD
[4] Lettre publiée sur le site d’information « le journal juif.info » le 7/12/2017. 
[5] Selon une étude de Ukles Associates for the American Jewish Committee (2008), les haredim comptent environ 900.000, soit près de 10 % de la population globale du pays. Et leur nombre devrait même tripler d’ici l’an 2050. Aux États-Unis, les juifs ultra-orthodoxes représentent 11% de la diaspora juive.
[6] Adam Mintz (ed.), The Relationship of Orthodox Jews with Believing Jews of Other Religious Ideologies and Non-Believing Jews, Yeshiva University Press, New York, 2010. 
[7] Mikaïl Barah, « L'intégrisme juif et la colonisation dans les Territoires palestiniens occupés », op.cit… 
[8] Adam Mintz (ed.), The Relationship of Orthodox Jews…op.cit…   
[9] Parmi les initiatives de paix, on peut citer deux : les Accords de Camp David signés entre Israël et l'Égypte en 1978, et les Accords d'Oslo signés entre Israël et l'OLP en 1993.    
[10] Dans le judaïsme, le concept d’élection est la croyance selon laquelle les enfants d’Israël sont le peuple élu, choisi pour contracter une alliance avec Dieu. Cette idée, énoncée la première fois dans la Torah, est reprise et élaborée dans les Livres ultérieurs de la Bible hébraïque, et particulièrement dans la littérature rabbinique.
[11] Mikaïl Barah, « L'intégrisme juif et la colonisation dans les Territoires palestiniens occupés », op.cit... 
[12] Il s’agit là, à notre avis, d’une menace réelle que mettent en relief les différents affrontements entre les troupes de Tsahal et les colons opposés au plan de désengagement de Gaza notamment. 
[13] Abitbol Michel, « Démocratie et religion en Israël », Cités, 2002/4 (n° 12), p. 15-32. 

                       Par Aziz Chahir enseignant-chercheur en sciences politiques (Rabat)




La flexibilisation : observations,  interrogations et quelques  incertitudes  


Cette contribution de notre ami Abdelouahed EL JAI, publiée le 17 juillet 2017 sur notre site, vient d’être actualisée et augmentée.

Enseignant universitaire, vice-président du CERAB et ancien Directeur à Bank Al-Maghrib


La flexibilité est officiellement entrée en vigueur le 15 janvier 2018. La mise en place des mécanismes de marché a été faite par la Banque centrale qui a publié des circulaires et lettres circulaires précisant les modalités de négociation entre banques sur le marché interbancaire, entre banques et clientèle et entre banques et banque centrale. Toutefois, il convient de rappeler que la cotation du dirham restera encore ancrée sur le panier composé de l’Euro et du dollar assortis des mêmes pondérations, à savoir 60% et 40% respectivement. Ce qui change, pour le moment, c’est la marge de négociation qui, de plus ou moins 0,3%, a été élargie à plus ou moins 2,5% par rapport au cours central calculé et publié chaque jour par Bank Al-Maghrib, sur la base du cours Euro/Dollar recueilli quotidiennement sur le marché des changes international.
Au sujet de la mise en vigueur de la réforme, il est important de faire quelques observations et de poser un certain nombre de questions. En voici la teneur :
1/ Le report décidé en juin 2017 par le chef du Gouvernement était justifié par un certain nombre d’éléments, dont le plus important était la nécessité de mener des études complémentaires pour s’assurer que la réforme était suffisamment mûre. Ces études ont- elles été menées ? Si oui, quelles en sont les conclusions ?
2/ Pourquoi n’a-t-on pas attendu l’adoption par le Parlement du projet de réforme des statuts de Bank Al-Maghrib pour la mise en place de la flexibilité ?  D’autant que cette révision des statuts comporte des dispositions nouvelles relatives à la politique du taux de change et aux prérogatives de la banque centrale dans ce domaine ?  En particulier, il y est prévu la possibilité pour la Banque centrale d’utiliser les réserves qu’elle détient pour réguler le marché des changes.
3/ La caution, voire la bénédiction des organisations internationales, dont le FMI est le chef de file, semble être l’argument infaillible des autorités. Qui peut douter de leur expertise dans ce domaine, que peu d’acteurs maîtrisent vu son caractère excessivement technique ?
4/ Les responsables ont certes communiqué avec la presse et les institutions parlementaires, mais leur discours n’a pas varié par rapport à celui d’avant le report. En gros, ils ont demandé à tout le monde de leur faire confiance, vu que la réforme sera graduelle et n’aura que des avantages sur l’ensemble de l’économie, en termes de compétitivité, d’attraction des investissements étrangers, de contre-chocs exogènes, etc.
5/ Dès les premiers jours qui ont suivi la mise en place du nouveau système de change, les responsables ont « sur-réagi » positivement en tirant des conclusions hâtives sur la confiance des opérateurs, sur le non-désalignement du dirham, sur le calme au niveau du marché parallèle, sur l’esprit coopératif des banques, sur la bonne maîtrise technique de la part de l’ensemble des intervenants, etc. A-t-on rapidement oublié la débâcle de mai-juin 2017 et les menaces du Gouverneur à l’encontre des banquiers ? Ces remontrances ont- elles été l’arme dissuasive par excellence ou s’agit-il d’une simple accalmie ? Seule l’expérience future pourra nous le dire.
6/ Les responsables laissent croire que la variation du taux de change ne pourra pas excéder 2,5% en plus ou en moins. Cette assertion est fausse en réalité car le dirham peut très bien se déprécier ou s’apprécier au-delà de ces limites si l’euro ou le dollar devaient évoluer entre eux dans des proportions importantes.

7/ La vraie flexibilité n’étant pas encore entrée en vigueur, il est prématuré à notre avis de présager de la stabilité du taux de change et, partant, toutes les appréhensions et tous les risques soulevés par cette réforme restent de mise. Ce n’est que le jour où le dirham sera complètement décroché du panier qu’on aura effectivement une bonne mesure de la valeur de notre monnaie et aussi de la capacité de notre banque centrale à réguler le marché des changes.
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La flexibilisation du taux de change fait l’objet depuis près d’une année d’un débat animé, parfois passionné, sans pour autant aller en profondeur. Le sujet est rarement évoqué dans les milieux politiques officiels et n’intéresse que marginalement les milieux intellectuels. Les enjeux n’en sont pas évidents en raison du caractère considéré, à tort ou à raison, comme étant trop technique, et que seule la banque centrale serait à même de conduire une réforme jugée incontournable dans ce domaine.
Pourtant, le taux de change revêt une importance cruciale pour l’ensemble des acteurs de l’économie (Etat, entreprises, consommateurs, épargnants, investisseurs, banques) ainsi que pour les grands équilibres économiques et financiers (solde budgétaire, balance commerciale, balance courante, réserves de change, etc.) et se trouve en relation intime avec toutes les variables économiques, en particulier le taux d’intérêt et le taux d’inflation. Par ailleurs, le taux de change influe sur le niveau de compétitivité des entreprises et détermine largement la structure de l’économie entre secteur des biens échangeables et celui des biens non échangeables. De plus, il peut être retenu comme un des canaux de transmission de la politique monétaire. Pour toutes ces considérations, qu’il serait difficile d’expliciter dans le cadre de cet article, on peut dire que la réforme envisagée est loin d’être anodine et qu’il convient d’en saisir les tenants et les aboutissants. Un débat national mettant à contribution l’ensemble des forces vives doit se tenir avant toute décision dans ce domaine.
Rappel historique
Au sortir de la seconde guerre mondiale, et pour éviter de retomber dans la guerre des monnaies des années 1930 caractérisée par des dévaluations compétitives en série, les puissances occidentales victorieuses sous le leadership des Etas Unis se sont mises d’accord pour créer un système monétaire international fondé sur un régime de fixité par référence à l’or, appelé Gold Exchange Standard. Adopté dans le cadre des statuts du Fonds monétaire international, qui a été créé en même temps que la Banque mondiale par les accords de Bretton Woods, ce système fondé sur le dollar en tant que monnaie pivot avait bien fonctionné tant que les Etats Unis garantissaient la convertibilité en or de tout dollar détenu à l’extérieur. La stabilité de change qui en résultait avait largement favorisé le niveau d’activité économique soutenu durant les trente glorieuses. Toutefois, pour des raisons liées au déséquilibre croissant entre, d’une part, la masse des dollars en circulation favorisée par les déficits structurels de la balance courante des Etats Unis et, d’autre part, le stock d’or détenu par la Federal Reserve, une crise s’était déclarée dans la deuxième moitié de la décennie 1960. Malgré les nombreuses tentatives de correction, au prix d’une série de dévaluations du dollar et de vains accords internationaux, le Président Nixon a fini par jeter l’éponge en déclarant en août 1971 l’inconvertibilité du dollar en or, sonnant par là même la fin du système de Bretton Woods.
Face à cette situation, les pays développés avaient opté, faute de solution multilatérale de rechange, pour un flottement généralisé de leurs monnaies. Quant aux pays en voie de développement, la plupart d’entre eux avaient choisi un régime de fixité avec un ancrage par rapport à une monnaie unique (le dollar dans la majorité des cas) ou à un panier de devises, comme ce fut le cas du Maroc.
Nous devons faire ici un rappel didactique important : la fixité peut être obtenue de deux façons, passive ou active. La méthode passive consiste à arrimer la monnaie nationale à une devise ou un panier de devises dans une relation mécanique mathématiquement formulée comme on va l’expliquer dans le cas du Maroc. La méthode active nécessite une intervention de la banque centrale sur le marché des changes pour équilibrer l’offre et la demande et obtenir la parité fixe souhaitée dans le cadre de la politique de taux de change poursuivie.
L’expérience marocaine
Le panier de référence adopté en 1974 a été gardé secret par les autorités, que ce soit pour les devises qui le composaient ou pour les pondérations qui leur étaient imputées. On peut supposer cependant qu’il comportait un nombre élevé de devises, probablement plus de six. Le franc français, monnaie de notre premier partenaire commercial, d’une part, et le dollar en tant que principale monnaie de facturation et de réserve, d’autre part, y occupaient une place de choix.
   Ce système de cotation n’a, à vrai dire, jamais posé de problème particulier. En cas de besoin, des corrections étaient apportées sur le niveau de la parité. A ce titre, trois interventions méritent d’être rappelées. La première, au début du programme, d’ajustement structurel (PAS), entre 1984 et 1986, avec le glissement officiellement opéré pour déprécier le dirham, le ramenant de 0,95 DH à plus de 1,25 DH pour un franc français. La deuxième correction était intervenue en 1990, lorsque l’Etat avait, le 2 mai, dévalué le dirham de 9,25%. La dernière intervention remonte au mois d’avril 2001 avec une dépréciation de l’ordre de 5,5%, résultant semble-t-il du reprofilage du panier suite à l’entrée en vigueur de l’euro.
Les corrections ont toujours été dictées par le désalignement du taux de change effectif réel (TCER) du dirham par rapport à un niveau considéré comme optimal au regard d’un ensemble de données, notamment les équilibres macroéconomiques et le différentiel d’inflation. Surveillée de très près par les autorités marocaines, la stabilité du TCER a été obtenue grâce à un niveau d’inflation maîtrisé depuis le milieu de la décennie 1990, ce qui a réduit le différentiel avec nos partenaires.
L’autre type d’intervention concerne la structure du panier dans sa composition et dans les pondérations attribuées à chaque monnaie. A ce niveau, deux corrections sont à signaler, les seules d’ailleurs qui ont fait l’objet d’annonces officielles. La première, en avril 2001, a réduit le panier à deux monnaies, l’euro et le dollar, avec des pondérations respectives de 80% et 20%. Cette décision de faire de l’euro la principale monnaie du panier était dictée par des considérations liées au lobbying des exportateurs pour éviter de grandes fluctuations de la parité Dirham-Euro et les répercussions sur leurs recettes. La deuxième correction est celle du 13 avril 2015 qui a modifié la structure du panier à 60% pour l’euro et 40% pour le dollar, pour tenir compte de la structure des échanges et des règlements, le dollar étant la monnaie de facturation notamment des produits énergétiques à l’import et des phosphates et dérivés à l’export.
Qui fait quoi ?
Légalement, le régime de change est confié au pouvoir politique comme l’énonce l’article 8 du statut de Bank Al-Maghrib. La méthode de cotation adoptée par le gouvernement ne laisse aucune possibilité ni au marché ni à la banque centrale d’influer sur le taux de change. En effet, la formule de cotation du dirham se présente comme suit :
1DH = [(1/cours de réf. USD) x 40%] + [(1/cours de réf. EUR) x 60% x cours EUR/USD] = n USD
Dans cette formule, deux types d’éléments sont fixes, à savoir les cours de référence et les pondérations. Le seul élément variable, le cours EUR/USD, est donné quotidiennement par le marché des changes international. Il est donc clair que le taux de change du dirham ne dépend nullement du marché domestique et encore moins d’une quelconque intervention de la part de la banque centrale. Cette dernière se limite, comme le précise son statut, à calculer et à publier chaque jour le cours des devises en utilisant la formule de cotation.
Le marché des changes, qui a été mis en place depuis 1996, est un espace où s’effectuent des opérations entre banques pour leur propre compte ou pour le compte de leur clientèle au comptant ou à terme, sur la base d’un cours de change moyen annoncé par la banque centrale. Les banques peuvent appliquer au cours publié un maximum de + ou – 0,3% pour obtenir les cours vente et achat avec leur clientèle. Ces marges de négociation autorisées par l’Office des changes concernent les opérations de virement. Pour les opérations de change manuel, portant sur les billets de banque et les chèques de voyage, les marges maximales sont beaucoup plus amples, de + ou – 5% par rapport au cours moyen.
La flexibilité en question ?
Il importe tout d’abord de constater que, contrairement aux autres réformes, personne n’a jamais « revendiqué » la flexibilité du dirham. La raison est à notre avis simple : le système actuel ne pose aucun problème particulier.
Le projet de réforme du système de cotation se propose de transiter vers une flexibilisation graduelle jusqu’au flottement. La première étape consistera à passer d’une détermination calculée à une cotation par le mécanisme de l’offre et de la demande sur le marché des changes mais en établissant une marge de fluctuation maximale autour d’une référence historique considérée comme optimale. La banque centrale surveillera en permanence l’évolution de la parité pour l’empêcher de sortir de la bande souhaitée. Cette bande sera élargie au fur et à mesure que le marché deviendra efficient et que les conditions seront réunies pour aller vers un flottement accru. Quelles sont les raisons avancées pour justifier la flexibilisation ?
       Les considérations doctrinales :
Dès le début de la décennie 1980, des contraintes financières aiguës dues à des déficits interne et externe insoutenables avaient débouché sur une situation de cessation de paiement, obligeant le Maroc à restructurer son économie. La stratégie adoptée dans le cadre du Programme d’ajustement structurel (PAS) en 1983 consistait à libéraliser l’ensemble des marchés.
 La priorité avait été accordée au marché des biens et services. Les quantités et les prix ont été déréglementés graduellement, en cassant le monopole de l’Etat là où il existait, en ouvrant les frontières, en abandonnant autant que faire se peut la tarification pour permettre une concurrence accrue.
Le deuxième marché libéralisé fut celui des capitaux durant la décennie 1990. La loi bancaire de 1993 avait décloisonné le système bancaire en introduisant la notion d’établissement de crédit englobant les banques de dépôt, les anciens organismes financiers spécialisés et les sociétés de financement. Les trois lois du 21 septembre de la même année avaient concerné la restructuration du marché boursier, le cadre juridique des OPCVM et la création du Conseil déontologique des valeurs mobilières (CDVM). Dans la deuxième moitié de la décennie, on assista à la création de nouveaux compartiments de titres financiers (adjudication des bons du Trésor, titres de créance négociables privés, marché hypothécaire, pension livrée) facilitée par la dématérialisation gérée par MAROCLEAR en tant que dépositaire central.
Il restait deux grands marchés à libéraliser : le marché du travail et le marché des changes. Concernant le premier, les tentatives menées depuis la première mouture du code du travail dans la décennie 2000 ont rencontré une opposition farouche de la part des centrales syndicales, mettant en veilleuse le projet de flexibilisation, surtout dans un environnement marqué par un large secteur informel.
Pour le deuxième, une première annonce a eu lieu dès le début de la décennie 2000, mais la surliquidité due à l’afflux massif de devises occasionné notamment par les opérations de privatisation avait dissuadé les responsables de mener une telle réforme dans un contexte d’instabilité. En fait, le risque à cette époque était celui d’une appréciation du dirham eu égard à l’excédent enregistré durant plusieurs exercices par le compte courant et le niveau élevé des réserves de change (plus de 10 mois d’importations de biens et services). L’appréciation était redoutée car elle pouvait se traduire par un affaiblissement de la compétitivité de notre tissu productif, d’autant plus que cette époque avait connu une série d’accords commerciaux bilatéraux et multilatéraux.
La deuxième tentation est arrivée après la période de surliquidité, en 2005-2006. Mais elle fut abandonnée à cause de la crise financière de 2007-2008, en même temps que fut différé le projet d’adoption du ciblage d’inflation.
     Les justifications économiques :
L’argumentaire économique mobilisé pour soutenir la flexibilisation du dirham met généralement en avant trois éléments principaux : l’amélioration de la compétitivité des entreprises, le rôle d’amortisseur de chocs en cas de crise des comptes extérieurs et l’attractivité des investissements étrangers.
En ce qui concerne le premier argument, il semble indiquer implicitement que la flexibilité n’aurait d’intérêt que si elle entraînait une dépréciation de la monnaie nationale, synonyme d’une amélioration de la compétitivité. Rien n’est moins sûr car la condition pour obtenir un tel résultat dépend de l’élasticité-prix de nos exportations. Or, l’essentiel de nos exportations sont plutôt tributaires d’autres facteurs comme la qualité, les délais, les filières commerciales, etc. En revanche, la dépréciation serait source de renchérissement automatique des importations et donc poserait, d’une part, un problème de coûts additionnels pour les inputs importés et, d’autre part, un problème macroéconomique d’inflation, ce qui aurait par ailleurs un impact négatif sur le pouvoir d’achat des citoyens, avec tout ce qui en découle comme problèmes sociaux, voire politiques.
Le deuxième argument, qui prétend faire jouer à la flexibilité un rôle d’amortisseur de chocs, n’est pas si robuste que cela puisse paraître. D’après cette thèse, toute pression sur les réserves de change due à une augmentation du prix de certains produits importés pourrait être atténuée ou contrée par une dépréciation de la monnaie nationale résultant de la confrontation libre de l’offre et de la demande et le choc sur les réserves serait ainsi évité. L’exemple que choisissent souvent, pour ne pas dire toujours, les tenants de cette thèse est celui du pétrole. Si le baril passe de 50 à 150 $, la demande de devises serait tellement importante qu’un risque d’épuisement des réserves pourrait apparaitre. Dans ces conditions, seule une dépréciation du dirham pourrait sauver la situation. C’est la régulation par les mécanismes du marché, chère aux tenants du néolibéralisme.
Il faut remarquer que ce raisonnement, si séduisant en théorie, ne résiste pas à la critique. En effet, compte tenu de la rigidité-prix de cette matière première, il n’est pas sûr que le niveau de la consommation de produits pétroliers, qu’elle soit finale ou intermédiaire, baisserait significativement. La dépréciation du dirham comme contre-choc ne jouerait pas automatiquement. Plus probablement, le résultat serait de renchérir mécaniquement tous les produits importés, avec les conséquences dramatiques sur le pouvoir d’achat et sur les coûts de production des entreprises. Ce scénario conduirait l’Etat à contracter des emprunts extérieurs pour renflouer le stock de réserves de change. Cet effet pervers pourrait être évité grâce à des moyens plus adéquats, tel l’instrument budgétaire. Une diminution de la taxation pétrolière par exemple pourrait efficacement amortir le choc, au moins provisoirement en attendant de trouver des solutions plus durables.
En ce qui concerne l’attractivité des IDE, il faut faire preuve d’une grande imagination pour en saisir la logique. En principe, les investisseurs redoutent la volatilité plus que toute autre chose, qu’elle soit celle des prix, des taux d’intérêt ou des taux de change. Car, en plus des perturbations que la flexibilité induirait sur leur exploitation, les investisseurs craindraient surtout la dévalorisation de leur apport en capital, consécutive à une dépréciation de la monnaie nationale.
        Les prérequis
Les responsables de la banque centrale et les experts du FMI s’accordent à dire que les conditions d’un basculement vers un régime flexible sont réunies. Ces conditions ont été citées par le gouverneur de la banque centrale lors de la rencontre organisée par la CGEM, syndicat patronal, le 2 avril 2016 à Agadir :
-          des équilibres macroéconomiques maîtrisés de façon permanente, en particulier budgétaire ;
-          un niveau suffisant des réserves de change ;
-          un secteur bancaire solide ;
-          des opérateurs bien préparés en matière de gestion des risques de change ;
A cette époque, le gouverneur en faisait des prérequis. Aujourd’hui, ces conditions semblent être jugées comme acquises. Apprécions de plus près ces éléments du diagnostic.
La croissance est encore très volatile et étroitement dépendante de l’agriculture. C’était l’analyse du gouverneur il y a un an. Comment peut-on changer d’avis en si peu de temps, surtout que l’évolution du taux de croissance subit une fluctuation très importante sur la période récente 2015-2017 ?
Le budget se caractérise par une situation très fragile. Le déficit affichait, il y a à peine deux ans, un niveau dépassant 7% du PIB. La réduction n’est due qu’à la décompensation des carburants et à des dons reçus du Golfe. Par ailleurs, si l’on en croit la Cour des comptes, le déficit serait plus important si on incluait certaines dettes au titre des crédits d’impôts.
Le solde courant de la balance des paiements demeure déficitaire (entre 4 et 5% du PIB) en dépit des conditions favorables telles que la baisse des prix des matières premières, notamment le pétrole, les performances de certains secteurs exportateurs et des dons du CCG. Un effondrement n’est pas à exclure car les principales sources de devises restent fragiles et à la merci d’évènements tout-à-fait probables surtout ceux qui sont de nature politique.
Les réserves de change sont également soumises à des variations rapides et imprévisibles. A ce sujet, le gouverneur avait prévu en avril 2016 un niveau de plus de 8 mois d’importations pour 2017, alors que nous sommes à peine à 6 mois et resterons à ce niveau durant les deux prochaines années selon les estimations de Bank Al-Maghrib.
Le secteur bancaire est-il solide ? Si l’on en croit les principaux indicateurs de rentabilité, il peut être considéré comme tel. Mais la solidité dont a besoin une politique de change flexible et, de manière générale, une politique monétaire et financière efficace, c’est celle qui permettrait un financement correct de l’économie et une transmission des signaux exprimés par la banque centrale. Or, à en juger par les nombreuses fois où le gouverneur a été obligé de rappeler à l’ordre les responsables de banques pour qu’ils jouent leur rôle de courroie de transmission, le système bancaire marocain est loin du niveau souhaité. Et ce n’est pas le cafouillage de ces derniers mois au sujet des opérations massives d’achat de devises qui va en améliorer l’image.
Quant à la préparation des opérateurs et à la communication accompagnant la mise en place de la transition, les résultats obtenus après une année montrent l’inefficacité de ces démarches. L’échec à ce niveau ne peut être imputable qu’à la mauvaise approche adoptée, qui a visé non pas l’adhésion sur la pertinence de cette réforme, mais a surtout exposé le côté technique et opérationnel en considérant tous les opérateurs comme étant acquis à la cause.
         La réforme est-elle adéquate ?
Sur un plan purement théorique, le passage à un régime flexible est défendable. La référence à la thèse de Robert Mundell développée au début des années 1960 est souvent évoquée pour justifier un tel choix. De quoi s’agit-il ? Pour cet économiste canadien, il est difficile de poursuivre en même temps les trois objectifs suivants : l’autonomie de la politique monétaire, la fixité du taux de change et la libre circulation des capitaux (ouverture du compte capital). L’abandon de l’un des trois permet aux deux autres, peu importe le couple d’objectifs choisi, peuvent se réaliser. Sans trop aller dans le détail, on peut signaler que pour garder la mainmise sur l’efficacité de la politique monétaire, consistant à manier le taux d’intérêt pour influer sur le taux d’inflation, il faudrait que la création nette de monnaie due aux mouvements de capitaux ne soit pas sans limite. Car pour contrecarrer des tensions inflationnistes, la banque centrale est amenée à relever son taux directeur et, par ricochet, l’ensemble des taux sur le marché. Cette hausse des taux attirerait des capitaux étrangers, dont la conversion en monnaie nationale accroitrait la masse monétaire et créerait des tensions inflationnistes, ce qu’il fallait éviter au départ. Cette situation s’avèrerait moins dangereuse si le taux de change était flexible, car il agirait alors comme frein. En effet, l’afflux de devises provoquerait automatiquement une appréciation de la monnaie nationale, ce qui encouragerait les importations et découragerait les exportations, aboutissant en dernière analyse à une sortie nette de devises. Le taux de change reviendrait alors à son niveau d’équilibre Si, en revanche, on maintenait la fixité du taux de change, il faudrait limiter les mouvements de capitaux. La dernière combinaison possible serait d’ouvrir le compte capital et de poursuivre la fixité. Dans ce cas, il faut sacrifier l’efficacité de la politique monétaire basée sur le taux d’intérêt. Cette théorie porte à juste titre le nom de « la théorie du triangle d’incompatibilité » ou « la trinité impossible ».
L’application de cette théorie dans le cas du Maroc signifierait que les responsables auraient opté à terme, mais sans le révéler, pour l’ouverture du compte capital. Si tel était le cas, il faudrait le déclarer clairement et recadrer la discussion sur la convertibilité. Une telle orientation poserait d’autres types de problèmes, dont il faut mesurer les risques et peut-être les avantages. Mais le Maroc est-il capable de supporter une telle ouverture ? Compte tenu de la taille de notre économie et de sa vulnérabilité par rapport aux facteurs déstabilisateurs exogènes, il nous semble difficile d’aller vers une convertibilité accrue, jumelée à une flexibilité de change.
La débâcle institutionnelle :
Le Maroc se déclare, surtout avec la constitution de 2011, comme étant un pays qui présente les attributs d’un état de droit où les institutions agissent dans un cadre de séparation des pouvoirs,. Dans les faits, cela ne se vérifie pas toujours. L’exemple de la réforme du régime de change est à ce titre édifiant.
Comme il a été rappelé plus haut, le régime de change est légalement du ressort du pouvoir politique. Le régime de change constitue la boîte à outils comportant deux volets importants : la réglementation des changes et le système de cotation. Et dans le cadre ainsi défini, une politique du taux de change pourrait être conduite, en utilisant les instruments contenus dans la boîte. Dans le système actuel, il n’y a pas lieu de parler de politique du taux de change car la cotation est passive.
Jouant le rôle de concepteurs et de propagateurs du modèle libéral, le FMI et la Banque mondiale n’ont jamais cessé de prodiguer leurs recommandations visant la libéralisation du régime de change. Cette doctrine constitue un leitmotiv en toutes circonstances et partout où interviennent les institutions de Bretton-Woods. Même si le Maroc n’est plus lié au FMI par un programme, il reçoit périodiquement la visite d’experts de cette institution dans le cadre de la revue annuelle. Pour ce qui est de la banque mondiale, des prêts-programmes ou des prêts-projets sont accordés de manière fréquente au Maroc et l’occasion est souvent offerte à cette institution de distiller ses recommandations aux responsables marocains. Le dernier rapport sur l’économie marocaine qui traite du modèle de développement à l’horizon 2040 comporte une vision nettement libérale, y compris dans le domaine du change, soutenant bien entendu la flexibilisation.
La banque centrale et la Direction du Trésor au sein du Ministère des Finances sont pour le FMI les meilleurs relais pour l’implémentation de tous les instruments monétaires et financiers constituant la base du libéralisme. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le FMI déploie à travers le monde un effort colossal de formation des jeunes cadres de ces deux entités en provenance de tous les pays membres. Ainsi le FMI prépare le terrain de manière profonde et subreptice, pour avoir, à quelques exceptions près, des interlocuteurs acquis d’avance à sa cause.
     Le passage en force de la banque centrale
Le processus effectif de préparation au passage à la flexibilité a été mis en branle par les services de la banque centrale au printemps de l’année 2016 en concertation avec l’Office des changes et la Direction du Trésor. Une campagne de communication et de vulgarisation a été menée auprès des différents acteurs et opérateurs concernés : banques, entreprises, médias.
A aucun moment, le gouvernement ne s’est prononcé sur le sujet. Il faut rappeler que cette période a correspondu au début de la campagne électorale pour les législatives et par la suite à une longue vacance gouvernementale. Ce n’est qu’au printemps 2017 que la nomination d’un nouveau chef de gouvernement est intervenue, mais sans pour autant dégager une position officielle sur la question de la flexibilisation du dirham.
La présentation du programme du gouvernement aurait été l’occasion à saisir pour y insérer un chapitre relatif au régime de change. Mais aucune allusion n’y a été faite. Pourtant, le ministre des finances du gouvernement sortant est resté à son poste durant la période de vacance et a été reconduit dans la nouvelle équipe. Comment expliquer l’omission de la réforme ?
En dépit de cette omission, le gouverneur a maintenu sa position de leader tout en impliquant le ministre pour la forme : les deux responsables devaient tenir une conférence de presse pour officialiser l’entrée en vigueur de la réforme. Au mépris de la loi, le Conseil du gouvernement devait être seulement « informé » la veille pour obtenir son adhésion.
       Le réveil tardif du Gouvernement
Le chef du gouvernement s’est vraisemblablement rendu compte au dernier moment du passage en force exercé par la banque centrale et a fini par arrêter le processus et en reporter sine die l’adoption. Les raisons avancées ont trait, en toute logique, au rôle de décideur en dernier ressort devant revenir au gouvernement conformément à la loi, au fait que le projet nécessite encore des études d’impact et au caractère non urgent d’une telle réforme.
Ce n’était pas là la seule déconvenue pour la banque centrale. Les banques ont également compliqué les choses en prenant des positions de change importantes suite à l’achat massif de devises auprès de Bank Al-Maghrib au cours des mois de mai et juin 2017, totalisant une quarantaine de milliards de dirhams. Les autorités et certains médias ont accusé les banques de spéculer contre la monnaie nationale. Le gouverneur de BAM, furieux, a qualifié ce comportement de trahison et de manque d’éthique, promettant des sanctions à la hauteur du délit.
De quelle infraction s’agit-il ? La réglementation des changes autorise bien les banques à constituer une trésorerie en devises qu’elles peuvent même placer à l’étranger, sous réserve de respecter la règle prudentielle en la matière, à savoir un maximum de 10% par rapport aux fond propres de la banque comme position de change par devise et 20% pour l’ensemble des positions de change. Si infraction il y a, elle peut concerner les achats pour le compte de la clientèle effectués sans sous-jacent.
Le plus regrettable dans ce cafouillage est que la banque centrale n’est même pas parvenue à convaincre ses partenaires les plus proches. Sa crédibilité a été battue en brèche au mauvais moment, celui où elle s’apprête à passer au ciblage d’inflation et à la flexibilité du dirham, alors que ces deux outils nécessitent une relation de confiance pour que les anticipations d’inflation et de change se forment dans la sérénité.
Le gouvernement et les banques ayant contrarié ses plans, il ne restait plus que le FMI pour continuer à soutenir le projet. Se servant de sa position d’expert au-dessus de la mêlée et fort de la reconduction récente de la ligne de précaution et de liquidité en faveur du Maroc, son intervention risque fort de faire infléchir le gouvernement.
En effet, le chef du gouvernement a remis à l’ordre du jour un ancien projet de révision du statut de la banque centrale, qui renforce son indépendance en matière de politique monétaire tout en introduisant une innovation qui a trait à la politique du taux de change à confier à la banque centrale.
Les conséquences de la réforme
Avant de démarrer la cotation du dirham sur le marché, il convient de s’assurer que le cours de référence est à l’optimum. Aujourd’hui, les autorités marocaines et les organisations internationales affirment que le dirham n’est pas surévalué et ne nécessite aucune correction. Mais, peut-on éviter pour autant une dépréciation sur le marché ? Dans la mesure où la banque centrale garantit le maintien du dirham dans une bande de fluctuation, il n’y a pas de crainte à se faire à court terme. Toutefois, si le cours reste en permanence à la limite supérieure (c’est-à-dire du côté de la dépréciation), on risque d’assister à une intervention continue de la banque centrale pour soutenir le dirham, ce qui tendrait à épuiser les réserves. La seule solution serait alors de céder aux pressions du marché en élargissant la marge.
Dans de telles conditions, l’élargissement serait contraint au lieu d’être voulu comme le prévoient les autorités étape par étape. Cette situation serait encore plus difficile à soutenir si les autorités décidaient d’assouplir progressivement l’ouverture du compte capital, en particulier pour les résidents qui en sont écartés jusqu’à présent. D’autre part, compte tenu de la taille étriquée du marché et de l’économie, il n’est pas exclu de voir certaines opérations de placement initiées par des investisseurs étrangers - fussent-elles ordinaires et sans intention délibérée d’attaquer le dirham - causer des perturbations incontrôlables sur le marché.
Enfin, les entreprises vont devoir s’habituer à gérer le risque de change en supportant un coût supplémentaire en produits de couverture. Aujourd’hui, ces produits sont jugés chers par les utilisateurs, alors même que le taux de change est plutôt stable. On peut donc s’attendre à un renchérissement de la couverture, sauf si le nombre d’opérations devient si important qu’il permette une baisse des primes. D’autre part, si le marché de l’assurance et le marché boursier s’ouvrent aux opérations de couverture, la concurrence exercerait une pression à la baisse sur les prix.

Bien que n’ayant fait l’objet d’aucune demande de la part des acteurs économiques ni des représentants politiques, le régime flexible finira par être adopté car ce que les grands manitous du libéralisme international souhaitent, ne serait-ce que pour tester certains scénarii, sera tôt ou tard décidé par les autorités. L’enjeu véritable réside en fait dans l’obtention de cet aval si précieux pour accéder au marché financier international. Et la boucle est bouclée. Peu importe que l’adhésion du peuple soit acquise ou non.
                                                                                 


Cress Revue

{picture#http://store4.up-00.com/2017-07/149982714684611.jpg} Revue marocaine des sciences politiques et sociales, Dossier "Economie politique du Maroc", volume XIV, Hors série. Les auteurs du volume n'ont pas hésité ... {facebook#http://facebook.com} {twitter#http://twitter.com} {google#http://google.com} {pinterest#http://pinterest.com} {youtube#http://youtube.com} {instagram#http://instagram.com}

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