LIBERTÉ, RÉSEAUX SOCIAUX, CORONA ET "SERVITUDE VOLONTAIRE" Pr. Abdelmoughit B. TREDANO






LIBERTÉ, RÉSEAUX SOCIAUX, CORONA ET "SERVITUDE VOLONTAIRE"
Professeur de science politique et de géopolitique

En catimini ou presque un projet de loi 22. 20 a été adopté le 19 mars dernier par le conseil de gouvernement.
La crise de Coronavirus est une opportunité et le boycott une inspiration (1);
C’est une pratique mise en œuvre d’une manière subreptice même dans les pays dits démocratiques ; le gouvernement Hollande a limité les libertés d’une manière drastique au lendemain des attentats de Paris survenus en janvier et novembre 2015.
L’Amérique avait fait de même au lendemain des attentats du 11 septembre avec la loi anti-terroriste dite PATRIOT act.
Que fait le Maroc ?
On serait enclin de dire, qu’il n’innove pas. La même technique, profiter d’une situation exceptionnelle, et la même intention, limiter les libertés.
Que prévoit ce projet de loi ?
Six mois de prison et 5 000 dh à 50 000 dh d’amende contre tous ceux qui appellent les citoyens à boycotter un produit quelconque ou à retirer leurs fonds des banques !!
Un début de domestication des réseaux sociaux ?
Avant, l’Etat avait le monopole de l’information, mais avec les réseaux sociaux tout le monde est devenu "source d’information".
C’est ce qui explique, en partie, cette volonté de la part des Etats de contrôler le Net.
LIBERTÉ ET MONOPOLE DE LA FORCE ET DE L’INFORMATION
Nous savons tous , que depuis les révolutions anglaise (1688) , américaine (1776 ) et française (1789) , la tendance générale dans l’évolution des peuples et des Etats c’est le moins de pouvoirs aux gouvernants et plus de liberté aux citoyens ..
Cette évolution n’est pas linéaire mais en dents de scie ; la réalisation des acquis en matière de liberté et des avantages sociaux dépend des rapports de forces.
Imaginer que tous les acquis sociaux arrachés de haute lutte depuis la fin du XIX siècle, sont en train d’être démantelés suite à 40 ans de l’ultralibéralisme...
Contre cette agressivité de l’Etat libéral et de la puissance des lobbies, les politiques, sincères et conséquents, les intellectuels et les lanceurs d’alerte (Julian Assange, Chelsa Manning et Edward Snowden) sont les seuls à même de contribuer à la protection des libertés et constituer un rempart contre les tentations, les tentatives et les entreprises d’asservissement.
INTELLECTUEL ET POUVOIR DE L’ETAT
Pour Edward Saïd, “l’intellectuel est un outsider, un marginal et un amateur vigilant qui refuse le professionnalisme de l’expert pour garder intact son indépendance et sa liberté de penser .Il est celui qui dit la vérité au pouvoir et pose publiquement les questions qui dérangent. Dans un monde de plus en plus mouvementé, l’intellectuel capable de parler vrai porte en lui la force de l’exil et de l’errance, l’hybridation des cultures et la recherche de nouvelles identités, de nouveaux possibles. Il remet en cause en permanence l’ordre établi pour avancer refusant toute compromission, bref l’intellectuel secoue, dérange, bouscule” (2).
Cette vigilance contre les dérives de dictature n’est pas nouvelle; en effet, outre les révolutions et les mouvements de contestation, des écrits d’une grande valeur historique et politique ont joué un rôle déterminant dans la conscience des peuples contre les velléités des Etats de réduire les libertés fondamentales.
Un classique est le réquisitoire d’Etienne de La Boétie (1530 -1563) contre la tyrannie : intitulé
"Discours sur la servitude volontaire " (3); s’il défend l’idée que les peuples acceptent leur servitude et en d’autres termes « qu’il ne peut exister de servitude sans l’assentiment du peuple » Il faut soutenir sans ambages, que cette servitude ne se réalise pas sans la complicité des clercs et des intellectuels (4).
Il n’empêche, qu’en critiquant la tyrannie, il fait une véritable plaidoirie pour la liberté.
Dans le même esprit, l’écrivant américain Henry Thoreau David (1817-1862), dans son œuvre « La désobéissance civile », critique d’une manière acerbe “la puissance aveugle du gouvernement" et les "mécanismes d’asservissement de l’appareil d’Etat” (5).
En refusant de payer un impôt , attitude dictée par de son opposition à la guerre menée par son pays contre le Mexique et son refus de l’esclavage, cet humaniste a fait de la prison. Trois ans plus tard, il écrit ce fameux opuscule sur la « La désobéissance civile ».
AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA
Friedrich Nietzsche dans son fameux " Ainsi parlait Zarathoustra ", dénonce cette usurpation qu’est l’Etat au détriment du peuple dans sa fameuse phrase : « Etat, ainsi se nomme le plus froid de tous les monstres froids. Et c’est avec froideur aussi qu’il ment ; et suinte de sa bouche ce mensonge : Moi, l’État, je suis le peuple » (6).
L’évolution vers la dictature n’est pas tout le temps perceptible ; elle est souvent subreptice !!
Une première mesure, puis une autre, et l’Etat évolue insidieusement et à l’insu de tout monde vers un système totalitaire ; la technologie moderne peut y contribuer mais la vigilance des citoyens peut s’y opposer.
L'hypothèse d'une société orwellienne n’est pas du tout un fantasme. Il est vrai, qu’elle peut coexister avec une démocratie comme la Corée du Sud ou un régime totalitaire comme celui de la Chine ; il n’empêche que la menace est là.
En tout cas, démocratie ou pas, un contrôle systématique des sociétés par un Etat envahissant et intrusif n’est pas souhaitable.
Comment se fait-il que des Etats, à travers le monde, qui contestent l’hégémonie du GAFAM et l’utilisation abusive des informations relevant de la vie privée, et seraient tentés, en dépit de tout, de faire pareil au niveau interne ?
Pour conclure, je vous invite à découvrir deux textes, inscrits dans le même esprit, sur la dictature présentés par un écrivain et un philosophe, en l’occurrence Frédéric Mitterrand et le philosophe prolifique Michel Onfray.
Prochaine livraison:
Textes sur la dictature
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Notes
1. Voir dans une prochaine livraison un article à moi sur la question de boycott ou voir notre site
www.sciencepo .ma
2. E W . Said “Des intellectuels, et du pouvoir”, Tarik Edition, 2014, page 4 la couverture. Voir mon papier publié en 1994 (AL Bayane 3 mars) sur le rôle de intellectuels dans toute société ; j’ai y soutenu, entre autres, que “dans l’histoire de toute société, les intellectuels ont toujours été des éclaireurs, des précurseurs et des aiguilleurs. C’est en partie grâce à leur production d’idées qu’une société progresse et avance”; Il a été repris dans mon ouvrage “Démocratie, culture politique et alternance au Maroc”, Edition maghrébines, 1996, Rabat, 195 p.
3. Etienne La Boétie, "Discours de la servitude volontaire " GF Flammarion, 2016, 239 p.
4. Op. Cit.p.85.
5. Henry David Thoreau, ”La désobéissance civile”, Collection Librio, 2016,65 p.
6. Friedrich Nietzsche, " Ainsi parlait Zarathoustra", Ed. Gallimard, 1971, 507 p., p.66.
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