mai 2018



LIBRE-ÉCHANGE
PROTECTIONNISME : ÉTERNELLE CONTROVERSE !



Pr . Abdeslam Seddiki
Économiste
 


L’une des controverses théoriques les plus anciennes est celle qui oppose libre-échange au protectionnisme. La décision prise récemment par le président US de taxer les importations d’acier et d'aluminium, pour ne citer que cet exemple, s’inscrit parfaitement dans le cadre de cette problématique théorique qui remonte à plus de deux siècles.
Ainsi, lorsque les premiers fondateurs de l’économie politique, en l’occurrence Adam Smith (1723-1790) et David Ricardo (1772-1823), optaient pour le libre-échange sur la base d’une certaine spécialisation internationale en fonction des avantages comparatifs, ils ne faisaient en fait que défendre les intérêts établis de l’Angleterre et consacrer sa domination économique sur le reste du monde.
L’exemple illustratif de Ricardo est bien connu : l’Angleterre et le Portugal gagneraient à l’échange en fonction de leurs avantages comparatifs, si le Portugal se spécialiserait dans la production du vin (produit agricole) et l’Angleterre dans celle du drap (produit industriel). Cette thèse d’apparence séduisante, a de graves conséquences sur l’avenir des deux nations, car elle consacre le statu quo et prive le pays en retard (ici le Portugal) à s’industrialiser le condamnant ainsi à demeurer un pays agricole sans jamais pouvoir se doter d’une industrie nationale.
À la même époque, un économiste allemand, Friedrich List (1789-1846) auteur du «Système national d’économie politique», développait une thèse inverse à celle des deux Anglais. Appartenant à un pays en retard par rapport à l’Angleterre, List préconisait un «protectionnisme éducateur» pour soutenir une industrie naissante, considérant que le libre-échange ne serait bénéfique et juste qu’entre des partenaires de même poids.
C’est comme les compétitions sportives: on ne peut pas imaginer sur le même ring un poids lourd et un poids léger ! Malheureusement, les thèses de F. List demeuraient peu connues du grand public et ce sont les thèses libérales d’Adam Smith et de D. Ricardo, avec leurs prolongements théoriques contemporains, qui se sont imposées et qui ont acquis une certaine notoriété «scientifique».
Dans la pratique, le libre-échange n’a jamais cessé d’être un simple alibi pour défendre les intérêts purement nationaux. Il faut être extrêmement naïf pour prétendre le contraire !
D’ailleurs, les discussions au sein de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) et l’impasse dans laquelle cette organisation multilatérale se trouve aujourd’hui se justifiées largement par cette opposition entre gagnants et perdants de la mondialisation. Rappelons que l’OMC devait voir le jour au même moment que le FMI et la Banque mondiale, suite à la conférence de Bretton Woods en 1944.
Mais, les différends ayant surgi entre les parties prenantes ont fait que la création de l’OMC fût reportée à une date ultérieure. On s’est contenté de la création de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce en 1947 connu sous son acronyme anglais GATT (General Agreement on Taris and Trade).
Cet accord a fonctionné sur la base de «rounds» jusqu’à la création de l’OMC lors de la conférence de Marrakech en 1995. Même l’Accord de Marrakech fut loin d’être exhaustif et d'englober tous les produits. Des pans entiers de l’activité économique et de services en ont été exclus : agriculture, propriété intellectuelle (exception culturelle), marchés publics…Autant de questions qui demeurent encore posées. D’une façon générale, ce sont les dominants qui dictent leur vision au reste du monde. Certains pays ont pris conscience de ce jeu qui est loin d’être à somme nulle.
La Chine, par exemple, ne s’est pas empressée pour adhérer à l’OMC. Elle ne l’a fait qu’en 2001 une fois qu’elle a consolidé sa base productive et commençait à faire parler d’elle en tant que force montante qui est en passe de devenir, à terme, la première puissance mondiale. La leçon à retenir de ce survol historique et de ces rappels théoriques est la suivante : le libre-échange n’est pas une religion. Il est l’arme des plus forts pour asseoir leur domination sur le monde. Notre pays qui cherche encore à consolider son tissu productif et à disposer d’une industrie créatrice de valeur ajoutée doit en être conscient.
Entendons-nous bien, il ne s’agit nullement de plaider pour un protectionnisme à la List ! Mais entre un protectionnisme total et une ouverture tous azimuts, il y a bien des opportunités à saisir. Une chose est sûre : le Maroc ne peut pas s’accommoder de la situation actuelle caractérisée notamment par un déficit chronique de sa balance commerciale, la fermeture par centaines, voire par milliers, de ses unités de production, l’aggravation du chômage et de la dette extérieure…. Alors que nous sommes appelés à réécrire aux contours d’un nouveau modèle de développement, n’est-il pas opportun de revisiter la politique d’ouverture suivie par notre pays et de soumettre les accords de libre-échange signés avec différents pays à un examen critique et une évaluation objective ? En prenant en considération d’abord et avant tout nos intérêts nationaux.

02 avril 2018 






L’emploi entre ambitions et réalités.


Public et privé, social et économique à l’épreuve.


Ahmed AZIRAR
Economiste, Professeur à l’ISCAE





Beaucoup de choses ont dû rapidement changer dans l’économie marocaine ces derniers temps et sans que personne ne s’en aperçoive, pour que le Gouvernement annonce l’heureuse surprise de vouloir multiplier par 4 ,voire plus, le nombre d’emplois à créer annuellement d’ici 2021 ! Un plan de l’emploi des plus décidés à objectifs si ambitieux, que s’ils se réalisaient, donnerait preuve d’un changement de rythme, de méthode et d’action de la part du gouvernement !
A quels niveaux ces changements se seraient-ils alors intervenus ou devraient-ils suscités dans l’urgence ?

Le climat est clément cette année augurant de résultats agricoles positifs y compris en matière d’emploi. C’est un fait. Mais a-t-on l’assurance qu’il le restera durant les années à venir ? 
Autre signal conjoncturel positif, la demande extérieure sera certainement au beau fixe, à en croire les prévisions de croissance mondiale élevée de 3.9% en moyenne, rapportées par le FMI.

Mais, la demande et les paiements publics, qui se sont tassés ces dernières années afin de ménager les fondamentaux nationaux, changeraient-ils de tendance ? La trésorerie publique se serait-elle suffisamment renflouée, ou ira –t-on vers encore plus d’endettement public, au risque de faire déborder le vase ?
L’immobilier et le tourisme, malgré leur tendance à offrir surtout de l’emploi non décent, ont-ils repris pour de bon ? Quant au secteur secondaire, sortira-t-il dans sa globalité de son trend moyen de croissance ? Il le devrait en principe, du moins dans ses volets Plans sectoriels (Plan d’Accélération Industrielle avec 500.000 emplois à l’horizon 2020, Maroc Vert, Halieutis …).
L’investissement public, peu efficient, malgré son taux élevé, améliorera-t-il du jour au lendemain son efficacité ? A voir le lot des réformes encore exigibles aux plans financier, technique, humain, gouvernance…

Le système éducatif et de formation professionnelle «switchera-il » brutalement vers une adéquation parfaite avec les exigences du marché ? 
Les structures de ce marché du travail se métamorphoseraient-elles dans la foulée aux divers niveaux de la demande, de l’offre, des conditions légales, de l’intermédiation, des rapports sociaux, des pratiques professionnelles… ?
Et puis nos plans sectoriels et autres programmes régionaux trouveraient-ils plus d’harmonie et de gout à l’emploi ? Les régions prendraient-elles si vite la voie de la régionalisation avancée. Ont- elles les moyens financiers et humains et, surtout, les décideurs élus d’envergure ?



Last but not the least, le secteur privé actionnera-il une bague magique de l’emploi massif, lui, qui se dit enserré entre les contraintes de compétitivité et d’ouverture, et qui dès l’annonce du plan gouvernemental a aussitôt répliqué, par le biais de son représentant patronal, la CGEM, qui a publié son étude sur le secteur informel, re-pointant du doigt les « verrous tenaces » qui bloquent la compétitivité et l’emploi et appelant à plus de soutien et de concurrence loyale.

C’est vrai, un fait majeur aura changé. Après les tocsins actionnés par nombre d’organismes nationaux et internationaux (CESE, OCDE, Banque Mondiale…), le gouvernement dit avoir pris sérieusement conscience de l’urgence en la matière. Des taux de chômage des jeunes, des diplômés, des femmes ayant atteint des niveaux d’alerte, un taux d’activité bas et en baisse, une productivité endémique, des revendications économiques et sociales en exacerbation, et puis une « aubaine démographique » à exploiter, ont fini par convaincre. Et fait tirer du tiroir les Stratégies antérieures de l’emploi, activer le Comité interministériel dédié, mis sérieusement au travail des commissions sectorielles et entretenu une communication avec les parties prenantes nationales et locales.
Que ce plan soit pris en charge par le Chef du gouvernement en personne, est un autre signe de changement dans le bon sens et qui, plus est, clarifie les responsabilités. Le traditionnel « l’emploi est l’affaire de tous» n’a plus lieu de persister. Chaque partie devra rendre compte de sa part de responsabilité, clairement définie.
Mais est-ce vraiment suffisant, pour relever le défi d’objectifs aussi ambitieux et de court terme (1,2M de postes, 46% de taux d’activité, 0,5 M d’auto-emplois...).
Il est à craindre que son annonce à la veille du 1er mai ne soit un signal plutôt politicien, à un moment où le dialogue social piétine, et que les syndicats s’impatientent. Il est à craindre aussi que les rythmes intra-gouvernement et administratifs ne soient pas très synchronisés aux divers plans des secteurs, des régions, des programmes et même des compétences réciproques. Le désaccord persistant au sujet des statistiques, étant un exemple révélateur. Et surtout que l’attentisme du secteur privé ne soit durable, et que son manque d’intérêt pour les secteurs industriels pourvoyeurs de travail décent ne soit stratégique, malgré les égards et clins d’œil qui lui ont été fait dans les dernières lois de finances et autres actions publiques.
La TPME, la PME et l’informel peuvent être des clés de réussite. Mais là, c’est un véritable « Small Business act » et un travail systémique qui sont requis, à un moment où les CRI, et les mesures éparses, ont montré leur faible effet à leurs égards. 
Le gouvernement a certainement mesuré à sa juste valeur le risque de déception qui découlera d’un éventuel nouvel échec. On n’en est pas là. Rendez-vous est pris pour Avril 2019, date d’une première évaluation d’étape. Le traitement social du chômage est certes nécessaire. Mais seul, il n’est ni économiquement, ni socialement efficient.

Le 24/04/2018. 





Un boycott aux saveurs de la politique


Pr. Abdelaziz BAHOUSSA 


Enseignant- chercheur en comportement du consommateur- Université Mohammed V. Rabat.

Le boycott survient, lorsqu’un certain nombre de consommateurs s’abstiennent d’acheter un produit d’une marque, au même moment, en réaction à un acte ou à une pratique jugés inadmissibles. C’est un refus concerté de continuer la relation avec une entreprise (marque) dans l’objectif d’obtenir des concessions ou pour exprimer un mécontentement à l’égard de certains actes ou pratiques de cette dernière. Ces actions contre une entreprise ou une marque, sont mues dans l’espoir de leur causer des dommages financiers ou moraux, et de générer un changement de pratiques et/ou de valeurs.



Origine étymologique du mot boycott 

Le boycott est à la fois un comportement de contestation et de résistance, c’est une accointance, qui donnent naissance à une action collective menée par des petits groupes de consommateurs politisés ou non, voire même, des mouvements socioculturels bien organisés (associations de protection des consommateurs par exemple). 

Le mot boycott trouve son origine dans le nom de l’Irlandais Charles Cunningham Boycott (intendant d’un riche propriétaire terrien). En 1880, les paysans qui lui sont rattachés, auxquels il imposait des prix exorbitants de location des terres agricoles décidèrent en concertation de lui faire face et de faire preuve d’un comportement de résistance. Les agriculteurs décidèrent de mettre Charles Boycott en quarantaine et cessèrent toute relation personnelle, économique et professionnelle avec lui. La réaction négative de Charles et sa décision d’exclure ces paysans de ses terres et de causer leur ruine est perçue comme inacceptable et moralement condamnable d’autant que pendant la période allant de 1845 à 1850 en Irlande, une épidémie de mildiou se répand sur les champs de pomme-de-terre, provoquant une terrible famine. Ce différend a rapidement enflammé la presse de l’époque, et c’est ainsi que l’on décida de désigner ce comportement de résistance ou d’abstention par le nom de boycott.

Depuis, cette pratique s’est étendue dans plusieurs domaines : sociale, politique, économique, relations internationales, domaines culturel et sportif... Par ailleurs, les appels au boycott qui visent des entreprises et des marques ne datent pas d’aujourd’hui et c’est le cas notamment de : Shell, Total, Nike, Danone, Mc Donald, Reynolds, Nokia …. 

En France les franchises de fast-food et de prêt-à-porter ont fait l’objet d’un récent appel au boycott (McDo, Coca ou Starbucks, H&M, Celio, Zara, Nike, Mango, Pimkie, etc.). Ces boycotts sont justifiés par des pratiques d’entreprise condamnables : l’exploitation des enfants, nuisance à la santé de l’environnement, matériaux de bas de gamme, licenciements abusifs, exploitation des réfugiés notamment syriens en Turquie, des prix excessifs, recours aux OGM, etc. 

De nos jours avec les nouvelles technologies et le réseautage, la démocratisation de l’accès à l’information (forums de discussion, blogs, commentaires sur internet, buzz et bad buzz, communautés de marque et tribus de consommateurs, etc.), les appels au boycott sont mieux organisés, diffusés et relayés rapidement, avec une grande efficacité et sans grandes difficultés. En outre, ces nouvelles donnes confèrent aux actions des consommateurs organisés ou non un fort pouvoir contre l’abus de pouvoir de leurs cibles.

Appels au boycott au Maroc : « la guérilla marketing » 

Au Maroc, l’appel au boycott de marques n’est pas nouveau. En effet, dans un cadre de coordination locale/nationale et d’une façon très marquée, les mouvements contestataires de la cherté des prix se sont multipliés avec le printemps arabe et surtout à partir de 2012. 

Dans le cas du récent appel au boycott de quelques marques nationales, l’action initiée sur les réseaux sociaux est justifiée au moins en apparence par des prix jugés excessifs de certaines marques de produits de grande consommation. Les instigateurs de cet appel ont mis en place une stratégie qui consiste à cibler les leaders sur le marché qui « contrôlent les prix » afin de les contraindre à baisser leur prix et par effet domino espérer une baisse généralisée des prix des produits de large consommation. En effet, les trois entreprises qui sont dans la ligne de mire des initiateurs de cet appel contrôlent le marché marocain dans leurs catégories de produits à raison de 60% pour les produits laitiers, 55.5% pour les eaux minérales naturelles plates et 39% de part de marché dans le carburant.

Tout a commencé le vendredi 20 avril 2018, sur Facebook avec un post de boycott de trois marques appartenant à trois grand groupe publié par la page Wavo qui compte plus de 750 000 «likes» et dont les administrateurs sont anonymes. Rapidement, l’appel au boycott s’est propagé faisant tache d’huile sur la toile et a pris de l’ampleur en se manifestant sous différentes formes de mobilisation et de manipulation : hashtag- sites internet - illustrations graphiques - rumeurs, montages vidéo, soutien par des artistes marocains de tous les bords et même des leaders politiques.

Dans ce contexte, les réseaux sociaux ont joué un rôle important. La mobilisation par la diffusion immédiate des messages ou vidéos a bénéficié aux protestations et à la campagne du boycott. L’accès à Internet et le développement de communautés au sein des réseaux sociaux ont rendu la diffusion des appels au boycott potentiellement plus simple et plus efficace par le biais notamment de la viralité.

Cependant, Cet appel au boycott relayé sur internet via les réseaux sociaux avec une vitesse de diffusion exponentielle est difficilement cernable.

Un boycott hors normes : « Culture du peuple »

La catégorisation et l’appréhension de ce boycott sont compliquées car les entités qui y sont derrière ne sont pas identifiables d’une part, d’autre part les instigateurs du boycott ne ciblent pas une seule marque ou une seule entreprise (trois entreprises actuellement avec une promesse d’étendre l’action à d’autres marques). Par ailleurs les objectifs derrière une telle mobilisation sont flous : Dénouement de la cartellisation du marché des produits de large consommation ou une simple revendication de réduction des prix ? S’agit-il de groupes de consommateurs politisés ou au contraire de simples consommateurs qui défendent leur droit ? En d’autres termes ne s’agit-il pas d’un rendement de compte entre partis politiques surtout lorsqu’on sait que les marques pointées du doigt appartiennent à des personnalités nationales ?

Afin de mieux appréhender ce phénomène, en général les chercheurs en marketing recommandent de mener une analyse des cibles et les effets du boycott sur les organisations, d’identifier les motivations qui se trouvent derrière la participation des consommateurs au boycott (instrumentales ou expressives) et enfin identifier les vrais déterminants de la décision individuelle de boycott ainsi que les facteurs de sa réussite: Coopération et solidarité des consommateurs, les chances de succès du boycott, la gravité perçue de l’acte de la marque ou la crédibilité du message.

Selon Friedman (1985), les organisateurs de boycott ont des motivations instrumentales ou expressives. De ce fait, il s’agit de distinguer deux grands types de boycott : le boycott instrumental et le boycott expressif.

Le boycott instrumental a pour but de contraindre la cible à modifier son comportement ou ses pratiques commerciales, comme par exemple faire baisser les prix de produits jugés trop chers, comme ce fut le cas de l’appel au boycott les 16 et 17 janvier 2016 sur Facebook des trois opérateurs téléphoniques (Maroc Télécom, Méditel –actuellement Orange- et Inwi) contre le blocage des applications voix sur IP (blocage de l’accès à WhatsApp, Messenger et Skype). Dans sa démarche, il est volontariste et souvent activiste, dans le but clair d’obtenir un changement de comportement. Ses buts sont donc précis et mesurables. Le boycott expressif quant à lui permet à l’individu d’exprimer des valeurs, des convictions et des principes ainsi que ses frustrations et ses doléances. L’adhésion au boycott et le comportement de consommation et d’achat sont également un moyen permettant à l’individu d’éviter le sentiment de culpabilité.

Des objectifs ambitieux et des cibles variées

À l’origine, et à première vue le boycott « culture du peuple » consiste à obtenir de meilleures conditions de vie pour les consommateurs tout en réclamant des réductions de prix relatifs à des produits de large consommation. Les boycotts instrumentaux les plus fréquents sont aujourd’hui ceux qui recherchent une réduction de prix sur des produits jugés trop chers. Cependant, certains analystes jugent que ce boycott (instrumental et expressif ou autre chose) va plus loin pour transmettre aux entreprises et surtout au gouvernement un message de colère et de mécontentement face à des conditions de vie jugées inacceptables et à un jeu de pouvoir déséquilibré. En effet, et en l'absence de mécanismes institutionnels garantissant la liberté de la concurrence, l’engagement de l’Etat dans le processus de libéralisation des marchés et de l’économie, ont permis aux entreprises de constituer des «cartels» qui ont une mainmise sur la fixation des prix, sans prêter attention à la dégradation du pouvoir d'achat et à la détérioration des conditions sociales des citoyens.

Comme le déclare Charaf MESSOUAK, enseignant-chercheur à « Economia HEM Research Center », la campagne de boycott pointe du doigt, l’organisation oligarchique de l’économie marocaine dont le but est de défaire ou en tout cas faire prendre conscience de la nécessité de combattre la rente en attaquant les entreprises « chef de file » des oligopoles de leur secteur. Pour sa part, l'expert économiste marocain Najib AKESBI a attribué les raisons de la campagne de boycott à la politique de libéralisation des prix et des marchés, sans mettre en place des mesures d’accompagnement nécessaires telles qu’elles sont reconnues au niveau international, notamment les mesures de régulation et les mécanismes de contrôle de la concurrence (gel du conseil national de la concurrence par exemple). L’expert économiste a ajouté dans une déclaration à ILAF MAROC que cette campagne de boycott est l'une des nombreuses occasions permettant au citoyen-consommateur, victime de la libéralisation effrénée et des monopoles qui se constituent, de se réveiller et de prendre conscience de ses droits afin de les défendre.

Par ailleurs, et de son coté, Abdellah HOUSSAINI, expert économiste marocain, précise dans un post sur Facebook, que le boycott, perçu par certains comme un geste de désespoir d'internautes égarés, devient une réalité déroutante pour certains business. Ce message traduit la capacité de mobilisation fulgurante des réseaux sociaux. Il traduit aussi l'inquiétude d'une population désarmée devant :

  • Des associations de défense des consommateurs inaudibles ; 
  • Un conseil de la concurrence inefficace ;
  • Un Etat qui libéralise sans réglementer jetant le consommateur comme proie facile dans la bouche de lobbies puissants (bancaire, pétrolier......) ;
  • Un parlement qui légifère pour servir les intérêts de certains acteurs économiques.
Il ajoute aussi que certains objecteront en disant que ce mouvement est animé par des velléités politiques et que la politique ne doit pas interférer avec le business, certes mais à condition que le business n'interfère avec la politique, au Maroc c'est cette dernière assertion qui est prédominante.
D’autres commentateurs et médias vont plus loin pour parler d’une campagne politique malveillante ayant pour objectif un règlement de compte entre ex-chef de gouvernement, une ex-représentante du patronat et un actuel ministre et chef d’un parti politique. Les inculpés, les soi-disant provocateurs de ce boycott sont sortis de leur silence et nient leur ingérence et toute responsabilité dans cette campagne en précisant qu’il s’agit tout simplement d’activistes qui exercent leur droit de liberté d'expression sur les réseaux sociaux.

Expressif, instrumental ou autre chose, le présent boycott est une forme plus généralisée et plus vague de protestation des consommateurs/citoyens envers les pratiques inacceptables de certaines entreprises ainsi que de la politique du gouvernement qui favorise la cartellisation des marchés. Chose est certaine, l’adhésion et la coopération des citoyens ne peuvent qu’amplifier l’envergure du phénomène dont les desseins sont inconnus et dans les conséquences seront fort probablement lourdes sur les plans économique et politique. De ce fait, les cibles visées (entreprises, institutions…) doivent prendre avec précaution cette campagne et mettre en place des stratégies de communication et de résolutions bien réfléchies.

Stratégies de réponse des cibles visées : sorties médiatique ratées

Etourdis, écervelés, traitres de la patrie, messages de résistance, démonstrations, provocation…autant de mots, d’expressions et de comportements de chefs d’entreprises et de personnalités politiques qui ont suscité des réactions négatives des citoyens et ont renforcé la solidarité au sein des sympathisants et des adhérents à la campagne. Au contraire, ces sorties médiatiques irréfléchies et hâtives sont perçues par la plupart comme dénis et signe d’un manque de respect de la volonté du peuple. 
Un appel au boycott nécessite normalement une veille accrue sur internet, notamment sur les réseaux sociaux et un suivie de très près des contenus diffusés, de leurs origines et de leurs relais dans le but de: 

  • Mesurer à tous les niveaux l’impact de l’appel au boycott, 
  • Identifier les questions et les problèmes sur lesquelles les cibles visées doivent s’expliquer, 
  • Apporter des réponses adéquates au bon moment afin de contenir la diffusion de commentaires négatifs et une éventuelle mobilisation massive qui risquerait de glisser le pays dans le chaos.
Dans de telles situations plusieurs stratégies de résolutions sont possibles. Il n’y’a pas de secrets, le déploiement d’une stratégie de communication adaptée et différenciée selon les cibles et la mise en place d’une vraie démarche marketing (gagnant/gagnant) afin de répondre aux revendications exprimées, permettraient de calmer les esprits et de réduire l’impact de cette action dans sa dimension collective. 

Stratégie de communication selon le type de boycott

Afin de faire face à une campagne de boycott, l’entreprise doit communiquer avec sa clientèle et ses parties prenantes en mettant en place une stratégie de communication de crise. L’étude de Capelli et al. en 2012 confirme que pour mieux contrer un appel au boycott, l’entreprise doit entrer activement en communication avec sa clientèle plutôt que de garder le silence. Les stratégies de communication doivent être adaptées en fonction du type de boycott et de la nature des segments de marché (cibles). En effet, Cissé-Depardon et N’Goala (2009), recommandent aux entreprises de présenter le boycott comme un échec dans le cas d’un boycott instrumental, alors que dans le cas d’un boycott expressif, les entreprises devraient user du Marketing et des actions concrètes de responsabilité sociale d’entreprise (RSE) afin de développer le capital sympathie de la clientèle et de faciliter l’identification des consommateurs à la marque. 

Stratégies de réponse des entreprises en fonction des cibles

Selon leur degré d’engagement avec l’entreprise, on distingue deux segments de clientèle ; les engagés et les non-engagés. Les premiers sont très attachés à l’entreprise, véhiculent des messages positifs à son égard, la défendent et la recommandent aux autres consommateurs. Ces derniers auront tendance à douter de la crédibilité des arguments en défaveur de l’entreprise. Le premier objectif de communication avec ce groupe est celui de limiter les comportements de boycott en minimisant la probabilité perçue de son succès. Le deuxième objectif, consiste à renforcer ou à mettre en place de vraies stratégies de maintien et de fidélisation de la clientèle. En outre, l’entreprise doit adapter sa communication en fonction des clients engagés et les clients non-engagés dans le mouvement de boycott. Ainsi, les clients engagés dans l’action de boycott seront plus enclins aux messages de démenti, par contre, présenter des excuses s’avère une stratégie plutôt efficace avec les clients non-engagés.

Les appels au boycott sont un vrai danger pour l’entreprise, car ils sont plus susceptibles d’affecter les performances économiques d’une firme par la viralité des messages négatifs. Une campagne de boycott est donc à prendre au sérieux. Elle fait partie des facteurs potentiellement catalyseurs de crise. L’accusation est véhiculée dans les médias, et par conséquent des réponses rapides, adaptées et bien argumentées doivent être fournies autour des faits, afin de ne pas subir les conséquences de l’abstention des consommateurs.

Les premiers messages relayés sur internet insistent sur le caractère populaire de la campagne, sur la sensibilisation des citoyens à leurs droits et le choix des leaders dans leurs marchés n’est pas anodin. Les entités stigmatisées par cette action doivent mettre en place des stratégies de communication bien réfléchies afin d’en limiter la contagion et l’impact sur les comportements d’achat. Pour ce faire, les firmes et les pouvoirs publics doivent tout d’abord connaître les motivations et les vraies intentions de cette action de boycott et d’y remédier.


De la "Nakba " à la " Madhala" : le lundi noir,
60 morts et plus de 2400 blessés.

Par Abdelmoughit Benmessaoud Tredano
Professeur de science politique et de géopolitique. Université Mohamed V. Rabat.


Le monde arabe a connu en 70 ans, la Nakba (1948) la Nakssa (1967) et aujourd’hui la Madalha .
En effet, cette campagne pour le retour organisée dans le territoire de Gaza a été marquée par un véritable massacre ; le lundi noir s’est soldé par une soixantaine de morts et plus de 2000 blessés.

Il ne s’agit là que d’affrontements, de heurts et de tension selon les médias occidentaux !!

Des " rixes" comme dirait Dieudonné !

Pire, la représentante américaine à l’ONU Nikki Haley dans un élan de magnanimité débordant vis-à-vis des Palestiniens déclare " qu’ Israël a fait preuve de retenue" lors des événements de lundi, soulignant qu' "qu’aucun pays dans cette salle n'aurait agi avec autant de retenue que ne l'a fait Israël". (https://www.huffingtonpost.fr/2018/05/16/).
Et le monde arabe ? Silence penaud !!

Cette situation me rappelle celle de l’invasion israélienne du Liban durant l’été 1982 ; personne n’a bougé apparemment même pas les peuples !!
A ma connaissance, Seules deux manifestation sont été remarquées. Celle de Khartoum organisée effectivement en solidarité avec les Palestiniens.

En revanche celle d’Algérie, situation un peu kafkaïenne, dénonçait le complot ourdi par les Allemands et les Autrichiens pour éliminer l’équipe de l’Algérie lors des phases éliminatoires de la coupe du monde organisé en Espagne !!

Par rapport à la situation présente, une partie de ce monde, en l’occurrence les pays du Golfe, est allée loin. Elle pactise avec Israël, car l’ennemi est désormais l’Iran !!
Puisque vous craignez l’Iran, qu’avez-vous fait depuis 1979 pour contrer cette menace ?
Fréquenter des casinos et des stations balnéaires !!

Le monde arabe aux abonnés absents ; aucun Etat n’a osé commettre un acte marquant une certaine audace (rappel des ambassadeurs israéliens par exemple du moins pour ceux qui ont des traités de paix –les cas de l’Egypte et La Jordanie-).
Contre le même territoire et la même population soumis à un blocus infernal, depuis plus de 10 an -un territoire devenu une prison à ciel ouvert- Israël a commis les pires des massacres et des exactions en 2008/09, en 2012 et 2014.

Et ça continue. La conscience universelle en hibernation ! La communauté internationale est sourde !

Pour les massacres de Deir Yassine (9 avril 1948) et Kafr Kassem (29 octobre 1956) on avançait qu’ on ne savait pas beaucoup ; aujourd’hui c’est en direct. On ne peut dire qu’on ne savait pas.

Au fait, Israël n’est pas à un massacre près, c’est un Etat fondé sur la violence et il a évolué avec !!

Il ne s’agit pas de slogan d’un militant mais uniquement de la vérité historique.

Des pays étrangers à la cause se sont montrés plus solidaires et ont exprimé plus de sympathie et de compassion que les Etats de cette Omma arabe!! 
L’Afrique du Sud, la Belgique et l’Irlande, entre autres, ont rappelé leurs ambassadeurs ou convoqué le représentant israélien chez eux.

La Suède rend les Américains responsables des massacres en s’entêtant à transférer leur ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem.

Il y a quelque temps, deux villes écossaises, Glasgow et Edinburg, ont exprimé leur solidarité vis-à-vis du peuple palestinien de la manière la plus éclatante ; à l’occasion de la journée internationale de la Palestine (organisée par l’ONU tous les 29 novembre), la population d’Édimbourg a organisé un sit-in de 12 heures pour la Palestine (https://www.youtube.com/watch?v=-AO-r6wCZVA).
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Pour la même cause, les fans du club du Celtic Glasgow ont rendu un hommage retentissant à la Palestine, durant un match contre un club israélien. Et cela en se parant des couleurs du drapeau de la Palestine (https://www.youtube.com/watch?v=Hp1hmsmTpoM).

De même, la ville de Dublin a décidé de hisser le Drapeau palestinien durant tout ce mois de mai.

Au sein même de l'entité israélienne, on a dénoncé les exactions et les massacres commis par les militaires Israéliens à l’encontre des Palestiniens, même si la manifestation était modeste.

Parallèlement, les Saoudiens et les Bahreïnis considèrent respectivement que les Palestiniens doivent accepter n’importe quelle proposition de « paix », et en même temps, que les Israéliens ont le droit de se défendre contre les menaces qui pèsent sur leur sécurité.

Ces propos préfigurent le "plan de paix " qui est en préparation !!

SIGNIFICATION POLITIQUE DU LUNDI NOIR ET " PROJET DE PAIX"

Pourquoi un tel massacre ?

Il y a concomitance de plusieurs faits qui explique un tel acharnement.
Depuis quelques mois, les Américains préparent ce qu’ils appellent "l’Accord du siècle " pour le Moyen-Orient ; en fait il s’agit d’une opération de liquidation pure et simple de la question palestinienne.

L’idée du transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem est un élément de ce plan diabolique.

CE PLAN SE RESUME DANS LES TERMES SUIVANTS :
  • Jérusalem reste la capitale d’Israël.
  • Pour les Palestiniens, ils doivent se contenter d’Abou Dis, un burg de la ville sainte 
  • L’Etat palestinien sera réduit à quelques villes de la Cisjordanie, complètement enclavées ou encerclées par des colonies, et éventuellement Gaza
Un débris de territoires ne peut constituer aucunement un État viable, sans oublier l’abandon de la revendication de Jérusalem-Est comme capitale du futur État palestinien. Une position soutenue durant des années par toute la communauté internationale.

Mais pour faire passer la pilule, il fallait tout mettre en œuvre pour obtenir l’adhésion des Palestiniens ; en effet, il y a quelques semaines, les Saoudiens étaient chargés de cette mission sans grand succès.

Parallèlement une campagne d’endiguement et de dénigrement médiatique et politique était orchestrée contre tous les pays qui soutiennent la cause palestinienne ; il s’agit, entre autres, des pays qui ont gagné la guerre contre Daech (Iran, Syrie, Irak, et Hezbollah avec le soutien russe).

La fête organisée le jour du transfert de l’ambassade américaine était censée constituer à la fois le lancement et la consécration de ce plan.

Initialement, le Président américain et un certain nombre de dirigeants de pays arabes du Golfe devaient assister à cette tragi-comédie.

Ces sont les manifestations des Palestiniens à Gaza durant plus de 5 semaines qui ont tout compromis ; ce plan a été retardé, mais pas définitivement abandonné.
Les massacres du lundi 14 mai ont chamboulé l'agenda des initiateurs et des sponsors dudit plan.

Les pays de l’axe vainqueurs de Daech feront tout pour empêcher sa concrétisation.
La bataille entre les deux blocs (les vainqueurs de Daech et ses créateurs et sponsors : États-Unis, Europe, pays du Golfe et la Turquie malgré ambiguïté de ses positions) ne fait que commencer.

Le retrait américain de l’accord nucléaire, les sanctions décidées par les États-Unis et les pays du Golfe contre les dirigeants de Hezbollah, entre autres, sont les signes précurseurs des batailles de demain.

Le terrain syrien et éventuellement libanais (en plus du Yémen) en constituera le lieu d’affrontement.

Harhoura le, 18 mai 2018










Le boycott et la « vacance politique »

par Abdelmoughit Benmessaoud Trédano

Pr. de science politique, Université Mohamed V - Rabat

Depuis bientôt un mois, sur la toile, un mouvement de boycott a été initié. Il a pris de l’ampleur et interpelle plus d’un sauf les politiques.
Cette action concerne une société de distribution de carburant (Ifriqiya), une société de lait (Centrale) et une holding d’eau (Sidi Ali).
Deux questions se posent : qui est derrière et pourquoi précisément ces trois cibles et pas d’autres qui sont aussi responsables d’abus en matière de prix.
Si la question de l’initiateur du mouvement peut, dans une certaine mesure, ne pas nous intéresser, le ciblage sélectif doit nous interpeller.
L’élément nouveau c'est une certaine originalité dans cette approche de contestation ; elle redonne confiance, même par procuration, à tous ceux qui ne se sentent pas pris en considération, au sens plein du terme, par les instances représentatives.
C’est là où réside le vrai problème. La question de l’intermédiation sociale et politique se pose avec acuité ; en effet, avec la crise du politique (1) , tout le monde se considère comme orphelin en matière de représentation.
Qu’est-ce que c’est que cet État où personne ne répond, 
comme si rien ne se passait dans le pays ?

Qu’est-ce que c’est que cet État où les rares politiques qui réagissent bricolent des réponses aussi maladroites qu’inopportunes ?
Qu’est-ce que c’est que cet État où le vide sidéral domine toutes les sphères de la société et de l’Etat ?
Depuis une vingtaine d’années, les mouvements sociaux ont pris plusieurs formes ; malgré des résultats limités, il n’en demeure pas moins qu’ils ont contribué à la maturation de l’esprit combatif et d’une certaine conscience socio-politique.
Des mouvements de Tansikyat portant sur des domaines divers, en passant par les sit-in devant les instances représentatives (le parlement) ou gouvernementales et les manifestations dans les villes (petites et moyennes) pour cause marginalisation (Sefrou , Ifni , Hoceima , Jerrada…), les mouvements sociaux ont épuisé toutes les formes de lutte, mais sans résultats tangibles au point où ils sont tombés dans l’abattement le plus total à cause d’une stratégie d’épuisement conduite par le pouvoir politique.
L’oubli aidant, les causes ne sont plus entendues par personne.
Par abus de langage, certains considèrent que le "peuple du net" a pris le pouvoir et rien ne l’arrêtera. Si le mouvement garde une certaine rationalité, il peut durer et produire des transformations dans la gestion du politique…
Autrement, il connaîtra des déviations et des dérapages qui le décrédibiliseront comme le politique classique qui ne mobilise plus personne depuis des lustres.
Ciblage sélectif, esprit de règlement de compte et de revanche sociale, anarchie dans le nombre d’initiatives, tous ces facteurs pourraient dévaloriser ledit mouvement et conduire de façon globale à une perception négative des mobilisations sociales qui ne semblent donner de résultats concrets.
L’idée d’un pouvoir Irréformable s’installerait pour longtemps encore. 
.......................
(1) Voir infra


LA CRISE DU POLITIQUE

Il s’agit d’une réflexion initiée il y a vingt ans (- Elections législatives du 7 septembre 2007 ; jeux et enjeux d’un scrutin (sous la direction de A. Benmessaoud Trédano), février 2008 ) et reprise et développée dans d’autres études et ouvrages (Les élections au Maroc -2007 et 2015- ébauche d’une sociologie électorale, Collection Cahiers Libres, N° 5, Septembre 2016. ;La question démocratique et politique ….ou comment faire et défaire le politique au Maroc. Ed. La Croisée des chemins, avril 2017, 187 pages).

LA CRISE DU POLITIQUE : de la défiance au rejet

Depuis un certain nombre d’années, on constate de plus en plus une désaffection des citoyens vis- à- vis de la chose politique et publique et ce même dans les pays démocratiques.
Les manifestations de cette désaffection peuvent être résumées provisoirement dans les traits suivants:
  • Une abstention de plus en plus croissante
  • Une régression du civisme
  • Des majorités politiques de plus en plus réduites
  • Une désocialisation importante d’une grande partie de la population (Les jeunes, les personnes âgées, les marginaux, les chômeurs….)
  • Des sociétés de plus en plus éclatées
  • L’absence, de plus en plus fréquente, de ce qu’on peut appeler « la pédagogie de l’exemple »
LES FACTEURS DE LA DELIQUESCENCE

AU NIVEAU GENERAL
Le constat :
La défiance via- à -vis du politique en général (« Tous pourris », ou bonnet blanc, blanc bonnet)
Les causes :
  • La complexité de plus en plus croissante de la vie en société
  • L’ingouvernabilité des Etats
  • La crise de la démocratie : elle a perdu les deux supports qui l’ont porté depuis son affirmation en Occident au XIXème siècle à savoir la nation et le peuple
  • La nation avec le développement de la supranationalité (Ex : UE)
  • Le peuple : développement d’un trop plein de protection de l’individu au détriment du collectif, de l’intérêt général
  • Le désengagement des Etats des services publics (L’Etat providence contesté et remis en cause sous la pression de la vague libérale depuis les années Reagan et Thatcher et confortée durant la décennie 90 jusqu’à la crise de septembre 2008 et ses prolongements en 2009)
  • Les effets déstructurants d’une mondialisation non -régulée
  • La déliquescence des acteurs de la socialisation (La famille, l’école et l’espace public : Associations, syndicats, partis politiques)
  • Les effets pervers de l’image et de communication notamment en matière de consommation et de besoins ; une pression de plus en plus importante au niveau de la demande globale face à la faiblesse de la création de richesses : « Tout le monde veut Tout et Tout de suite ».
  • La disparition des grands projets mobilisateurs et l’absence des personnages charismatiques
  • La banalisation du politique et des responsables politiques : une sorte de «désacralisation» de l’homme politique avec le processus de «peopolisation»


AU NIVEAU DU MAROC

En plus des raisons explicitées plus haut, il y a des causes spécifiques au Maroc :
  • Affrontement historique entre deux légitimités avec toutes les conséquences sur les partis politiques dits d’opposition. 
  • Les limites du système politique face à l’évolution historique et sociologique
  • Des gouvernements pléthoriques et hétéroclites sans cohérence politique
  • Ministères de souveraineté
  • Marge de manœuvre limitée du gouvernement et effritement de ses compétences au profit d’organismes extra-gouvernementaux (commissions et fondations)
  • La faiblesse de l’institution du chef de gouvernement et ce malgré les réforme de 2011.
  • Dysfonctionnement entre les différents gouvernements et l’administration centrale et territoriale (à cause de l’omniprésence du ministère de l’intérieur). 



LE MANIFESTE DES 300 : DE LA FRANCITE A « L’EXPURGATION DU CORAN » !


par Abdelmoughit BENMESSAOUD TREDANO


Il y a quelque temps, j’ai cru que la formule de pétition était dépassée. Elle revient au galop avec les templiers des temps modernes !!
Les Philippe Val, Alain Finkielkraut, Bernard Henry Levy, Pascal Bruckner …récidivent.
Plus de 250 signataires, un ancien président de la République, 3 anciens premiers ministres et un certain nombre d’habitués ont signé ce texte. Son initiateur n’est autre que Philippe Val, ancien directeur de l’hebdomadaire « satirique » Charlie Hebdo. On devine déjà le ton et la couleur.
Dans cet écrit intitulé « Manifeste contre le nouvel antisémitisme », des raccourcis et amalgames ont été allègrement et abusivement commis.

L’antisémitisme, selon leur perception et leur vision, par le biais d’un glissement sémantique et de formules savamment distillées, est devenu musulman.
Pas l’apanage d’un islam radical par exemple. Non. Il est presque le propre de l’Islam.
En effet, aujourd’hui, ils demandent plus.

Ils exigent désormais des Musulmans de modifier le texte sacré !

« Nous demandons que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémite catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime ».

Sans parler de l’inapplicabilité de la chose, eu égard à l’absence d’une hiérarchie et d’une autorité en Islam ,procéder par injonction est non seulement inacceptable, mais dénote une arrogance et un irrespect des convictions religieuses des autres.

Leur « islamophobie » était connue, mais les voir passer à de telles exigences … il y a de quoi être sidéré. En fait, rien ne doit étonner de la part de ces militants du sionisme par procuration.
Leur aversion contre l’islam et les musulmans est devenue légendaire !!

Déjà en 2015, au lendemain des attentats de Paris, ils avaient annoncé la couleur.
Dans « Les 60 intellectuels unis pour la liberté d’expression » et l’édition spéciale de l’hebdomadaire Le 

Point(1) , UN CERTAIN nombre d’intellectuels avaient commis les mêmes excès.

Les Français de culture musulmane étaient sommés de venir manifester en nombre(2) pour exprimer leur solidarité. Donc pour avoir un « certificat de francité » !!

Les « petits français » des périphéries et des quartiers dits difficiles qui ont refusé d’observer la minute de silence en janvier 2015 ont été considérés comme de mauvais Français, voire pas français, du tout.
Tout récemment, les Français de « souche » ont reproché aux « non-souchiens » selon la fameuse expression d’Alain Finkielkraut de n’être pas venus aux funérailles de J. Halliday.
Un exilé fiscal devient un héros ! Et doit être une référence pour tous les Français !!
Il n’est pas question ici de faire l’avocat d’une religion quelconque. Mon propos est de dénoncer les usurpations , les duplicités et les impostures.

L’attitude des intellectuels et des États en Occident n’est pas nouvelle (3).
Mais en France, elle devient quasi maladive. 
Est-il nécessaire de répondre ?

La bataille des idées doit être menée contre les falsificateurs de l’histoire (4) .
Lé réforme de l’Islam aussi.

Le jour où ces soi-disant intellectuels comprendront que les deux mondes, musulman et occidental, ne vivent pas la même temporalité, le jour ou l’ingérence occidentale cessera, lorsque que la question palestinienne trouvera son chemin vers la paix et le temps des croisades disparaîtra, la paix des esprits reviendra.


_______________________________________________________

(1) « Le 7 janvier. Une tragédie historique », Le Point, N° 2209 15 janvier, « Nous sommes CHARLIE », Librairie Générale française, janvier 2015, 165 pages. Une cinquantaine d’ouvrages a été écrite dans le même esprit et dans la même veine durant le premier trimestre de l’année 2015 !!
(2) Yann MOIX disait : « je propose que désormais on appelle musulman celui d’entre vous qui défilera avec nous »; Le Point, op. Cit, p.64.
(3) À trois dates différentes, j’ai mis en exergue cet acharnement occidental à vouloir coûte que coûte dominer cette région (le Moyen-Orient ) ; en 1992 (l’Occident et le monde arabo-musulman : de Hegel à Revel ; la même litanie voir mon livre intitulé « Irak, l’ONU et USA : de la mer des batailles à la guerre des Faucons » ), en 1998 ( Une fable cousue au fil blanc -même référence- ) et en 2015 (in Daech , le Barbare et le civilisé : Charlie, Daech , l’islamisme …et le reste : l’explication qui manque et une responsabilité non- déterminée… !!??).
(4) Un ouvrage collectif sera élaboré (par Aziz Chahir , Abdelkrim Boufara et moi-même) sur le rapport Occident / Orient et un éclairage sur les trois religions monothéistes et la géopolitique internationale et sera publié en novembre 2018.




La " FIN DE L’HISTOIRE " (1) ? ….. LA FIN DES IDÉOLOGIES ?

 Pr. Abdelmoughit Benmessaoud Tredano



A l’occasion de l’anniversaire de 200 ans de la naissance de Karl Marx, on publie ce papier écrit en octobre 1989. Il garde une grande actualité. Et ce malgré la disparition de la littérature politique et intellectuelle de tous les concepts, notions et terminologie ayant un rapport avec le marxisme.
Avec la crise du néolibéralisme, en dépit de sa domination actuelle, il n’est pas exclu que le retour des idées socialistes, alternatives et de partage reviennent au centre des débats.
C’est l’idée qui prévaut dans cet article .

11 mai 2018

On soutenant dans les milieux occidentaux depuis des années déjà la thèse de la fin des idéologies et cela par l’affaiblissement de celle qui en constituait l’instigatrice principale à savoir « l’idéologie socialo-communiste ».
Après la victoire fulgurante des différents mouvements de libération nationale à travers le monde et leur arrivée au pouvoir, leurs peuples n’ont pas attendu longtemps pour déchanter ; les espérances entretenues se sont, en effet, tragiquement effondrées.
Dans ce contexte précis, il a été affirmé que ces mouvements et partis d’inspiration communiste savaient faire la guerre mais étaient incapables de gérer la paix et d’initier une politique de développement socio-économique réussie. 
Politiquement, cette période a correspondu à l’événement du reaganisme (c'est-à-dire vers la fin de la décennie 70 début des années 80) :

L’état du monde était résumé par une phrase lapidaire du Président américain. Il disait, en effet, dans son discours d’adieu qu’il était venu changer les Etats-Unis, mais il s’est aperçu qu’il était en train de changer le monde !
La déconfiture de ces mouvements dans l’exercice du pouvoir, l’état de blocage des sociétés de la communauté socialiste ne pouvaient qu’enclencher un processus de désidéologisation des rapports internationaux et par conséquent de la gestion des pouvoirs nationaux. Ceci est d’autant plus probable, soutient-on, que face à la crise de ces derniers le capitalisme, malgré la persistance de la crise, s’est revigoré et aguerri.
Si cette interprétation n’est pas sans fondements, elle n’est pas toute l’explication des faits et dates ayant marqué la 2ème moitié de ce siècle.

La fin du communisme
Dans une livraison récente de « l’événement du jeudi », son directeur Jean François Khan disait : objectivement, la RDA n’est pas à proprement parler un enfer. On n’y meurt pas de faim ; l’économie n’y est pas complètement en faillite : les ethnies rivales ne s’y étripent pas ; les magasins n’y sont pas totalement vides…Et cependant, même ce communisme-là ne fait décidément pas recette. Quand on peut, on le quitte… » :
Au vu de ces scènes montrant des Allemands de l’Est quittant leur pays, on serait tenté, comme le claironnent déjà les média occidentaux, d’affirmer qu’il s’agit-là d’une preuve manifeste de « l’échec du communisme» et par conséquent, du triomphe du capitalisme.
Notre propos paraitra peut être comme un combat d’arrière garde et notre attitude comme celle d’un individu s’accrochant à un bateau en dérive, mais certaines vérités méritent d’être rappelées et explicitées, sachant pertinemment qu’explication ne veut pas justification.
Le socialisme a soixante-douze ans en URSS et une quarantaine d’années dans les pays socialistes d’Europe. Mais le plus important c’est qu’il est né dans un contexte historique foncièrement hostile. En effet, depuis 1917 une lutte politique, économique et militaire, par les Etats interposés, l’opposait aux tenants du capitalisme.
Autrement dit il a fonctionné avec une psychose de menace et d’étouffement. C’est au nom de sa sécurité et de sa défense que tout était permis. Un conservatisme et une bureaucratie s’y installent. Et, au lieu « de servir, le système se sert». L’individu apparait écrasé par une sorte d’Etat mastodonte. 
Ainsi, durant cette période, on a assisté non pas à l’application du socialisme et des principes pour lesquels il est venu mais d’un système sans âme, bureaucratique et personnalisé, sans grande prise sur la société civile.

Dans ces conditions, on ne doit pas s’étonner de se trouver devant un système bloqué, entretenu et maintenu en vie d’une manière artificielle.
N’empêche, malgré cette crise de fonctionnement, le système socialiste a apporté des acquis considérables en matière de grands équipements, de besoins sociaux-culturels et sportifs. Mais l’homme ne vit pas que de cela : la question du pouvoir, c'est-à-dire le rapport gouvernant-gouvernés n’était pas traitée et résolue d’une façon satisfaisante. C’est là la grande faille du système. Il s’agit maintenant de mener une réflexion sérieuse et d’entreprendre des actions devant apporter une réponse à cette grande question. 
L’état actuel des pays socialistes a fait dire a certains que la question qui se pose n’est pas celle de sa réforme, mais de sa succession.

Du capitalisme au socialisme.
En regardant ce qui se passe au sein du système capitaliste et des types de rapports qu’il instaure entre les Etats et les dangers qui leur sont inhérents, il parait impératif la mise en œuvre de réformes portant sur les modalités de son fonctionnement et ses finalités.
Cette appréciation n’est nullement exagérée car elle est soutenue par des idéologies patentées du capitalisme.
La terre a ses limites mais le capitalisme n’en a pas. Sa propension à l’expansion, à la domination et l’exclusion constitue le principal défi auquel l’humanité est déjà confrontée.
En examinant de près la situation au sein des sociétés capitalistes, on serait rapidement fixé sur ce que le système fait de l’homme et de l’environnement. 
Dans un compte rendu portant sur l’ouvrage de Pierre Chevènement, « Le Pari sur l’intelligence», le directeur du « Monde Diplomatiques» lui reprochait d’avoir commis : « …la double erreur de tout miser sur la raison et sur l’idéal. Deux termes dévalorisés dans une société qui cultive l’hédonisme, s’entiche des modes intellectuelles les plus fugaces, professe un prétendu réalisme qui ne saurait cacher l’absence de principes et, pour tout dire, de pensée».

Si on peut s’accorder avec Claude Julien sur le diagnostic qu’il fait de la société capitaliste, on ne peut souscrire à la critique de l’approche et de l’esprit adoptés par le leader du courant « Socialisme et République». (ex CERES) au sein du PS français.
Justement parce que ces sociétés modernes, notamment capitalistes, commencent à manquer de références, de principes directeurs, il faut développer le sens de l’idéal, l’idée du bien-être collectif partagé.

Des sociétés de partage
C’est l’idée que développent ces derniers temps les socialistes français : créer des sociétés de partage. 
Aussi, la crise du système socialiste et l’impasse à laquelle mènerait inéluctablement le maintien du capitalisme dans sa version intégrale inciteraient l’homme à imaginer d’autres formes d’organisation et de gestion des sociétés nationales et de l’ordre international en s’accordant avec ses besoins et en tenant compte des contraintes de l’environnement et des possibilités de la planète.

Et dans ces conditions, on peut réfléchir avec l’auteur qui soutient que : « nous allons changer, non pas d’époque mais de civilisation. Nos économies ne seront plus capitalistes, socialistes, communistes, elles seront de plus en plus mixtes et intégrées dans un système mondial qui devra trouver les voies de son organisation et les moyens de son autorité ». (André Chambraud).
S’il est encore difficile d’imaginer ces formes d’organisation, une chose est certaine, c’est l’ordre international tend vers ce scénario.
Avec la détente, le désarmement, la crise des systèmes et la prise en considération d’une manière constante des besoins de l’homme, les références et les enjeux idéologiques ne seront plus ce qu’ils étaient depuis le début de ce siècle. Une ère nouvelle s’annonce. Il importe de se préparer pour la vivre autrement.
LA « FIN DE L’HISTOIRE» :
La «fin de l’histoire » : Cette expression un peu provocante est empruntée à un intellectuel américain. C’est à la lumière des événements qui continuent à intervenir dans les pays socialistes qu’un magazine parisien y revient en rendant compte d’un article fort original et qui semble avoir fait un tabac durant cet été aux Etats-Unis. Il s’agit d’un texte signé par le philosophe et l’économiste du nom de Francis FUKUYAMA.
Ce débat est nécessaire et utile parce que les changements que connait actuellement la communauté socialiste, auront sans aucun doute, des répercussions sur l’idée de l’Europe et nécessairement sur l’ordre international.
L'intellectuel américain soutient en effet : « ce que nous sommes peut-être en train de vivre ce n’est pas seulement la fin de la guerre froide, ou le passage d’une période particulière de l’histoire d’après-guerre, mais la fin de l’Histoire, comprise en ce sens particulier : le point final de l’évolution idéologique du genre humain et l’universalisation de la démocratie libérale occidentale en tant que forme ultime de gouvernement humain ».
Autrement dit, l’auteur affirme, outre l’idée développée dans les lignes qui précèdent à savoir la fin des idéologies dans un sens réduit, mais aussi que le système de gouvernement et la gestion économique pratiqués en occident sont appelés à devenir universels.
Autre idée développée par les média occidentaux et qui appelle notre réflexion est celle relative à l’avenir du communisme. On y soutient en effet que dans l’état actuel des choses, il ne s’agit pas de réformer ce système mais de lui trouver un successeur.
Le philosophe français André GLUCKSMAN va plus loin dans la condamnation du communisme. Dans un hommage rendu à l’écrivain tchécoslovaque VACLAC HAVEL, il y soutient que : « Le citoyen socialiste vit la fin de l’histoire dans tous les sens du terme. La grande histoire est close, les petites histoires forcloses. Sortir du communisme c’est rentrer dans l’histoire et non sauter d’un système à l’autre ».

C’est autour de ces idées et de ces interrogations qu’il importe d’orienter le débat.
D’abord, il n’est peut être pas inutile de préciser davantage ce que nous entendions par la fin des idéologies. Le sens que nous lui avons accordé plus haut est précis : il ne s’agit nullement de la fin de la lutte des idées car celle-ci ne fait, peut être, que commencer. L sens retenu est en rapport direct avec l’histoire en particulier au moment ou deux systèmes politico-économiques se disputaient la domination du monde.
Revenons donc à l’histoire.
Depuis 1917, la révolution soviétique est entrée en conflit permanent avec le capitalisme mondial. Son alliance avec les partis communistes de l’Occident et des mouvements de libération dans le Tiers-Monde n’avait comme objectif que d’en saper la base. Si celle-là a été pour quelque chose dans la décolonisation, elle n’a rien pu faire quant à la destruction inéluctable du capitalisme. La guerre froide, en fin de parcours, a montré l’impossibilité d’une telle option pour la simple raison que chaque bloc possédait sa bombe. La coexistence pacifique qui s’en suivit a permis d’éviter le conflit final mais n’a pas pour autant arrêter la lutte entre les deux systèmes qui se la livraient par Etats interposés dans le Tiers-Monde.
Aujourd’hui, même cette petite guerre est jugée couteuse et pétrie de risques et l’option est déjà faite pour pacification du monde. (Soulignons que cette voie se heurtera inexorablement aux propensions expansionnistes du capitalisme).
C’est cette lutte, à fondements historico-idéologiques qui semble, pour des raisons nombreuses et diverses, tendre vers sa fin.
Cependant, une question essentielle demeure posée. A la lumière des réformes politiques et économiques introduites dans les pays de l’Est, on soutient globalement et sont en train d’introduire le capitalisme chez eux.

Le péché originel
Il importe d’abord d’apporter quelques précisions sur la démocratisation du système politiques des pays de l’Est. Y introduire la démocratie pluraliste ne contredit nullement l’idéal du socialisme. C’est la version léniniste du parti unique fondée sur certains principes (centralisme démocratique, soumission de la minorité à la majorité..), contribuant ainsi à évacuer la démocratie pour n’appliquer que le centralisme qui a été à l’origine de la version. Il est vrai que la formule était utile et efficace pendant la période de la clandestinité jusqu’ à l’accession du pouvoir et même durant son exercice pour les situations exceptionnelles (situation de guerre par exemple..). En dehors de ces cas, le parti unique tel qu’il était conçu et pratiqué ne pouvait permettre l’association de l’ensemble des citoyens à la chose publique. C’est d’ailleurs là la grande faille du système politique socialiste et qui a constitué la cause première de son blocage.
Aussi introduire la démocratie dans ces régimes ne devrai pas passer comme faisant œuvre nouvelle et encore moins constituer une contradiction avec l’idéal démocratique socialiste mais uniquement un rejet d’une forme de pouvoir qui lui est totalement étrangère.
SOCIALISME ET ECONOMIE DE MARCHE : La Restauration ?
En matière économique on soutient également que le principal reproche qu’on pouvait faire aux doctrinaires du socialisme, c’est d’avoir cru que le plan pouvait remplacer le marché. 
Il est vrai que la planification aidait certaines économies retardataires à écourter certaines étapes de leur développement mais appliquée d’une manière outrancière, elle ne pouvait que conduire à des monstruosités et des inepties.

En revanche, introduire le marché dans les économies socialistes ne signifie pas automatiquement la mise en œuvre des règles du capitalisme. Affirmer cela, c’est une absurdité, car considérer que le marché est né avec le capitalisme alors que celui-là se pratiquait depuis que l’homme a commencé à accorder une certaine valeur à ses produits et les échanger pour satisfaire certains des ses besoins.
D’ailleurs, la situation contre laquelle s’est élevé le marxisme du vivant de Marx c’est l’exploitation. Le marché tel qu’il était conçu et pratiqué durant le 19ème siècle, en plus de la propriété des moyens de production et des modalités de répartition des richesses et des revenus, aidait à cette exploitation.
Aujourd’hui, il est possible d’encadrer et le marché et la répartition, ce qui ne peut que conforter une application réformée du socialisme.

La voie salvatrice
S’il est encore difficile d’imaginer l’évolution future des Etats socialistes en matière de gestion économique, une chose est certaine, c’est qu’il serait naïf de penser un seul instant qu’ils sont en train d’instaurer le capitalisme. Nous n’apprenons rien à personne en affirmant que le capitalisme est le fruit d’une évolution historique et d’un milieu culturel bien déterminé et en tant que système d’ensemble, il ne semble pas être voué à une quelconque universalité. Si certains de ses piliers (le marché dans sa forme actuelle, la motivation matérielle…) risquant de constituer des références universelles, on ne peut soutenir valablement qu’il sera greffé dans sa version intégrale sur les sociétés socialistes. S’il advient que dans certaines parmi ces dernières, on serait tenté d’en faire une doctrine totale, le choc et le cout social ne peuvent qu’être traumatisants et donnant lieu à des situations difficilement métrisables.
Interrogé sur cette éventualité, c'est-à-dire le passage des sociétés socialistes au capitalisme, le sociologue soviétique Boris kagarlitski ne va pas par quatre chemins : « les conséquences en seraient épouvantables. Dans la meilleure des hypothèses, on connaitrait un capitalisme tiers-mondiste, corrompu, implacable et lié au pouvoir. Très vite cela se transformerait en « stalinisme de marché » de type « chinois ».
D’ailleurs, contrairement à ce que dit un proverbe arabe, on ne refait pas l’histoire deux fois de la même manière.

Ne l’oublions pas, le capitalisme dans ses différentes variantes, malgré quelques embellies ici et là, n’est pas encore sorti de sa crise. Pour ce faire, il semble qu’un vaste redéploiement planétaire est en train de s’opérer pour lui permettre, dans cette phase informatique et bureaucratique, de mieux s’adapter et se positionner. Cela nécessite de l’espace. L’Afrique, du moins pour l’Europe communautaire n’en constitue pas un de crédible et de porteur. L’Europe de l’Est, surtout son maillon faible risque, si elle ne gère pas cette période de transition d’une manière perspicace, de ne constituer pour le capitalisme ouest-européen qu’un Tiers Monde corvéable et exploitable à proximité de la porte.
La nature a peur du vide.
Au delà des considérations théoriques, économiques et géostratégiques, il existe un aspect autrement plus déterminant dans l’évolution future des sociétés socialistes. 
Depuis l’avènement, de ce système, les populations de ces pays nourrissaient un espoir dans la réalisation de l’idéal promis. Avec la période de blocage que celui-là a vécu et le démantèlement qu’il subit présentement, on serait enclin d’avancer que tout cela s’est irrémédiablement effondré. Rien n’est moins sur. La conviction en la possibilité et surtout sur les chances de réussir les réformes demeure vivace. En témoigne la situation en RDA.

En effet, malgré le départ de plusieurs dizaines de milliers, d’autres infiniment plus nombreux restent et manifestent pour prôner les réformes. Cette conviction et cet état d’esprit sont exprimés d’une manière éloquente par une militante de l’opposition constituée autour du Nouveau forum. A une question sur l’objectif de son mouvement, elle répond qu’il s’agit : « d’améliorer le socialisme en RDA parce que le spécificité de ce pays réside dans un système autre fondamentalement meilleur pour l’homme et pour la nature, que le capitalisme. Mais, ce système, aujourd’hui ne fonctionne pas. Je suis allé en Allemagne fédérale et j’en suis revenue avec la conviction que là-bas, le système social se heurte à des problèmes intrinsèques, insurmontables. Si la RDA réussit sur la voie des réformes, la vie ici sera meilleure que de l’autre coté... »
Ces propos, outre leur intérêt comparatif, renferment une profonde conviction. Celle de croire encore fermement dans l’idéal socialiste. Sans quoi, la situation serait pire que pendant la période de blocage, car la nature a peur du vide et du chaos.
Communisme et perspective historique.
Enfin, une dernière observation porte sur le communisme et l’histoire. Le philosophe A. Glucksman affirme que sortir du communisme, c’est rentrer dans l’histoire comme si celui-ci est ahistorique. Le socialisme n’est pas né du néant ; il est issu des entrailles du capitalisme. Il est venu pour répondre à un idéal. Il voulait faire aux peuples, l’ayant appliqué, l’économie de l’étape sanglante _qu’on oublie souvent_ qu’a connue le capitalisme durant le 19ème siècle. Mais une application dégénérée a donné un résultat peu enviable. Il s’agit aujourd’hui, d’apporter les réformes qui s’imposent. La conviction est déjà faite sur cette nécessité dans les sphères de pouvoirs dans la majorité des pays socialistes.
Les divergences portent sur le rythme à suivre entre les tenants du changement de Tous Et Maintenant et ceux qui appellent à la prudence pour éviter les dérapages.
Tout le monde doit se convaincre que les évolutions de société ne peuvent être le fait de décrets et de décisions 
administratives. L’envie et l’aspiration au changement ne doivent pas faire oublier le temps qu’il exige. Les impatients risquent de rater le coche et les conservateurs de regretter d’avoir ignoré une vérité universelle : on ne peut continuer à verrouiller indéfiniment des situations par la force dans un carcan supposé hermétique et indestructible. La loi de la nature est le changement ; ceux qui s’attachent aux situations acquises ne peuvent l’empêcher.

(1) (NDRL) Nous publions dans notre «tribune de discussion» la contribution de notre camarade Abdelmoughit Benmassaoud Tredano, enseignant à la faculté de droit de Casablanca et collaborateur du journal « Al Bayane ».Le point de vue du camarade Trédano, tel qu’il est publié aujourd’hui, est en fait, la réunion de deux articles adressés au journal en octobre 1989 et dont la parution avait été différée, avec l’accord de l’auteur lui-même. Réunis, ces deux textes invitent le lecteur à réfléchir sur l’évolution qui affecte et affectera le champ des relations internationales, du fait des profondes mutations en cours dans les pays de l’Est européen.

Ecrit et envoyé au journal Al Bayane le 04/10/1989.

Cress Revue

{picture#http://store4.up-00.com/2017-07/149982714684611.jpg} Revue marocaine des sciences politiques et sociales, Dossier "Economie politique du Maroc", volume XIV, Hors série. Les auteurs du volume n'ont pas hésité ... {facebook#http://facebook.com} {twitter#http://twitter.com} {google#http://google.com} {pinterest#http://pinterest.com} {youtube#http://youtube.com} {instagram#http://instagram.com}

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