La Renaissance: un mythe du grand récit de la Modernité. Le discours sur soi en Occident Abdesselam Cheddadi





La Renaissance: un mythe du grand récit de la Modernité. Le discours sur soi en Occident

Abdesselam Cheddadi

Université Mohammed V de Rabat


De la fin du Moyen-Âge, tel qu’il est défini en Occident, à l’époque contemporaine, le discours occidental sur soi, sur les autres et sur le monde, sortant des limites de sa fonction première identitaire, s’est progressivement imposé au reste des sociétés humaines de la planète comme seul discours légitime sur la Modernité jouissant d’une validité universelle. Se conjuguant avec d’autres moyens de puissance et d’instruments de domination, il a permis à l’Europe de conquérir la Terre militairement, politiquement, économiquement et culturellement, en suscitant des réactions diverses allant de la résistance et de l’opposition armées à des formes variées d’acceptation et d’hybridation. Partout dans le monde, en conséquence de cette longue période de confrontations et de luttes, il a imprimé sa marque profonde et indélébile sur les consciences et les conduites individuelles et collectives. Si ce discours semble aujourd’hui fléchir, céder du terrain, et même faire de la place à une certaine autocritique, il reste encore largement hégémonique, et rien ne permet encore de prévoir jusqu’où les contre discours qu’il a suscités pourront en neutraliser les effets dans le nouveau contexte de la globalisation, propice aux discours particularistes autant qu’aux discours universalistes.

Sans jamais prendre la forme d’un discours formellement unifié, sans jamais être porté par des instances et des voix exclusives, le discours occidental sur soi, sur les autres et sur le monde se déploie dans de multiples stratégies discursives diffuses, souvent impersonnelles, mettant en œuvre des croyances, des valeurs, des idéaux, posant des normes, usant à la fois du récit historique et des constructions mythiques, religieuses, philosophiques, scientifiques, faisant appel concurremment au concept et à l’image, aux métaphores et aux symboles, et, bien souvent, fermant les yeux sur ses contradictions et ses paradoxes. Présent à la fois dans les productions intellectuelles et les objets matériels, les institutions, les configurations spatiales et temporelles, il les imprègne comme l’air qu’on respire. Les saisies que l’on peut en faire sont nécessairement partielles, fragmentaires, voire arbitraires. Il ne pourra donc pas s’agir ici d’une présentation méthodique et systématique, celle-ci étant





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quasiment impossible. Il ne s’agit que de suggérer, dans un effort purement subjectif, quelques aspects de quelque chose qui est en soi incernable et insaisissable et qui, dans une perspective d’histoire globale, paraissent les plus pertinents.

Ce discours peut être saisi à partir des principaux thèmes à travers lesquels il s’est donné à voir avec le plus d’efficacité et de permanence, surtout à partir du XIXe siècle: d’une part les trois thèmes généraux à connotations identitaires de la “Renaissance,” des “Lumières” et de l’“Europe” et, d’autre part, les trois thèmes de l’“universalisme,” de la “civilisation” et du “progrès,” qui touchent au rapport à l’autre et au positionnement dans le monde. Le thème de la “globalisation,” tout en faisant partie intégrante de ce discours, marque

à   la fois le terme d’une évolution du processus d’ensemble de la Modernité et l’émergence d’une problématique nouvelle du discours moderne sur soi en général qui, par la force des choses, s’impose tout autant à l’Occident qu’au reste du monde. Dans ce court essai, je vais me concentrer sur le thème de la Renaissance.

La vision commune de la “Renaissance”

L’Europe contemporaine revendique la “Renaissance” comme sa matrice,

à   la fois origine, point de départ et source de ses développements ultérieurs: origine temporelle, marquant une rupture radicale avec son propre passé récent et le passé humain en général, point de départ et source d’une nouvelle vision culturelle, politique et sociale et d’un nouveau positionnement dans le monde. Il s’agit d’un discours reconstruit et constamment remodelé au cours des siècles qui ont suivi la rupture supposée avec le Moyen-Âge, jusqu’à notre époque. Dans les couches successives de son élaboration, ce n’est qu’au XIXe siècle que le terme de “Renaissance” prend sa forme définitive et sa consécration comme élément fondamental du grand récit de la Modernité, même si, depuis les années vingt du XXe siècle, il a fait l’objet de constantes tentatives révisionnistes.

On admet généralement, avec toutes les précautions et les incertitudes qui entourent la question, que la période de la Renaissance s’étend du milieu du XIVe siècle jusqu’à la fin du XVIe ou au milieu du XVIIe siècle. Toutefois, plusieurs auteurs du XXe siècle apportent des arguments divers pour en faire remonter les premières manifestations au XIIIe, voire au XIIe siècle. D’autres en nient même le bien fondé. Mais dans tous les cas, on en fait un phénomène purement européen, auto-générateur, ne devant rien aux cultures


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et civilisations non européennes, et dont le propre, au contraire, est de s’en distinguer.1

La Renaissance est partie intégrante du “grand récit” sur la Modernité. Elle est l’objet d’un discours foisonnant, multiforme, porté par des disciplines et des supports les plus divers, ‒ littérature, musique, histoire, peinture, cinéma, radio, télévision, manuels scolaires et universitaires, presse spécialisée et généraliste ‒ et par des institutions ‒ musées, universités, centres de recherche. Des figures majeures comme celles de Léonard de Vinci, Michel-Ange, Shakespeare sont familières dans le monde entier, et le terme de Renaissance est entré partout dans le vocabulaire commun. Au XIXe siècle, des opéras comme Lucrèce Borgia de Donizetti (1833), Don Carlos de Verdi (1867), Benvenuto Cellini de Berlioz (1838), Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg de Wagner (1868) exaltent des héros de la Renaissance, hommes politiques ou artistes. Au XXe siècle, la Renaissance est popularisée dans de très nombreux romans comme ceux de Rafael Sabatini (La Vie de César Borgia et Colombus) et d’Irving Stone (The Agony and the Ecstasy), et des films comme ceux de Carol Reed (Le Troisième homme), Fred M. Wilcox (Planète interdite) et Akira Kurosawa (Le château de l’araignée et Ran). A ces figures emblématiques et à ces œuvres universellement répandues, il n’existe aucun équivalent dans les autres civilisations ou cultures du reste du monde.

Deux extraits de deux encyclopédies anglaises récentes donneront une première idée de la façon dont la “Renaissance” est présentée communément.

Dans l’introduction de The Encyclopedia of Renaissance and the

Reformation,2 on en trouve la vision traditionnelle, la plus largement répandue:

“La Renaissance, un vaste mouvement culturel s’étendant sur quelques trois siècles de l’histoire européenne, est si riche, si varié et dont les réalisations sont si impressionnantes qu’il met au défi toute tentative d’en prendre la mesure ou de le définir. Un de ses premiers aspects, déterminant à coup sûr pour le cours de son développement, fut la redécouverte des classiques, étudiés pour la première fois depuis

1.  Des travaux récents, notamment les deux ouvrages de Jerry Brotton, The Renaissance Bazaar. From the Silk Road to Mechilangelo (London: Oxford University Press, 2002), et de Lisa Jardine and Jerry Brotton, Global Interests. Renaissance Art between East and West (London: Reaktion Books Ltd, 2000), tentent de replacer la Renaissance dans son environnement historique en insistant sur les rapports Est-Ouest. En outre, il faut souligner que le traitement du concept de Renaissance diffère assez largement d’un pays à l’autre, certains y mettant très fortement l’accent comme l’Italie, d’autres, comme l’Allemagne, préférant l’inclure dans une vision d’ensemble de la première modernité.

2.  The Encyclopedia of the Renaissance and The Reformation, revised edition, Facts File, Inc., New York, 2004, 1987. Voir le texte original en anglais de l’extrait traduit par moi-même dans l’annexe 1.


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les siècles obscurs sans les préconceptions théologiques. Comme l’a fait remarquer Walter Pater (critique anglais du XIXe siècle), le phénomène de la Renaissance fut si complexe que l’humanisme, ainsi qu’on a décrit le culte de l’antiquité, n’en constitue qu’un élément ou un symptôme. Il est vrai que, avant même le quatorzième siècle (l’époque de Pétrarque, pionnier de l’humanisme), les ébauches d’un nouvel esprit furent déjà manifestes dans la culture du monde occidental.

(…)

Quelle que fût sa genèse, les contributions de cet âge dynamique sont multiples et spectaculaires. Ce fut une période d’exploration, de recherche, de rénovation, de renouveau, qui se caractérise par une vitalité unique en son genre. C’est à la Renaissance que nous devons la découverte de l’Amérique et des Indes, l’invention de l’imprimerie, la réforme protestante, et, dans le champ des lettres et des arts, les accomplissements sans égaux de Michel Ange, Léonard, Dante, Pétrarque et Boccace. Franchissant les frontières de son lieu de naissance en Italie, son génie réapparut plus tard chez Montaigne, Shakespeare et Cervantès, et finit par stimuler les arts dans toute l’Europe.

Peut-être, plus important que toute inspiration individuelle, la Renaissance apporta-t-elle un nouveau sens de la liberté et une nouvelle appréciation de l’homme et de ses potentialités, un héritage qui a constitué un précieux patrimoine pour toutes les générations ultérieures. Pour les historiens, la Renaissance eut une fin, comme toutes les choses humaines doivent en avoir une, mais en un sens plus profond et plus vrai, la Renaissance est toujours vivante. Les créations de ses grands artistes sont toujours regardées avec émerveillement, ses paladins dans les lettres sont encore lus et restent des “best sellers”; avec non moins de dévotion sinon de fascination, la nature et la signification de ces siècles uniques sont encore étudiées et analysées par les scientifiques.

Dans l’introduction de Historical Dictionary of the Renaissance,3 on en trouve la version critique révisionniste la plus récente:

“La Renaissance” est habituellement bien facile à comprendre. Elle peut être décrite comme une simple “re-naissance” culturelle d’une civilisation avancée, après environ un millier d’années où la barbarie politique et le chaos social avaient brisé la vie des peuples européens. La Renaissance semblait marquer la redécouverte par les Européens



3. Charles G. Nauert, Historical Dictionary of the Renaissance (Maryland and Oxford: The Scarecrow Press, Inc., Lanham, 2004). Voir le texte en anglais de l’extrait traduit par moi-même dans l’annexe 2.


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de l’ouest des cultures perdues des anciennes Grèce et Rome. Aussi bien pour les scientifiques que pour les hommes éduqués qui voyaient l’histoire humaine du point de vue du XIXe et du début du XXe siècles, la Renaissance a marqué le moment décisif où a commencé le “progrès” vers un meilleur état du monde –vers la modernité–, partant de l’Italie et se propageant ensuite à travers les Alpes. C’était la conception qu’on trouve dans la Civilisation de la Renaissance en Italie de Jacob Burckhardt (1860). Il affirmait carrément que la Renaissance italienne fut “le premier enfant de l’Europe moderne.” Cette même idée avait déjà été exprimée dans les travaux du premier grand homme de lettre et intellectuel de la Renaissance, l’humaniste italien Pétrarque. Comme chacun peut le voir, la période décrite comme “la Renaissance” a produit quelques-uns des chefs d’œuvre de la civilisation occidentale moderne: l’art de la Haute Renaissance (Léonard de Vinci, Michel Ange et Raphaël), les ouvrages et les poèmes des géants littéraires de la Renaissance (Pétrarque, Machiavel, Rabelais, Cervantès, Shakespeare); les travaux de ceux qui ont redécouvert un grand nombre de trésors oubliés de la littérature latine et virtuellement tout ce que nous possédons maintenant des trésors littéraires de l’ancienne Grèce (à l’exception d’Aristote, qui avait été découvert deux cents ans plus tôt). Au cours de ces siècles (grossièrement de 1330 à 1640) ont été produits les chefs d’œuvre que les classes éduquées de l’Europe moderne et de l’Amérique considèrent comme une partie vivante de leur propre culture.

C’était là la vision conventionnelle de la Renaissance, et pour beaucoup de lecteurs, même les plus instruits, elle continue à prévaloir. Mais elle pose un problème: bien qu’elle comprenne beaucoup de jugements valides sur certains points spécifiques (par exemple, le fait qu’il y avait eu réellement une redécouverte spectaculaire de l’héritage littéraire de l’antiquité classique), elle est fondamentalement fausse – fausse sur bien des plans, mais particulièrement
à   cause de son incompréhension totale de la culture et de la société qui avait immédiatement précédé la Renaissance, le Moyen-Âge. Le défaut fatal du tableau que présente Burckhardt de la Renaissance est qu’il a pris à son point de départ un moyen-âge qui n’a jamais existé. S’il est vrai que durant les siècles qui ont immédiatement suivi la chute de l’Empire romain, il y avait eu une longue période de désordres violents et de déclin culturel, une partie de l’héritage classique avait été préservée, et vers la fin du XIe siècle, les jours les plus sombres étaient révolus. Aux XIIe et XIIIe siècles, l’Europe occidentale avait créé de nouvelles institutions politiques efficaces, une Eglise puissante et instituée sur le plan terrestre, une économie prospère en expansion, une population en croissance rapide, et une vie culturelle nouvelle et créative.


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Les siècles qui virent l’édification des cathédrales romanes et gothiques de l’Europe occidentale, qui retrouvèrent les écrits d’Aristote et assimilèrent leurs principales idées, et qui inventèrent l’université comme un centre pour un haut niveau d’éducation, assurément n’étaient pas des siècles de barbarie. S’il y avait eu des “siècles obscurs,” ils étaient déjà passés au cours des grands siècles de la civilisation médiévale. La faiblesse de ce tableau traditionnel du Moyen-Âge avait déjà été révélée par une remarquable floraison d’études médiévales qui étaient en cours à l’époque même où écrivait Burckhardt. Au fur et à mesure que les réalisations du Moyen-Âge étaient progressivement mieux comprises, il devint difficile de regarder la Renaissance comme une simple redécouverte de la “civilisation,” après des siècles où elle avait été perdue. Vers les années 1930, de nombreux spécialistes médiévaux remirent en question le fait même qu’il y ait eu une Renaissance. Et s’il y en eut une, elle eut lieu peut-être durant le XIIe siècle, non au XIVe, idée qui fut suggérée dans le titre du livre du médiéviste américain influent, Charles Homer Haskins, La Renaissance au XIIe siècle (1927). En 1940, le chercheur canadien Wallace K. Ferguson appela la Renaissance “l’enfant de l’histoire le plus intraitable”; et son étude qui a fait date, La Renaissance dans la pensée historique (1948), a retracé l’apparition, la maturation et le déclin du concept traditionnel de Renaissance – la Renaissance selon Burckhardt. Toute une génération de jeunes chercheurs (dont je suis) ont réfléchi sur ce qu’est devenu “le problème de la Renaissance.” Le terme même de Renaissance devint discutable, et un grand nombre de spécialistes évitèrent de l’utiliser. Le terme “Renaissance” fut considéré comme mort et sans utilité.”

Ce qui doit être souligné ici dès à présent, c’est que le terme de “renaissance,” utilisé dans un sens absolu ‒La Renaissance‒, tend à désigner, depuis le XIXe siècle et dans une large mesure jusqu’à nos jours, un moment axial de l’histoire de l’humanité au-delà d’un “esprit,” d’un “mouvement culturel,” d’“une période de l’histoire européenne.” Aucun moment, aucune période, dans aucune société extra-européenne, si glorieux soient-ils, ne sont entourés de la même auréole de célébrité. Aucun des grands moments d’efflorescence qu’ont connus le Moyen-Orient, l’Egypte, la Chine, l’Inde, l’Afrique ou l’Amérique ne jouit de la même reconnaissance. Ce fait est en soi significatif. Il dénote une certaine conception de l’histoire et un positionnement de l’Europe dans cette histoire qu’on présente comme allant de soi et qui, de fait, passent assez largement pour tels.

Des critiques récentes

Toutefois, on doit souligner que des travaux récents mettent radicalement en cause cette vision sur bien des plans. L’extrait suivant, tiré de l’Introduction


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au livre de Jerry Brotton, The Renaissance Bazaar,4 publié en 2002, donne une bonne illustration de cette nouvelle attitude. Je le cite ici malgré sa longueur:

“Le Bazar Renaissance décrit la période historique commençant au XVe siècle, quand les sociétés orientales et occidentales entretenaient vigoureusement un commerce de l’art, des idées, et des marchandises de luxe dans un échange compétitif mais amical qui façonna ce que nous appelons maintenant la Renaissance européenne. Le bazar oriental est une métaphore adéquate pour les transactions fluides qui avaient lieu tout au long des XVe et XVIe siècles, quand l’Europe avait commencé

à   se définir par l’achat de produits et par l’émulation avec l’opulence et la sophistication culturelle des cités, des marchands et des savants des empires des Ottomans, des Perses et des Mamelouks d’Egypte. Le flux des épices, des soieries, des tapis, de la porcelaine, de la majolique, de la porphyre, de la verrerie, de la laque, des couleurs, des pigments en provenance des bazars de l’Espagne musulmane, de l’Egypte mamelouke, de la Turquie ottomane, de la Perse, de la route de la soie entre la Chine et l’Europe avaient fourni l’inspiration et les matériaux pour l’art et l’architecture de Bellini, van Euck, Dürer et Alberti. La transmission de l’astronomie, de la philosophie et de la médecine arabes avaient également profondément influencé les penseurs et les hommes de science comme Léonard de Vinci, Copernic, Vésale et Montaigne dont les idées sur le fonctionnement de l’esprit et du corps humains, ainsi que la relation individuelle avec le vaste monde sont encore aujourd’hui considérées comme le fondement de la science et de la philosophie modernes. Ce fut l’impact complexe de ces échanges entre l’est et l’ouest qui créa la culture, l’art et les études académiques associés sur le plan populaire avec la Renaissance.

Depuis les Croisades européennes des XIe, XIIe et XIIIe siècles dans les terres saintes, les chrétiens et les musulmans avaient ouvertement commercé et échangé des marchandises et des idées, en dépit des antagonismes religieux et des conflits militaires. Vers la fin du XIIIe siècle, le marchand vénitien Marco Polo était allé au-delà, voyageant jusqu’en Chine à la recherche de nouvelles possibilités commerciales. Aux environs du XIVe siècle, le monde politique et le monde commercial de l’Europe et de l’Asie connaissaient de profonds changements. L’Europe était en

4.  Bretton, The Renaissance Bazaar, Introduction, 1-4. Pour une traduction française, voir Le Bazar Renaissance Comment l’Orient et l’islam ont influencé l’Occident, trad. par Françoise et Paul Chemla, LLL Les liens qui libèrent, 2011, 15-18. Traduction en français par moi-même. Voir le texte anglais dans l’annexe 3.


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train de faire du commerce à égalité avec les puissants empires d’Egypte, de Perse et de Turquie. Deux exemples de ces échanges donnent le ton de ce livre et montrent l’impact de l’est sur l’Europe des XVe-XVIe siècles. En 1487, le sultan mamelouk égyptien Qä’it Bay envoya une magnifique ambassade à Florence dans une tentative d’établir un accord commercial en vue de couper son rival ottoman du commerce italien. Le secrétaire du souverain de Florence Laurence de Médicis raconta avec étonnement que l’escorte égyptienne arriva avec des richesses rarement vues en Italie. On y trouvait du baume, du musc, du benjoin, du bois de santal, du gingembre, de la mousseline, des chevaux arabes et de la porcelaine chinoise. L’impact de ces objets luxueux sur la vie italienne était rapporté dans les détails des peintures et de l’architecture de Masaccio, Filarete et Mantegna, qui tous incorporaient dans leurs peintures des animaux exotiques, des calligraphies islamiques et le lustre des boiseries laquées, du porphyre, des soieries à motifs et des tapis au style complexe. Léonard fut si impressionné par la réputation de Qä’it Bay qu’il écrivit en 1484 une série de rapports sur des projets scientifiques et architecturaux qu’il lui proposait de réaliser en Turquie. Léonard croyait clairement que la richesse, le patronage et la puissance politique se trouvaient dans les cours à l’est de l’Europe continentale.

Environ un siècle plus tard, un échange différent eut lieu cette fois-ci de l’ouest à l’est. En 1578, la Reine Elisabeth Ière d’Angleterre envoya une cargaison de marchandises comprenant du plomb pour la production d’armes du sultan Murat III à Istanbul. Ayant été excommuniée par le Pape huit ans plus tôt, elle n’avait aucun scrupule à accepter le statut de l’Angleterre en tant qu’Etat vassal de l’Empire ottoman, afin de stimuler le commerce et rechercher les faveurs des Ottomans comme alliés potentiels contre l’Espagne catholique. L’alliance surprenante de l’Angleterre ave les Ottomans avait un impact direct sur le théâtre et la littérature de l’Angleterre élisabéthaine, comme on le voit dans les pièces de Christopher Marlow, Le grand Tamerlan (1587) et Le Juif de Malte (1590), et l’Othello de Shakespeare, le Maure de Venise (1603). Ces deux exemples montrent que quelques-uns des plus grandes productions de la culture européenne de la Renaissance avaient émergé de rencontres et d’échanges avec l’Orient. Bien que l’Europe fût publiquement engagée dans un conflit militaire et une confrontation avec les Empires musulmans sur ses frontières orientales, le commerce et les échanges se poursuivaient habituellement sans prendre en considération les différences idéologiques.


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Ces histoires ne constituent qu’une petite part d’un plus grand ensemble de témoignages qui réduisent au silence une version de la Renaissance de plus en plus moribonde. Selon cette dernière, la culture européenne redécouvrit à partir du XIVe siècle une tradition intellectuelle gréco-romaine perdue, ce qui permit aux savants et aux artistes vivant presque exclusivement en Italie de développer des manières plus cultivées et plus civilisées de penser et d’agir; ce qui, à son tour créa les conditions pour l’éclosion de la littérature, de l’art et de la philosophie de personnages comme Pétrarque, Michel Ange et Ficino. Selon la même approche, la Renaissance forma une base durable pour la civilisation européenne moderne.

Dans ce livre, nous suggérons qu’une fois qu’on a commencé à comprendre l’impact des cultures orientales sur l’Europe continentale de 1400 à 1600, cette conception traditionnelle de la Renaissance européenne s’écroule. Nous suggérons également qu’il n’y a pas une seule théorie unifiée ou vision de la Renaissance européenne. L’impact de l’Orient avait eu un effet décisif sur la perspective européenne au XVIe siècle, mais à côté d’autres facteurs qui changèrent la société européenne

à  la même période. L’invention de l’imprimerie en Allemagne au milieu du XVe siècle et la Réforme de Luther au début du XVIe siècle ne furent pas influencées par les mêmes facteurs que ceux qui avaient inspiré l’art italien de Bellini et Mantegna. Sur bien des aspects, ces développements de l’Europe du nord étaient hostiles à l’art, à la philosophie et à la culture politique de l’Italie qui est habituellement perçue comme constituant la quintessence de la Renaissance. Les voyages des découvertes ibériques de la fin du XVe siècle produisirent des cultures au Portugal et en Castille qui avaient peu de choses en commun avec ce qui se faisait alors en Allemagne et en Italie. De profondes différences régionales en politique, en art et dans la société laissent à penser qu’il est devenu impossible de soutenir la croyance en une attitude cohérente ou un “esprit” qui impulsait la Renaissance européenne.”

Tout en étant d’accord avec cette attitude critique de la vision traditionnelle ou révisionniste de la Renaissance, je me place dans une perspective plus large, celle de l’histoire globale. Dans ce cadre, les diverses visions de la Renaissance doivent être considérées comme faisant partie intégrante du grand récit de la Modernité et du discours de l’Occident sur soi, sur les autres et sur le monde, ce discours faisant lui-même partie d’une histoire de la Modernité en tant que moment de l’histoire globale. Pour une véritable compréhension de la dimension réelle de la Renaissance européenne, il faut replacer plus


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précisément l’Europe ‒ en questionnant le concept même d’Europe ‒ dans le contexte historique global de la période allant du XIIe au XVIIe siècle d’une part, et d’autre part, il faut comparer l’efflorescence de la “Renaissance” dite européenne aux très nombreuses efflorescences qui ont eu lieu ailleurs, à différentes époques historiques.

La construction du mythe de la “Renaissance” au XIXe siècle

Il est difficile de retracer avec précision le début du discours sur la Renaissance. Si on peut trouver à l’époque même où on place habituellement celle-ci (du milieu du XIVe au milieu du XVIIe siècle) les éléments qui ont pu nourrir ce discours, c’est seulement depuis le XIXe siècle que la “Renaissance” comme notion commune, concept, et comme période historique fait l’objet d’un récit globalisant: c’est alors qu’on en établit la chronologie et l’évolution, et qu’on en scrute les significations, les contenus et l’espace de déploiement.5 Sur ces différentes questions, trois travaux, parus presque en même temps, ont constitué un tournant décisif: La Renaissance (volume VII de L’histoire de France, 1855) de Jules Michelet, Le renouveau de l’Antiquité classique du premier siècle de l’humanisme6 (1859) de Georg Voigt, et The Civilization of the Renaissance in Italy (1860) de Jacob Burckhardt.7 Les trois auteurs sont d’accord sur un point essentiel: la Renaissance marque une rupture avec le Moyen-Âge. Michelet, qui d’après Lucien Febvre, est l’inventeur de la Renaissance avec un grand R, la fait revivre au prix du sacrifice du Moyen-Âge qu’il avait jusque-là adoré. “Pour pouvoir vivre à l’aise dans sa Renaissance, Michelet tue, achève, assassine ʽcet état bizarre et monstrueux, prodigieusement artificiel’: le Moyen-Âge chrétien.”8 Pour Voigt, le renouveau de la civilisation antique a créé un nouveau système de valeurs et d’attitudes; pour Burckhardt, s’il y a eu effectivement une rupture nette avec le Moyen-Âge, la résurrection de la civilisation antique n’y a

5.   Voir Angelo Mazzocco (éd.), Interpretations of Renaissance Humanism (Leyd- Boston: Brill,

2006), Introduction, 1. Aux ouvrages de Voigt et de Burkhardt, il faut ajouter le VIIe livre de L’histoire de France de Jules Michelet, intitulé Renaissance. Ce serait Jules Michelet qui aurait créé (ou du moins popularisé) la notion de Renaissance avec un grand R, comme l’affirme Lucien Febvre dans son livre Michelet et la Renaissance. Pour une présentation d’ensemble de la place de la notion de Renaissance dans le champ de la recherche historique contemporaine en Occident, voir Axelle Chassagnette, “Les concepts de Renaissance et d’humanisme en Allemagne: quelques remarques sur la (non) définition d’un champ d’étude dans la recherche contemporaine en histoire,” in Revue de l’IFHA (en ligne) 2, (2010): 164-79.

6.  Georg Voigt, Die Wiederbelebung des classischen Alterthums oder das erste Jahrhundert

des Humanismus 2 vols. (Berlin, 1859, 4e ed. Berlin, 1960).

7.  Jacob Burkhardt, The Civilization of the Renaissance in Italy (publié d’abord en allemand sous le titre Die Cultur der Renaissance in Italien, Suisse: Schweighauser’sche Verlagsbuchhandlung, 1860.
8.  Lucien Febvre, “Comment Jules Michelet inventa la Renaissance,” Le Seuil, “Le Genre humain,” 1993/1 N° 27, 77-87.


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pas constitué l’élément fondamental. D’autres éléments importants, tous enracinés dans la culture médiévale, y ont également joué un rôle (notamment les institutions importées de Germanie par les Lombards, la chevalerie et d’autre formes de civilisation venues du Nord). Burckhardt insiste surtout sur le fait qu’avec l’émergence d’une culture distinctive en Italie basée sur un solide individualisme, une prédilection pour le siècle et l’accent sur la personne humaine qui font contrepoids à l’Eglise du Moyen-Âge et au monde médiéval en général, on assiste à la naissance de l’Europe moderne.

Comme l’a souligné Wallace K. Ferguson, la thèse de Burkchardt concernant l’interprétation de la Renaissance, venant après les multiples interprétations qui en ont été faites depuis le premier humanisme et s’en nourrissant, est une création originale puissante qui a été acceptée par la majorité des historiens pendant plus de cinquante ans et qui demeure la conception classique autour de laquelle les tempêtes du révisionnisme font rage avec une violence croissante.9 Je vais donc m’y arrêter un peu plus longtemps.

Ferguson remarque qu’en ce milieu du XIXe siècle, où Burckhardt développe sa théorie, le temps était mûr pour une idéalisation de la Renaissance, après l’idéalisation néoclassique de la Grèce ancienne ou l’idéalisation romantique du Moyen-Âge. Un des aspects de cette idéalisation était de faire de l’époque de la Renaissance un passé idéal qui permettrait d’échapper au présent. Mais c’était surtout en tant qu’elle marquait l’heure de naissance du monde moderne qu’elle avait acquis sa signification historique positive. Se défendant d’être un philosophe, Burckhardt imprima néanmoins

à   son œuvre une forte cohérence basée sur l’affirmation que l’historien de la civilisation devait concentrer sa recherche sur la découverte de la mentalité du peuple et l’esprit du temps. Pour lui, il existe une mentalité, un caractère, un esprit, un Volkgeist, propres à une nation à une époque déterminée.10 Trois facteurs, selon lui, ont concouru à former l’esprit de la Renaissance italienne: une nouvelle conception de l’Etat comme création consciente et calculée, comme “œuvre d’art”; la conception d’un individu dépendant entièrement de ses ressources propres et les développant au maximum, en n’ayant en vue que des fins égocentriques et en n’étant plus inhibé par des modèles sentimentaux ou traditionnels; et le renouveau de l’Antiquité dans les arts et les lettres. Mais contrairement à la plupart des commentateurs qui avaient fait de ce dernier facteur la caractéristique principale de l’ensemble de la Renaissance,



9. Voir Wallace K. Ferguson, The Renaissance in Historical Thought. Five centuries of Interpretation. (Boston: Houghton Miflin Company, …, 1948).
10.  Ferguson, The Renaissance in Historical Thought 187 et suiv.


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Burckhardt y voit, certes, un élément qui a coloré la civilisation de la Renaissance de mille manières, mais sans en faire un élément essentiel à son évolution. Pour lui, le retour à l’Antiquité n’était pas la cause du phénomène de la Renaissance, mais bien au contraire un de ses résultats. En se combinant de diverses manières et en imprégnant tous les aspects de la société et de la culture, ces trois facteurs ont formé à la fois l’individualisme et la modernité, qui sont les deux clés d’interprétation de la Renaissance.

Les thèses sur la Renaissance cristallisées par Michelet, Voigt et Burckhardt au milieu du XIXe siècle se résument pour l’essentiel en trois idées forces: renouveau des études antiques, rupture avec ce que l’on a désormais appelé le Moyen-Âge, naissance de la modernité. Autour de celles-ci, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, plusieurs questions restent controversées: origine géographique, chronologie et expansion du phénomène de la Renaissance; notion de Renaissance, conditions de son surgissement et légitimité de son usage; appréciation de l’époque médiévale et de la scolastique; rapport avec l’Eglise et rôle qu’elle a joué; évaluation de l’importance de l’efflorescence scientifique, littéraire et artistique au cours de la période; sens et contenu de la modernité qu’elle a initiée, en particulier l’idée de redécouverte de l’homme et du monde.11 Mais dans tous les cas, et quelle que soit l’appréciation qu’on en fait, la Renaissance est présentée comme un phénomène purement européen. Le contexte historique mondial contemporain et le rapport qu’entretient cette période avec l’histoire humaine globale sont passés sous silence ou posés d’une manière étroitement européocentriste.

C’est cette lacune que tente de combler Jerry Brotton dans son livre Renaissance Bazaar.12 La nouvelle approche est exprimée ainsi dès la préface à la traduction française de ce livre:

“S’il est un moment de l’histoire où, de l’avis général, naît la civilisation européenne moderne, c’est sûrement la période que l’on appelle la Renaissance – les années 1400-1600. Le Bazaar Renaissance soutient que, si l’Europe moderne est née à cette époque, c’est de l’émulation et de l’échange d’idées et de produits avec ses voisins

11.   Voir Angelo Mazzocco (éd.), Interpretations of Renaissance Humanism, Introduction, pp. 3 et suiv.; Wallace K. Ferguson, Ibid. Pour une critique de la chronologie de la Renaissance et de l’appréciation de l’époque médiévale, voir notamment: Charles Homer Haskins, The Renaissance of the Twelfth Century, Harvard University Press, Cambridge, 192; Johan H. Huizinga, The Waning of The Middle Ages, Penguin Books, 1924.
12.   Brotton, Renaissance Bazaar. Je me référerai désormais à la traduction française: Le Bazar Renaissance. Comment l’Orient et l’islam ont influencé l’Occident, trad. par Françoise et Paul Chemla, LLL Les liens qui libèrent, 2011.


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orientaux (majoritairement islamiques). Ces transactions entre l’Orient et l’Occident ont posé les bases du grand art et de la brillante culture que nous associons aujourd’hui à la Renaissance. L’Europe s’est donc constituée en intime relation, et nullement en opposition radicale, avec les cultures et les peuples que, par la suite, elle allait diaboliser et qualifier de sous-développés et de non civilisés.”13

Une mise en perspective globale

Sans remettre en cause la vision de la “Renaissance” comme matrice de l’époque moderne, Brotton lui apporte un correctif important: pour être bien comprise, la Renaissance doit être située dans le cadre des relations que l’Europe entretenait avec le reste du monde, et plus particulièrement avec les pays orientaux, majoritairement islamiques. Les démonstrations qu’il apporte

à  l’appui de sa thèse sont nombreuses, variées et difficilement réfutables. Qu’il s’agisse des arts, du savoir, de la culture en général ou de la vie économique, l’impact, du XIVe au XVIe siècles, des produits, des œuvres et des idées venues de l’Espagne musulmane, du Maghreb, du sultanat d’Egypte ou de l’Empire ottoman est immense et décisif. Quelques exemples suffiront.

Dans le domaine économique, Brotton souligne que le volume des échanges commerciaux entre l’Orient et l’Europe s’était accru après la fin des croisades. On pouvait trouver des comptoirs commerciaux et des consuls vénitiens et génois sur toute la ligne côtière orientale et méridionale de la Méditerranée, d’Alep à Alexandrie et à Alger. Les Européens exportaient essentiellement des matériaux de base comme le bois de construction, la laine et les métaux semi-précieux et importaient des produits de luxe, allant des épices, du coton, de la soie, du velours, du satin et des tapis à l’opium, le santal, les tulipes, la porcelaine et les chevaux, sans oublier les teintures et les pigments employés aussi bien dans la peinture que dans la confection des tissus. En fait, l’influence orientale n’avait pas touché seulement les échanges, mais aussi les pratiques des affaires. Brotton en donne un cas frappant: la rédaction d’une série de livres d’arithmétique au début du XIIIe siècle, dont le fameux Liber abaci, par le marchand Léonard de Pise, en mettant à profit les méthodes arabes de calcul appliquées aux transactions commerciales. Les nouvelles méthodes du marchand italien ont été par la suite progressivement adoptées dans les comptoirs de Venise, Florence et Gênes.14 A la fin du XVe siècle est publié un livre de Luca Pacioli di Borgo, la Summa de arithmetica, geometrica, de proportioni et de proportionalita (Venise, 1494), qui va




13.  Brotton, Le Bazar Renaissance,13.

14.  Ibid, 55-62.


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faire date. S’inspirant de traités arabes d’arithmétiques, de géométrie et de proportions, il présente la méthode vénitienne de tenue des comptes, connue par la suite sous le nom de comptabilité en partie double.

Dans l’urbanisme et l’architecture, l’influence orientale, rappelle Brotton, était patente dans une ville comme Venise, dont un grand nombre des caractéristiques, plans, dessins et décors, étaient inspirées par des villes comme Alep, Acre, Le Caire ou Tabriz. Et de conclure: “Si Venise était la quintessence de la ville de la Renaissance, ce n’était pas seulement parce qu’elle associait commerce et luxe esthétique, mais aussi parce qu’elle admirait et imitait les cultures orientales.”

Les échanges culturels et artistiques, note encore Brotton, suivaient ou accompagnaient souvent les relations diplomatiques et les échanges commerciaux. On trouvait ainsi de nombreux artistes italiens, peintres ou architectes, au service des Ottomans, à commencer par Mehmed II, le conquérant de Constantinople, ancienne capitale de l’empire byzantin dénommée désormais Istanbul. Au moment du siège, le sultan ottoman était entouré de plusieurs humanistes italiens qui lui “lisaient quotidiennement des extraits d’auteurs antiques comme Diogène Laërce, Hérodote,Tite-Live et Quinte-Curce, ainsi que des chroniques des papes et des rois lombards.”15 Le peintre Matteo de’ Pasti avait été envoyé à Istanbul par le seigneur de Rimini pour “peindre et sculpter” le sultan, dans l’espoir d’un rapprochement avec les Ottomans; et Mehmed, de son côté, avait courtisé deux architectes italiens en vue de l’édification de son nouveau palais Topkapi. On a, par ailleurs, exposé à la National Gallery de Londres, le portrait de Mehmed par le peintre Gentile Bellini, qui lui avait été “loué” par le doge de Venise, et dont Giorgio Vasari a dit qu’il était “si ressemblant qu’on le regarda comme un miracle.”16

Un autre aspect surprenant est mis en relief par Brotton: le fait que loin d’être hostile aux textes de l’antiquité classique, Mehmed partageait la passion des Italiens pour la culture et la science, comme le montre sa bibliothèque, qui comprenait des exemplaires de la Géographie de Ptolémée, du Canon d’Avicenne, de la Somme contre les gentils de Thomas d’Aquins, de l’Iliade d’Homère et d’autres ouvrages en grec, en arabe et en hébreu.17

Par ces exemples,18 qui ne donnent qu’une idée très simplifiée de la réalité, Brotton met le doigt a contrario sur le sens de la cécité de la majorité

15.  Ibid, 66.

16.  Ibid, 68.

17.  Ibid.

18.  Jerry Brotton donne de nombreux autres exemples de l’inter influence artistique entre l’Orient et l’Europe de la Renaissance. Voir Le Bazar Renaissance, 147-160.


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des théoriciens européens de la “Renaissance” jusqu’à nos jours, et de la place exagérée qu’ils accordent aux facteurs purement internes, y compris le renouveau des études classiques. Comme le dit très justement Brotton, “il n’existait aucune barrière géographique ou politique claire entre l’Orient et l’Occident au XVe siècle. C’est une conviction apparue bien plus tard, au XIXe siècle, la croyance en la séparation culturelle et politique absolue entre Orient islamique et Occident chrétien, qui a obscurci les mémoires et fait oublier avec quelle facilité les marchandises, les œuvres d’art et les idées s’échangeaient entre ces deux cultures.”19

En ignorant ou en oblitérant le passé commun multiséculaire des peuples européens avec leurs voisins musulmans immédiats (les pays au-delà de la Perse, de l’Egypte et de l’Arabie à l’Est, du Maghreb au Sud, étaient trop éloignés et quasiment inaccessibles), les théoriciens de la Renaissance du XIXe siècle ne faisaient pas preuve d’une simple amnésie. Pour l’Occident, qui était alors au point culminant de sa domination impériale du monde, il fallait un ancrage qui fût unique et exclusif. En fait, il s’agit d’un triple ancrage: européen, qu’on le date du IXe, du XIIe, du XIVe ou du XVe siècles; gréco-romain classique,20 et judéo-chrétien. Et donc un ancrage exclusif de toute autre appartenance, filiation ou influence. Cette manière de positionner l’Europe (et l’Occident plus tard) géographiquement, historiquement et culturellement est un des fondements identitaires du discours occidental sur soi, sur les autres et sur le monde.

Cependant, le correctif de Jerry Brotton, certes pertinent, reste insuffisant sur trois points au moins. Premièrement, la notion même de “renaissance” n’est pas remise en cause, le but de Brotton étant simplement de montrer comment ce que l’on appelle la “Renaissance européenne” avait été largement influencée par ses voisins “orientaux.” Or, ce qui s’est passé dans un certain nombre de pays européens du XIIe ou du XIVe au XVIe siècle n’est pas un phénomène unique en son genre. D’autres régions du monde, d’autres époques, ont connu des moments de renouveau et d’efflorescence semblables, vécus à la fois subjectivement et objectivement. La question qui se pose est celle de savoir comment se situe la “Renaissance européenne” dans une histoire globale de l’Humanité. Le sous-entendu qu’elle constitue quelque chose d’unique n’est pas questionné. Deuxièmement, les voisins “orientaux” de la “Renaissance européenne” figurent essentiellement

19.  Ibid, 69.

20.   Sur l’ancrage de la civilisation européenne dans l’Antiquité gréco-romaine, voir Florence Dupont, L’Antiquité, territoire des écarts, Entretiens avec Pauline Colonna d’Istria et Sylvie Taussing (Paris: Albin Michel, 2013), et son entretien avec Héloïse Lhérété, publié dans Sciences humaines, août septembre 2013 sous le titre: “Entretien avec Florence Dupont: Démythifier l’Antiquité.”


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comme partenaires (commerciaux ou diplomatiques) des pays européens. Leur existence historique propre et les perspectives dans lesquelles ils se placent sont ignorées. Enfin, la “Renaissance” comme origine ou matrice de l’Europe moderne – et par extension, même si cela n’est pas clairement dit, de la Modernité en général – est posé comme allant de soi. Or, dans une perspective d’histoire globale, faire de la “Renaissance” le moment de la naissance de la Modernité est un pur anachronisme et une simple vue de l’esprit, qui va dans le sens de l’impérialisme triomphant du XIXe siècle. S’il ne s’agit pas de méconnaître les apports de la “Renaissance européenne,” ce qui importe aujourd’hui, c’est de comprendre le long processus d’émergence de la Modernité dans sa double dimension européenne et mondiale, ce qui exige de la replacer par rapport à toutes les expériences et à tous les héritages du passé humain, et non seulement par rapport à ceux de l’Europe.

Bibliographie

Brotton, Jerry. The Renaissance Bazaar from the Silk Road to Michelangelo. London: Oxford University Press, 2002; traduction française par Françoise et Paul Chemla: Le Bazar Renaissance Comment l’Orient et l’islam ont influencé l’Occident. Brignon Gard: Les liens qui libèrent, 2011.

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Chassagnette, Axelle. “Les concepts de Renaissance et d’humanisme en Allemagne: quelques remarques sur la (non) définition d’un champ d’étude dans la recherche contemporaine en histoire.” In Revue de l’IFHA (en ligne) 2 (2010): 164-79.

Dupont, Florence. L’Antiquité, territoire des écarts. Entretiens avec Pauline Colonna D’Istria et Sylvie Taussing. Paris: Albin Michel, 2013.

Febvre, Lucien. “Comment Jules Michelet inventa la Renaissance.” Paris: Le Seuil, “Le

Genre humain,” 1, N° 27 (1993): 77-87.

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Lhérété, Héloïse. “Entretien avec Florence Dupont: Démythifier l’Antiquité.” In Sciences humaines, août-septembre 2013.

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Voigt, Georg. Die Wiederbelebung des classischen Alterthums oder das erste Jahrhundert des Humanismus 2 vols., Berlin, 1859, 4e éd., 1960.

Annexes

1.The Renaissance, a vast cultural movement spanning some three centuries of European history, is so rich, so many-faceted, and so impressive in its achievements that it defies easy measurement or even accurate definition. An early aspect, and no doubt a determinant for the course of its development, was the rediscovery of the classics, studied without theological preconceptions for the first time since the dark ages. But, as Walter Pater (the nineteenth-century English critic) observed, the phenomenon of the Renaissance was of such complexity that humanism, as the cult of antiquity was styled, can be considered only one element or symptom. Indeed, even before the fourteenth century (the time of Petrarch, the pioneer of humanism) adumbrations of a new spirit were apparent in the culture of the Western world.

(…)

Whatever may have been its genesis, the contributions of this dynamic age are manifold and spectacular. It was a period of exploration, inquiry, renovation, and renewal, characterized by a unique vitality. It is to the Renaissance that we owe the discovery of America and the Indies, the invention of printing, the Protestant Reformation, and in the field of arts and letters the unrivaled achievements of Michelangelo, Leonardo, Dante, Petrarch, and Boccacio; overflowing the boundaries of its Italian birthplace, its genius later appeared in Montaigne, Shakespeare, and Cervantes, to invigorate the arts throughout Europe.

Perhaps more important than any individual inspiration, the Renaissance brought a new sense of freedom and a new appreciation of man and his potential: a legacy that has been the precious patrimony of all succeeding generations. For historians the age of the Renaissance had an ending, as all human things must, but in a deeper and truer sense the Renaissance is still alive. The creations of its great artists are still contemplated with awe, its paladins in letters are still read and indeed are still “best sellers”; with no less devotion if perhaps less rapture, the nature and significance of these unique centuries are still studied and analyzed by scholars.

2.  “The Renaissance” used to be refreshingly easy to understand. It could be plausibly described as a simple and obvious cultural “rebirth” (the literal meaning of renaissance) of advanced civilization after nearly a thousand years when cultural barbarism and political and social chaos had blighted the lives of European peoples. The Renaissance seemed to mark the rediscovery by Western Europeans of the lost cultures of ancient Greece and Rome. Both to scholars and to educated readers who viewed human history from the perspective of the 19th and early 20th centuries, the Renaissance marked the decisive moment when “progress” toward a better state of the world ‒toward modernity‒ began, starting in Italy and eventually spreading across the Alps. This was the understanding found in Jacob Burckhardt’s Civilization of the

Renaissance in Italy (1860). He stated flatly that the Renaissance Italian was “the first-born among the sons of modern Europe.” The same basic idea had already been expressed in the works of the first great literary and intellectual figure of the Renaissance, the Italian humanist Petrarch. As anyone could see, the period described as “the Renaissance” produced some of the masterpieces of modern Western Civilization:

the art of the High Renaissance masters (Leonardo da Vinci, Michelangelo, and Raphael), the books and poems of Renaissance literary giants (Petrarch, Machiavelli,


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Rabelais, Cervantes, Shakespeare), the classical scholarship of those who recovered many forgotten treasures of Latin literature and virtually everything we now possess of the literary treasures of ancient Greece (except Aristotle, who had been discovered 200 years earlier). These centuries (roughly 1330 to 1640) produced masterworks that the educated classes of modern Europe and the Americas regarded as a living part of their own culture.

This was the conventional view of the Renaissance, and for many readers, even well educated ones, it still prevails. But there is a difficulty with it: although it includes many valid judgments on specific points (for example, there really was a spectacular rediscovery of the literary heritage of classical antiquity), it is basically untrue‒untrue on many grounds, but especially because of its total misunderstanding of the culture and society that immediately preceded the Renaissance, the Middle Ages. The fatal flaw of Burckhardt’s picture of the Renaissance is that it took as its point of departure a medieval age that never existed. It is true that in the centuries immediately following the collapse of the Roman Empire, a long period of violent disorders and cultural decline occurred. But some of the classical heritage was preserved, and by the late 11th century, the worst days were past.

In the 12 th and 13 th centuries, western Europe created new and effective political institutions, a powerful if worldly institutional church, a prospering and expanding economy, a rapidly growing population, and a fresh, creative cultural life. The centuries that built the Romanesque and Gothic cathedrals of western Europe, that recovered the writings of Aristotle and assimilated their main ideas, and invented the university as a center for high-level education most assuredly were not barbarous. If there ever had been a “Dark Age,” it was already past during the great centuries of medieval civilization. The weaknesses in this traditional but distorted picture of the Middle Ages were already being revealed by a remarkable flowering of medieval studies that was under way even when Burckhardt wrote. As the achievements of the Middle Ages became increasingly well understood, it became hard to regard the Renaissance as simply a rediscovery of “civilization” after centuries when it had somehow got lost. By the 1930s many medieval specialists questioned whether there was ever any Renaissance at all. If there was, maybe it took place during the 12th century, not the 14th, an idea suggested in the title of the influential book by the American medievalist Charles Homer Haskins, The Renaissance of the Twelfth Century (1927). In 1940, the Canadian scholar Wallace K.

Ferguson called the Renaissance “the most intractable problem child of history”; and his landmark historiographical study The Renaissance in Historical Thought (1948) traced the rise, maturation, and fall of the traditional concept of the Renaissance‒Burckhardt’s Renaissance. A generation of graduate students (including the present writer) pondered what had come to be known as “the Renaissance problem.” The very term “Renaissance” became debatable, and many scholars avoided using it at all. The “Renaissance” seemed dead, a term without utility.

3.  The Renaissance Bazaar describes the historical period starting in the early 15 th century when eastern and western societies vigorously traded art, ideas, and luxury goods in a competitive but

amicable exchange that shaped what we now call the European Renaissance. The eastern bazaar is a fitting metaphor for the fluid transactions that occurred throughout the 15th and 16th centuries, when Europe began to define itself by purchasing and emulating the opulence and cultured sophistication of the cities, merchants, scholars, and empires of the Ottomans, the Persians and the Egyptian Mamluks. The flow of spices, silks, carpets, porcelain, majolica, porphyry, glassware, lacquer, dyes, and pigments from the eastern bazaars of Muslim Spain,


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Mamluk Egypt, Ottoman Turkey, Persia, and the Silk Road between China and Europe provided the inspiration and materials for the art and architecture of Bellini, van Eyck, Dürer, and Alberti. The transmission of Arabic understanding of astronomy, philosophy, and medicine also profoundly influenced thinkers and scientists like Leonardo da Vinci, Copernicus, Vesalius, and Montaigne, whose insights into the workings of the human mind and body, as well as the individual’s relationship to the wider world, are often still seen as the foundation of modern science and philosophy. It was the complex impact of these exchanges between east and west that created the culture, art, and scholarship that have been popularly associated with the Renaissance.

Since the 11th,12th, and 13th century European Crusades in the Holy Land, Christians and Muslims had openly traded and exchanged goods and ideas despite religious antagonism and military conflict. Towards the end of the 13th century the Venetian merchant Marco Polo had gone even further, travelling as far as China in search of new commercial possibilities. By the 14th century, the political and commercial worlds of both Europe and Asia were undergoing profound changes. Europe found itself trading on equal terms with powerful empires in Egypt, Persia, and Turkey. Two examples of these exchanges set the tone of this book, and capture the impact of the east upon 15th- and 16th century Europe. In 1487 the Egyptian Mamluk Sultan Qä’it Bay sent a magnificent embassy to Florence in an attempt to establish a commercial agreement intended to cut the rival Ottoman Empire out of the Italian trade. The secretary to Florence’s ruler Lorenzo de’ Medici recalled with astonishment that the Egyptian retinue arrived with riches rarely seen in Italy. These included balsam, musk, benzoin, aloeswood, ginger, muslin, thoroughbred Arabian horses, and Chinese porcelain. The impact of these luxurious objects upon Italian life was recorded in the paintings and architectural details of Masaccio, Filarete, and Mantegna, who all incorporated exotic animals, Islamic script, and the lustre of lacquered wood, porphyry, patterned silk, and intricately designed carpets into their paintings. Leonardo had already been so impressed by Qä’it Bay’s reputation that in 1484 he wrote a series of reports to ʻKait-Bai’ on scientific and architectural initiatives he proposed to undertake in Turkey. Leonardo clearly believed that wealth, patronage, and political power lay in the courts to the east of mainland Europe.

Nearly a century later, a very different exchange took place, this time from the west to the east. In 1578 Queen Elizabeth I of England sent a consignment of goods including lead for the production of armaments to Sultan Murat III in Istanbul. Having been excommunicated by the Pope eight years earlier, Elizabeth had no scruples about agreeing to England’s status as a vassal state of the Ottoman Empire to stimulate trade and woo the Ottomans as potential allies against Catholic Spain. England’s surprising alliance with the Ottomans had a direct impact upon the drama and literature of Elizabethan England, including Christopher Marlowe’s plays Tamburlaine the Great (1587) and The Jew of Malta (1590) and Shakespeare’s Othello, the Moor of Venice (1603). Both these examples show that some of the greatest products of European Renaissance culture emerged from encounters and exchanges with the east. Although Europe was publicly committed to military conflict and opposition to the Islamic empires on its eastern borders, trade and exchange usually continued regardless of ideological differences.

These stories are just part of a larger body of evidence that confounds an increasingly moribund version of the Renaissance.This account claims that from the late 14th century, European culture rediscovered a lost Graeco-Roman intellectual tradition that allowed scholars and artists based almost exclusively in Italy to develop more cultured and civilized ways of thinking and acting. This in turn created the conditions for the literature, art, and


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philosophy of the likes of Petrarch, Michelangelo, and Ficino. This approach also argued that the Renaissance formed the enduring basis of modern European civilization.

This book suggests that once we begin to understand the impact of eastern cultures upon mainland Europe c.1400-1600, then this traditional understanding of the European Renaissance collapses. It also suggests that there is no one single, unified theory or vision of the European Renaissance. The impact of the east had a decisive effect upon the outlook of mainland Europe by the 16th century, but there were other factors that also changed European society within this period. The invention of printing in Germany in the mid-15th century and Luther’s Reformation in the early 16th century were not influenced by the same factors that inspired the Italian art of Bellini and Mantegna. In many respects these northern European developments were deeply hostile to the art, philosophy, and political culture of Italy that is usually perceived to be quintessentially ʽRenaissance.’ The late 15th-century Iberian voyages of discovery produced cultures in Portugal and Castile that had little in common with what was happening in Germany or Italy. Profound regional differences in politics, art, and society suggest that it has become impossible to sustain a belief in one coherent attitude or ’spirit’ driving forward the European Renaissance.


Résumé: La Renaissance: un mythe du grand récit de la modernité. Le discours sur soi en Occident

“La Renaissance” est un des principaux thèmes, avec entre autres ceux des “Lumières,” de “l’universalisme” et du “progrès,” du discours sur soi de l’Occident, qui s’est largement imposé au reste du monde à l’époque moderne. Dans ce texte, l’auteur analyse son émergence au XIXe siècle chez des auteurs comme Jacob Burckhardt, Georg Voigt et Jules Michelet, et les critiques auxquelles il a été soumis à partir des années 1930. Tout en soulignant l’importance de ces critiques, il affirme que celles-ci restent insuffisantes tant que l’on n’a pas placé l’étude du phénomène de la Renaissance européenne dans une perspective d’histoire globale.

Mots clefs: Renaissance, Renaissance italienne, Réforme, mythe, grand récit, Moyen-Âge, modernité, discours occidental sur soi.

Abstract: The Renaissance: a Myth of the Great Narrative of Modernity. The discourse on oneself in the West

“The Renaissance” is one of the most important topics, altogether with the topics of “Enlightenment,” “Universalism,” and “Progress” of the West’s discourse on oneself which has been imposed to the rest of the world in modern time. In this text the author analyses its emergence in the 19th century in authors like Jacob Burckhardt, Georg Voigt, and Jules Michelet, and the criticisms that have been addressed to it since the 1930th. He emphasizes the importance of these criticisms, but at the same time contends that they remain insufficient as long as the study of European Renaissance has not been placed in a Global History perspective.

Keywords: Renaissance, Italian Renaissance, Reformation, Myth, Great narrative, Middle Ages, Modernity, Western discourse about oneself.


La Renaissance: un mythe du grand récit de la Modernité. Le discours sur soi en Occident
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Resumen: El Renacimiento: un mito del gran relato de la modernidad. El discurso sobre sí mismo en Occidente.

“El Renacimiento” es uno de los temas principales, junto con los de la “Ilustración,” del “universalismo” y el “progreso,” del discurso sobre sí de Occidente, que se ha impuesto en gran medida al resto del mundo en la época moderna. En este texto, el autor analiza su aparición en el siglo XIX con autores como Jacob Burckhardt, Georg Voigt y Jules Michelet, y las críticas a las que fue sometido desde la década de 1930. Destaca la importancia de estas críticas, pero al mismo tiempo siguen siendo insuficientes mientras que el estudio del Renacimiento europeo no se haya integrado en una perspectiva de historia global.

Palabras clave: Renacimiento, Renacimiento italiano, Reforma, Mito, Gran relato, Edad Media, Modernidad, discurso occidental sobre sí mismo.

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