juin 2020



L’intellectuel organique de l’émancipation

« Nous ne sommes rien sur cette terre si nous ne sommes d’abord les esclaves d’une cause, de la cause des peuples, la cause de la justice et de la liberté… » Frantz Fanon.
Tout comme Frantz Fanon, Samir Amin fut « l’esclave d’une cause », celle de la libération des opprimés et des damnés du joug de l’oppression et de la domination impérialiste. Tout comme Fanon, Samir Amin sacrifia sa vie au service de cette cause sacrée et pérenne. Au-delà de son engagement continu, dès les années 1960, en faveur des peuples du Tiers-monde, prolongé dans les années 1990-2000 par sa participation inébranlable à l’Altermondialisme, Samir Amin fut un théoricien de premier plan qui, s’est éteint à Paris, le 12 août 2018 à l’âge de 87 ans.
On ne peut évoquer la figure du Professeur Samir Amin sans relever la délicatesse de la pensée, la finesse intellectuelle et, en définitive, aussi et surtout, l’engagement pour l’émancipation des peuples opprimés. La profondeur et la solidité de ses arguments pour expliquer et défendre des questions souvent controversées ne peuvent que forcer le respect.
A côté d’un groupe d’économistes hétérodoxes, comme Aziz Belal, Arghiri Emmanuel, Pierre Jalée, Pierre Salama, André Gunther Franck, Raul Prebish, Celso Furtado,  il porte un regard radicalement nouveau sur les conditions de vie en Amérique du Sud et en Afrique, imposées par l’impérialisme et influencées par le structuralisme avec le souci de renouveler les analyses marxistes. Il remet en cause le pillage des matières premières des colonies et anciennes colonies par les puissances capitalistes occidentales et leur spécialisation primaire qui en découle, d’autant plus dommageable lors des périodes de détérioration des termes de l’échange qui fut la première réfutation de la théorie des avantages relatifs de Ricardo servant depuis deux siècles à justifier le libre-échange.
Samir Amin, beaucoup plus finement que ses collègues marxistes, reprit le problème développé en 1969 par Emmanuel Arghiri  dans un livre monument «  L’échange inégal » pour l’intégrer dans une théorie plus générale de l’accumulation à l’échelle mondiale débouchant sur ce qu’il appela le « développement inégal ». La conséquence théorique et politique est le refus de la notion de retard de développement pour montrer que les pays dits sous-développés sont dominés du fait du mécanisme de l’échange inégal et que, loin de faire partie d’un troisième monde, ils sont intégrés de force au capitalisme mondial structuré autour d’un centre et d’une périphérie. Autrement dit, ce qui était à l’œuvre dans ce qu’on n’appelait pas encore la mondialisation, mais qui résultait déjà de la circulation des capitaux à la recherche d’une main-d’œuvre peu chère, c’était le « développement du sous-développement ».
Le présent hommage rendu par la Revue Marocaine des Sciences Politiques et Sociales et le CIRPEC au Pr Samir Amin entend rapporter, à travers le panel des intervenants, la quintessence des apports et réflexions qui se dégagent de sa pensée.
A la faveur de ces interventions, un éclairage sera fait sur les étapes essentielles de son itinéraire intellectuel et de son combat politique, et ce, en dressant un panorama des débats théoriques et combats politiques auxquels le Professeur Samir Amin a pris part au cours du demi-siècle écoulé.
Les intervenants exposeront les fondements de sa critique de l’orthodoxie régnante, qui ont amené Samir Amin à forger des concepts visant à décrire la réalité qui se cache derrière le discours dominant dont la fonction principale est de faire l’apologie du capitalisme et du système impérialiste.
Grâce à cet hommage, un éclairage sera donné sur sa vie personnelle et son itinéraire intellectuel et les combats politiques du Professeur ainsi que ses expériences dans l’élaboration de politiques économiques en Egypte, au Mali et dans plusieurs autres pays.
Les interventions seront l’occasion de mettre en exergue ses contributions au combat des mouvements sociaux, avec notamment sa participation à la création du Forum Social Mondial (FSM), ainsi que ses activités pour la lutte contre le capitalisme grâce à son combat inlassable pour déconstruire les concepts destinés à masquer la vraie nature du capitalisme historique, à savoir la poursuite effrénée de l’accumulation par la dépossession des pays et peuples dominés.
L’hommage à Samir Amin, toujours au cœur des interrogations présentes, est une autre manière de ressusciter le débat autour du combat de sa vie : la critique du centrisme et un plaidoyer en faveur d’un monde multipolaire et d’un ordre économique international plus juste prenant en compte les contraintes écologiques et les limites de la planète.
Paul Valery écrivait déjà dans les années 30 : « le temps du monde fini commence ».
Pr. Hicham Sadok


Hommage posthume á Samir Amin
Samir Amin nous a quittés  le 12 aout 2018. En apprenant la triste nouvelle, j’ai senti le ciel me tomber sur la tête. Je me suis senti soudain un peu orphelin, tellement Samir était une source d’inspiration pour beaucoup d’intellectuels, de chercheurs et de militants de ma génération. Ceci même si aucune relation personnelle ou professionnelle ne me liait à lui. Mais le fait est que ma formation académique s’est fortement nourrie de ses travaux novateurs et originaux sur le capitalisme mondial et le sous-développement.
Grâce aux enseignements du regretté professeur Abdelaziz Belal, nous avions d’abord pris connaissance en troisième année de licence de la thèse de S. Amin sur « les effets structurels de l’intégration internationale des économies précapitalistes. Une étude théorique du mécanisme qui a engendré les économies dites sous-développées » (au lieu de « Aux origines du sous-développement, l’accumulation capitaliste à l’échelle internationale »). L’ouvrage de feu A. Belal s’appuie sur la thèse de S. Amin  pour montrer comment  « le contact entre l’économie précapitaliste du Maroc et l’économie capitaliste de la Métropole va en faire une économie “satellite” de cette dernière; de même qu’il va entrainer des bouleversements considérables dans sa structure économique en privilégiant  « la croissance de certains secteurs de l’économie en symbiose avec l’économie dominante » (p121).// En définitive, « “le satellitisme économique et monétaire, l’existence de secteurs de sous-investissement, la faiblesse ou la dispersion des effets d’induction et de multiplication des secteurs d’investissement privilégiés vont constituer des freins puissants à la création des conditions d’un véritable développement économique » (p 173)///. Plus tard, en deuxième année du CES en économie du développement, l’ouvrage de référence pour nous était celui de S. Amin intitulé « L’accumulation à l’échelle mondiale » (plus de 700 p. en petits caractères, éd. Anthropos, 1971). L’idée centrale était que développement et sous-développement constituaient les deux faces du même processus historique qui ont amené le capitalisme à s’étendre à l’échelle mondiale. Ce processus était basé sur le mécanisme d’accumulation par ”dépossession”. Remarquons que pour S. Amin, la mondialisation est consubstantielle du capitalisme dans ses différentes phases de développement depuis le XVIème siècle. Son approche était fondamentalement marxiste, au sens où il privilégiait le matérialisme historique comme étant l’étude de  «  la société prise dans son ensemble… le raisonnement à partir de concepts comme modes de production, formations sociales, instances et articulation des instances, les la relations infrastructure- superstructure, etc. ».
Il est important de noter que le point de départ de S. Amin était l’absence d’une analyse approfondie par Marx du capitalisme mondial à travers ses prolongements dans les pays périphériques.
Par ailleurs, il distinguait le marxisme des “marxismes historiques” à caractère dogmatique, qui le considéraient comme un “produit final” auquel il n’y avait rien à ajouter ou à corriger. Pour lui, il faut partir de Marx qui a produit “une critique de l’économie capitaliste”, c-à-d une critique du discours économique du capitalisme.
Ma première rencontre “physique” a eu lieu en 1982 à l’occasion de l’hommage posthume qu’avait organisé l’Université Hassan II à Casablanca suite au décès du regretté Professeur et camarade A. Belal. Nous faisions partie du même panel au cours duquel j’avais présenté les premiers résultats de ma thèse de Doctorat d’État sur les groupes financiers au Maroc, thèse où je critiquais le concept de “bourgeoisie compradore” en partant du constat que la bourgeoisie marocaine avait une consistance matérielle dans la mesure où elle contrôlait une fraction importante des moyens de production et d’échange. En réaction à mon argumentation, SA a attiré mon intention sur le fait qu’on ne pouvait se limiter à la définition stricte du mot ”compradore” (au sens d’intermédiaire), et que l’on devait continuer à l’utiliser pour mettre en exergue le caractère subalterne et aliéné des oligarchies locales vis- á-vis du capitalisme mondial. D’ailleurs SA va reprendre plus tard ce concept pour parler d’États compradores profitant du système néocolonial et, plus récemment, de  compradorisation des classes dirigeantes des périphéries, dans le cadre de son analyse de l’offensive impérialiste du capitalisme néolibéral des oligopoles financiarisés.
Tout ceci pour dire que S. Amin a été un grand théoricien marxiste du capitalisme mondial saisi dans sa globalité sociétale, c.-à-d. englobant les autres sphères de la société (représentations aliénées et illusions des acteurs politiques au sujet de la démocratie libérale, enchevêtrement des luttes sociales et des conflits politiques, aspects idéologiques tels que l’eurocentrisme ou le rôle des religions...).
Sa thèse du développement du sous-développement (thèse qu’il partageait notamment avec AG Frank et les structuralistes latino-américains tels que R Prebish dont il a reconnu l’influence qu’il a exercé sur lui lors de la préparation de sa thèse, ou encore Celso Furtado) est sous-tendue par l’impact déstructurant et polarisateur du capitalisme central dans sa conquête des sociétés précapitalistes (pillage des ressources naturelles, déportation en masses de populations africaines, détérioration des termes de l’échange, désindustrialisation de pays comme l’Inde et la Chine grâce à la politique de la canonnière, et non aux “mécanismes du marché” comme le prétend l’idéologie des harmonies universelles, etc).Il en est résulté fondamentalement des articulations sectorielles complètement différentes au Centre et à la Périphérie: ainsi , alors que le capitalisme central se caractérise par l’articulation autocentrée qui relie le secteur 2 (la production de biens de consommation “de masse”) au secteur 4 (la production de biens d’équipement destinés à permettre la production de 2), le modèle périphérique est basé sur la liaison secteur exportateur-/secteur de consommation “de luxe”. C’est à ce niveau que s’insère la théorie de “l’échange inégal”. “Les produits exportés par la périphérie sont intéressants dans la mesure où – à égalité de productivité- la rémunération du travail peut être inférieure à ce qu’elle est au centre. Et elle peut l’être dans la mesure où la société sera soumise par tous les moyens – économiques et extra-économiques- à cette nouvelle fonction : fournir de la main-d’œuvre bon marché au secteur exportateur”(SA. T/M, tome XIII- no 52, oct. nov. 1972).
Il était profondément attaché au Panafricanisme qu’il approchait comme « un projet des peuples opprimés d’Afrique contre l’impérialisme et ses compradores locaux… un projet politique venant d’en bas un projet de classe au service de la paysannerie et des couches laborieuses et un projet anti-impérialiste conçu par les mouvements nationalistes. »
S. Amin n’était pas seulement un théoricien hors pair et un penseur social complet, il était également un acteur politique et un militant qui se nourrissait de l’action pour ajuster et enrichir sa pensée avec autant de conviction et d’énergie que sa production intellectuelle l’aidait à mieux comprendre le monde pour le transformer. Il était l’activiste infatigable et le défenseur acharné des opprimés contre l’impérialisme collectif et pour un nouvel éveil du Sud. A ce sujet, permettez-moi ce qu’a dit Mme Isabelle de ALMEIDA, présidente du conseil national du PCF :
Samir AMIN était l’inverse de « l’intellectuel en chambre (...) assis sur son piédestal le plus souvent aussi médiatique que superficiel, qui jauge et juge les individus et les peuples, donne des leçons à tour de bras et se vautre dans les pires duplicités à coup de deux poids-deux-mesures qui n’ont qu’une seule logique, humilier celles et ceux qui produisent les richesses du monde ». Déjà à l’aube des indépendances en Afrique, il n’avait pas hésité à mettre son savoir et son expertise au service de gouvernements qui étaient considérés comme progressistes, et ce, malgré son adhésion très jeune au marxisme. Son espoir était que ces expériences basées sur l’ISI et la planification profitassent à la grande majorité des couches paysannes et laborieuses. On sait ce qu’il en advint.
L’échec de ces tentatives de construction nationalitaire n’a pas eu raison de ses convictions d’intellectuel organique et de son engagement aux côtés des opprimés des pays du Sud. Il se consacre alors à développer ses réflexions et ses discussions autour du projet d’un « autre développement » où il oppose à l’ajustement imposé par l’impérialisme collectif aux pays du Sud la « déconnexion » qui consiste, pour une nation défavorisée, à soumettre ses rapports avec l’extérieur aux exigences prioritaires de son propre développement.
L’un des moments phares de son militantisme et de son engagement a été sans conteste le mouvement altermondialiste dont il a été l’un des inspirateurs et leaders. Car dès 1997, quelques années auparavant, au Caire, il avait lancé le Forum mondial des alternatives, en insistant sur la recherche d'alternatives avec le soutien de nombreuses organisations à travers le monde, en particulier en Asie du Sud, en Afrique et en Amérique latine. C’est dans ce cadre-là que j’allais le revoir, notamment dans le cadre des activités du FSA.
L’une des initiatives qui m’a le plus marqué à ce sujet était sa volonté d’amener le FSM à clarifier son positionnement politique au lieu de se limiter à être un simple espace de débat et d’échanges entre militants et membres de la société civile et des mouvements sociaux de différents bords. Il exprimait notamment son désaccord avec certaines composantes du FSM qui se résignaient à donner à leurs luttes des objectifs modestes : faire reculer le néolibéralisme certes, mais pour promouvoir seulement des alternatives s’apparentant à la gestion d’un capitalisme « à visage humain ». A ce sujet, Il a notamment été à l’origine de l’Appel de Bamako lancé en 2006 à l’occasion du Forum mondial polycentrique et qui se voulait une contribution à l’émergence d'un nouveau sujet historique- populaire, pluriel et multipolaire- avec un agenda articulé autour de trois thèmes principaux :
        i.            Construire l'internationalisme des peuples du Sud et du Nord face aux ravages engendrés par la dictature des marchés financiers et par le déploiement mondialisé incontrôlé des transnationales ;
      ii.            Construire la solidarité des peuples d’Asie, d’Afrique, d’Europe et des Amériques face aux défis du développement au XXIe siècle ;
    iii.            Construire un consensus politique, économique et culturel alternatif à la mondialisation néo-libérale et militarisée et à l'hégémonisme des États-Unis et de leurs alliés.
Ce faisant, il voulait raviver  "l’esprit de Bandoeng ", c.-à-d. l’époque s’étalant de 1955 à 1980 et qui avait vu l’émergence des nations et peuples non-européens dont les droits avaient été bafoués par le colonialisme et l’impérialisme historiques exercés par l’Europe, les États-Unis et le Japon.
Je ne saurais conclure ce modeste hommage sans rappeler les qualités personnelles exceptionnelles de S. Amin, notamment son enthousiasme, sa chaleur humaine, sa modestie et sa remarquable capacité à fédérer les énergies pour les mettre au service d’une quête commune, celle de la transformation sociale radicale et du socialisme.
Samir Amin nous a certes quittés, mais il nous a laissé une œuvre considérable et un modèle d’engagement intellectuel et militant qui devrait nous inspirer toutes et tous pour que l’émancipation des peuples opprimés du Sud devienne réalité.






Said Dkhissi | Economia

Samir Amin et la problématique de la polarisation
Pr. SAID DKHISSI :
Professeur émérite, Université Mohammed V, Rabat
Pour Samir Amin, l’économie politique est une science sociale qui doit nous permettre de comprendre le monde pour mieux le transformer. Elle n’est pas une fin en soi, mais un moyen au service de l’émancipation. Son engagement en faveur de l’émancipation des travailleurs et de la libération des peuples est en totale harmonie avec sa conception de l’économie politique. Sa vie et son œuvre sont liées d’une manière organique.
Ce n’est donc pas un hasard si l’œuvre qu’il nous lègue nous donne les clefs pour déchiffrer le monde complexe dans lequel nous vivons et nous éclaire sur la voie à suivre si nous voulons nous diriger vers un monde humain, démocratique et solidaire.
Dès sa thèse de doctorat, soutenue en 1957 et portant sur « les effets structurels de l’intégration internationale des économies précapitalistes : une étude du mécanisme qui a engendré les économies dites sous-développées », Samir Amin pose une question fondamentale qui va lui servir de fil conducteur pour sa réflexion économique : « pourquoi l’histoire de l’expansion capitaliste est-elle celle de la polarisation à l’échelle mondiale ? Pourquoi dans cette expansion, il (le capitalisme) n’a pas, au contraire tendu à réduire l’écart entre ses centres développés et ses périphéries sous-développées ? ».
La présente communication, faite en hommage au regretté, a pour objectif d’introduire à la problématique de la polarisation qui a été au cœur de la réflexion de Samir Amin.
I-                  Origine et mécanismes de la polarisation à l’échelle mondiale :
Pour pouvoir appréhender les mécanismes à l’origine de la polarisation, l’auteur a été naturellement amené à entreprendre l’analyse approfondie du capitalisme, en tant que système mondial. Le résultat auquel il est arrivé est que le capitalisme est par nature impérialiste[i].  De ce fait, il perpétue, à l’égard des pays de la périphérie, les mécanismes de l’accumulation primitive[ii].
Ce sont donc ces mécanismes de l’accumulation primitive qui sont à l’origine de la polarisation à l’échelle mondiale à travers :
·         Le transfert de valeurs de la périphérie vers le centre par le biais, notamment, de l’échange inégal, et
·         La structuration des sociétés et des économies de la périphérie en fonction des besoins du centre capitaliste.
Bien entendu, les formes que revêt la polarisation ont évolué avec les stades du capitalisme. Si, autrefois, la polarisation s’exprimait par la division de l’économie mondiale en économies industrialisées et économies non industrialisées, elle se manifeste, aujourd’hui, après l’accession de quelques pays de la périphérie à certains niveaux d’industrialisation, par l’existence, d’un côté, d’une minorité de pays qui contrôlent la technologie, la finance, les ressources naturelles, la communication et, de l’autre, la majorité de pays dominés.
II-               La rupture avec la polarisation : les conditions stratégiques
La polarisation engendre un double processus : d’un côté, le développement et, de l’autre, le sous-développement. Ce dernier ne doit pas, par conséquent, être considéré comme l’expression d’un retard ou comme une manifestation d’un dualisme économique (secteur moderne/secteur traditionnel) mais bel et bien comme le produit du développement du capitalisme.
Pour rompre avec les mécanismes de la polarisation, Samir Amin préconise la déconnexion. Celle-ci n’implique pas l’autarcie mais le changement de logique.
Comme le sous-développement a été engendré par un processus de structuration des économies de la périphérie en fonction des intérêts du centre, le développement doit être amorcé par la restructuration de ces économies en fonction de leurs propres intérêts. La déconnexion doit se traduire par des réformes structurelles devant conduire à la maitrise des conditions de base de l’accumulation. Parmi ces conditions : la maitrise des conditions de la reproduction de la force de travail, à travers le développement agricole et la production des biens salariaux, la promotion de l’épargne et son orientation vers des secteurs stratégiques par le biais du développement des institutions financières nationales ; la préservation des richesses naturelles du gaspillage et du pillage et le développement des capacités scientifiques et technologiques dans le but de maitriser la technologie.
Dans la perspective de la maitrise des conditions de l’accumulation, l’intégration régionale peut jouer un rôle important dans la mesure où elle est susceptible d’élargir les marges de manœuvre des acteurs nationaux en accroissant la taille du marché intérieur et en réduisant l’inégalité des rapports de force avec les acteurs étrangers, Etats et entreprises.
Mais cette stratégie de rupture avec les mécanismes de la polarisation n’est, dans la perception de Samir Amin, qu’un aspect d’une stratégie globale, qui doit se situer au niveau du système capitaliste mondial et qui doit faire converger les différentes alternatives nationales et partielles. Car les effets destructeurs du capitalisme ont, aujourd’hui, une portée globale. Ils menacent le cadre de vie, du fait des phénomènes de la pollution et du réchauffement climatique, la culture et les langages, en raison de l’américanisation du monde, et des économies et des sociétés à cause de la multiplication des interventions militaires des grandes puissances dans les pays de périphéries…
Pour pouvoir faire face à la gravité de l’ensemble de ces effets destructeurs, la construction, sur une base démocratique, d’une alternative globale s’impose. Elle aura pour tâche de mondialiser les luttes et de les faire converger pour l’avènement d’un monde humain, démocratique et solidaire.
Samir Amin vient de nous quitter et c’est bien triste. Mais, il nous a légué une œuvre riche et vivante totalement axée sur les objectifs de l’émancipation et de la libération. Il nous appartient maintenant de capitaliser cet héritage.



[i] Ce résultat le rapproche de l’analyse de R. Luxembourg pour qui l’impérialisme est co-substantielle du capitalisme et le différencie des analyses de R. Hilferding de N. Boukharine et V. Lénine pour lesquels l’impérialisme n’intervient qu’à un stade avancé du capitalisme.
[ii] Pour K. Marx, l’accumulation primitive est le processus historique qui, en dissolvant l’ordre féodal, a conduit, d’une part, à la concentration des richesses entre les mains d’une minorité et, d’autre part, à la séparation des producteurs d’avec les moyens de production. La loi économique de l’accumulation primitive est constituée par la force et le pouvoir.





Samir AMIN : Itinéraire intellectuel d’un penseur social de l’émancipation
Par Pr.  Ahmed  ZOUBDI
Chercheur au Forum du Tiers-Monde (Dakar)
Ma communication, dans le cadre de cet hommage rendu au regretté Samir Amin, décédé le 12 août 2018,  et afin de permettre aux lecteurs – et surtout aux économistes politiques en herbe - de tirer profit de l’œuvre de l’intellectuel organique qu’il fut et débattre des grandes questions de l’air du temps, porte sur une lecture des thématiques qui ont forgé l’itinéraire intellectuel de ce penseur social hors du commun.
Pour commencer, je dirais que Samir Amin est l’un des rares penseurs sociaux qui fut inébranlable face à la misère de la politique et de la pensée surtout avec l’effondrement du bloc communiste et le déclin des grands récits de la pensée sociale. L’économiste du Sud, qu’il fut incontestablement ,  était par ailleurs  très attentif  à  l’ironie de l’histoire et a eu la grande audace intellectuelle d’annoncer, sur la base d’une lecture politique et historique des faits et évènements, l’échec  des grands projets sociétaux apparus au XXe siècle, qu’il s’agisse de l’État-providence en Occident, des expériences socialistes à l’Est ou des projets de développement dirigés par les mouvements de libération nationale au Sud[i].
               Samir Amin est parmi les éminents penseurs sociaux fondateurs de l’école du sous-développement et de l'impérialisme - et non l’école de la dépendance comme le pensent certaines lectures déformatrices de sa pensée - aux côtés de Paul Sweezy , Paul Baran, André Gunder Frank, Giovanni Arrighi, Immanuel Wallrestein, Aziz Belal, Arghiri Emmanuel, Charles Bettelheim, et bien d’autres penseurs contemporains des Lumières. Les travaux de ces marxistes éclairés furent qualifiés de « Travaux d’Hercule » car ils rivalisent et devancent les travaux des libéraux, et en particulier ceux des orthodoxes et conservateurs du mainstream qui ont préparé l’avènement du néolibéralisme mondialisé, lequel est à l’origine du démantèlement des services publics voire de l’État et des institutions pour imposer un nouveau mode de gestion dirigé par les oligarchies.
Samir Amin n’était pas l’intellectuel qui vivait dans sa tour d’ivoire, isolé de ce qui se passait autour de lui en se bornant à forger des idées et des concepts sur ses cahiers pour le divertissement, mais c’était l’intellectuel organique, le penseur social indépendant, pas l’intellectuel du parti pris, mais celui qui mettait à l’épreuve les théories qu’il a mises au point en observant la réalité avec beaucoup d’attention. En effet, de l’IDEP[ii] au Forum du Tiers-Monde (FTM)[iii], en passant par plusieurs institutions non-gouvernementales, comme le CODESRIA[iv] mais aussi l’ENDA TIERS-MONDE[v] et bien d’autres forums des mouvements sociaux[vi], ce savant émérite a eu le grand mérite de mettre ces laboratoires d’économie politique et des sciences sociales au service des peuples opprimés de la planète pour faire entendre leur voix.
Samir Amin a marqué de son empreinte plusieurs générations d’économistes, d’intellectuels, d’experts et consultants, d’hommes politiques, etc. L’œuvre de cet intellectuel constitue une école de pensée de l’émancipation comme Karl Marx, Frédéric Engels, Lénine et Rosa Luxemburg. Samir Amin interpelait constamment la réalité et faisait parler les chiffres pour découvrir l’essence des phénomènes sociaux.
               Il est parmi les rares intellectuels qui ont mené un combat sur tous les fronts pour de grands projets intellectuels et politiques pour la justice, la liberté et l’émancipation des peuples opprimés et pour tous les citoyens du monde. Certes, ce sont des projets sociétaux qui se prêtent difficilement à la réalité au regard de l’hégémonie impérialiste et sioniste, mais l’histoire verra donner raison à la pensée de ce grand visionnaire qu’il fut. Aujourd’hui, pour Samir Amin, l’alternative est de construire un bloc international exprimant l’internationalisme des travailleurs et des  peuples[vii], et imposant  des rapports de forces  pour contrer la triade (USA, Europe, Japon)  impérialiste et  « passer  de la défensive à l’offensive et ouvrir à nouveau des débats sur les alternatives anticapitalistes et les processus de transition socialiste »[viii].
I – L’accumulation à l’échelle mondiale[ix]
Le présent paragraphe porte  le titre du chef-d’œuvre de Samir Amin dans lequel l’auteur expose une critique utilement polémique et acerbe mais constructive des théories conventionnelles du sous-développement qui prône pour boite à outils la théorie (pure) des prix.
Dans ce volumineux livre (de 590 pages), Samir Amin explique que le développement et le sous-développement sont les deux faces d’une même monnaie. Autrement dit, le sous-développement des pays du Tiers-Monde est historiquement le produit du développement des pays du Nord : l’expansion illimitée du capitalisme a donné lieu à un centre développé et des périphéries sous-développées ; le capitalisme est de nature expansive et polarisante[x]. Ce qui conduit à des échanges et  un développement inégaux entre centre et périphérie.
Pour l’auteur, la fixation des prix ne se fait pas au moyen du marché autorégulateur - via le commissaire - priseur à la Walras, laquelle fixation relevant de l’apparence- mais par les forces dominantes du système capitaliste à l’échelle mondiale.
Samir Amin a, par ailleurs, vivement critiqué le concept de développement capitaliste dans les pays du Sud,  divulgué dans les discours académiques vulgaires et dans les principales institutions financières, bancaires et commerciales internationales dominantes notamment les institutions de Bretton Woods ; discours initiés par le modèle, celui du rattrapage, véhiculé au début des années 1960 par l’économiste américain W.W Rostow[xi]. Ce dernier propose aux pays nouvellement indépendants de suivre une voie dite de rattrapage des pays du Nord. La thèse Rostowienne est battue en brèche comme on va le voir dans le paragraphe suivant.
II – De l’échange inégal[xii] au  développement inégal[xiii]
               Samir Amin part d’une critique de la théorie de l’échange inégal d’Arghiri Emmanuel[xiv], perçue par lui comme une contribution fondamentale[xv], mais son défaut est que, en revanche, son auteur reste cantonné dans la sphère de l’échange, une sorte d’économisme selon l’auteur de « L’accumulation à l’échelle mondiale ».
En effet, pour Samir Amin, les rapports entre le Nord et le Sud dans les conditions de la division internationale du travail, qu’elle soit ancienne ou nouvelle, sont des rapports qui induisent à un échange inégal entre les deux blocs. L’échange entre centre et périphérie, est un échange inégal car à productivités égales, le travail à la périphérie est sous-rémunéré par rapport à celui du centre. En principe, les facteurs de production doivent être rémunérés au même taux. Or, le salaire, comme prix du travail, est rémunéré différemment entre pays du Sud et pays du Nord. Ce qui entraine un transfert de valeur des premiers aux seconds.
Ce phénomène s’explique par la gestion de la force de travail imposée par le capital dominant à la périphérie dans le cadre de la NDIT. « La théorie économiciste des avantages comparatifs (…), nous dit S. Amin, décrit les conditions de l’échange à un moment donné, elle ne permet aucunement de préférer la spécialisation fondée sur les productivités comparées telles qu’elles sont à un moment donné du développement. (…). Elle ne peut rendre compte de deux faits essentiels qui caractérisent le développement du commerce international (…) : 1- Le développement plus rapide du commerce entre pays à structures voisines dont les distributions des productivités comparées sont donc voisines, développement plus rapide que celui des échanges entre pays développés et pays sous-développés dont pourtant les distributions des productivités comparées sont plus diverses ; 2 - Les formes successives et différentes de la spécialisation de la périphérie (…) »[xvi].
Interprétant Samir Amin, Rémy Herrera souligne que « la polarisation indissociable du fonctionnement d’un système fondé sur un marché mondial intégré des marchandises et du capital mais excluant la mobilité du travail est ainsi défini par le différentiel des rémunérations du travail, inférieures à la périphérie à ce qu’elles sont au centre, à productivité égale »[xvii].
Pour Samir Amin, au centre, les salaires réels augmentent parallèlement à l’augmentation de la productivité, aux périphéries les salaires restent en deçà de la productivité. Ce qui entraîne un transfert de valeur des périphéries au centre occasionnant ainsi un blocage du développement c’est-à-dire une distorsion des secteurs d’activité pour lesquelles l’effort productif est pompé à l’extérieur. L’auteur précise que ce transfert n’est pas la base du développement du centre : le transfert de valeur permet l’accélération de l’accumulation au centre et la bloque dans les périphéries.
La théorie des échanges internationaux entre centres et périphéries ne peut être conduite dans une optique économiciste, comme le font les économistes conventionnels, mais sous un angle socio-politique. Plus précisément, comme le dit aisément Amin, l’élaboration d’une théorie économique libérale des échanges internationaux relève des apparences du fonctionnement du mode de production capitaliste (MPC) à l’état pur. Une véritable théorie des échanges entre bloc dominant et bloc dominé relève de l’histoire[xviii]. Donc, pour une analyse objective de l’échange international, il est question d’aller au-delà de la sphère de l’échange, aller à l’essence, c'est-à-dire à la sphère de production, à la soumission de la force de travail aux lois du marché, laquelle est sous le poids d’un processus de marchandisation sans merci avec la montée des politiques néo-libérales qui, au-delà du démantèlement des services publics, mènent une guerre sans précédent contre la classe ouvrière : flexibilité et individualisation du travail, démantèlement des syndicats, précarité de l’emploi, marginalisation, etc.[xix].  Qui plus est, la formation de la valeur de la force de travail, dans l’acception d’Amin, est appréhendée à travers la dialectique entre lois de l’accumulation et lutte de classes : ces rapports entre l’économique et le politique constituent le substratum du matérialisme historique. Dans cette perspective, le salaire ne peut être une variable indépendante puisque son niveau dépend des forces objectives c'est-à-dire du niveau de développement des forces productives[xx].
III – La polarisation capitaliste
La polarisation constitue dans l’appareillage conceptuel de Samir Amin un outil  d’analyse primordial pour la compréhension du système dominant. En effet, pour l’auteur de la théorie du centre et des périphéries, le capitalisme réellement existant a cette caractéristique qui lui est immanente : la polarisation. Elle signifie dans son acception générale la concentration des richesses au Nord et l’exploitation du Sud. Si  la polarisation  peut être datée vers la fin du 19ème – début 20ème siècles avec l’impérialisme des monopoles[1][xxi], force est de dire que les signes prémonitoires de ce phénomène datent depuis la phase mercantiliste qui coïncide avec la période de pillage et de colonisation.
Cette période est donc le point d’orgue qui a préparé les conditions d’émergence de la polarisation. Mûrie dans la période impérialiste, la polarisation s’est exacerbée dans la phase post-indépendance politique avec l’adoption des pays du Sud des modèles de développement imposés dans le cadre de la nouvelle division internationale du travail (NDIT). Elle est donc le produit de leur insertion tronquée dans le marché mondial capitaliste. « Le transfert de valeur, dit S. Amin, au détriment des périphéries est à lui seul une force capable de reproduire et d’approfondir la polarisation par le poids négatif gigantesque qu’il représente pour les périphéries (…) »[xxii].
Samir Amin explique la polarisation  dans les trois thèses suivantes :
Thèse 1 : « la polarisation est une loi immanente de l’expansion mondiale du capitalisme »[xxiii]. Cela veut dire, pour l’auteur, que le capitalisme réellement existant est différent du MPC (à l’état pur). Ce dernier « suppose un marché intégré tridimensionnel (marchés des marchandises, du capital et du travail) qui définit la base de son fonctionnement »[xxiv]. Cette définition est valable seulement pour l’histoire du capitalisme au centre ; mais l’extension du capitalisme au reste du monde (aux  périphéries) n’a pas connu cette intégration des trois marchés. « Le marché mondial est exclusivement bidimensionnel dans son expansion intégrant progressivement les échanges de produits et la circulation du capital à l’exclusion du travail dont le marché reste cloisonné »[xxv].
Thèse 2 : la loi de la valeur mondialisée explique que l’expansion du capitalisme n’est pas homogène entre centre et périphéries. Cette loi enseigne donc « la domination de l’économie (…) et la soumission du politique et de l’idéologie aux contraintes de l’économie »[xxvi].
Thèse 3 : Pour Amin, malgré l’industrialisation de certains pays de la périphérie, le phénomène de la polarisation et par conséquent, le blocage du développement reste toujours à l’ordre du jour. L’industrialisation des périphéries n’efface donc pas la polarisation, phénomène inhérent au capitalisme réellement existant. Il faut donc aller au-delà de cet aspect artificiel qu’est le rattrapage supposé en matière d’industrialisation. En d’autres termes, combattre la polarisation suppose une logique d’accumulation autre que celle imposée par la NDIT. Rompre avec les mécanismes du marché dictés par l’hégémonisme des monopoles et des oligopoles des firmes multinationales et des puissances impérialistes suggère la mise en place d’une logique d’accumulation autocentrée selon laquelle les relations externes des périphéries doivent se soumettre aux modalités du développement interne[xxvii].
               Aujourd’hui, les oligopoles internationaux généralisés dominent la scène mondiale et gouvernent même les États de connivence avec les oligarchies des pays du Sud. « Les pouvoirs publics ne sont, au mieux, qu’un sous-traitant de l’entreprise. Le marché gouverne. Le gouvernement gère »[xxviii].
               L’impérialisme mondial et ses crises multiples plongent les peuples du Sud et avec eux les classes populaires du Nord dans des guerres destructrices[xxix] tous azimuts pour un seul objectif, celui d’assurer la sacro-sainte accumulation – en dopant la croissance – qui va de pair avec l’adage cher à Karl Marx : "Accumulez, accumulez, c’est la loi et les prophètes ! ».
IV – La déconnexion[xxx]
La thèse de la déconnexion développée par Samir Amin dans les années 1980 est la boite à outils pour un développement alternatif autre que capitaliste !
Dans la vulgate libérale le développement est synonyme de développement capitaliste notamment l’ouverture et l’intégration sans limites dans le marché capitaliste mondial.
La déconnexion n’est pas synonyme d’autarcie. Elle signifie la soumission des facteurs externes au service du développement national indépendant et autocentré. Pour comprendre l’essence du capitalisme, Amin interroge, en marxien d’abord puis en  marxiste éclairé ensuite, la théorie de la valeur, délaissée aujourd’hui par presque tous les économistes se réclamant de Marx. Cette fameuse loi, nous enseigne l’auteur, explique tout le secret du capitalisme réellement existant et est à l’origine de son développement, de son expansion illimitée, de son essor et de son effondrement. En quelques mots, Samir Amin nous dit que le problème des pays du Sud est manifestement économique mais la sortie est éminemment politique !
La loi de la valeur mondialisée[xxxi] suggère son dépérissement puisque le capitalisme, qui a produit la modernité et la démocratie, est devenu synonyme de fascisme et de  barbarie. Le capitalisme est arrivé à son stade sénile[xxxii], il suggère son dépassement : dans la durée, le capitalisme accouchera du socialisme[xxxiii]. La rupture avec le capitalisme impose aux forces du progrès la sortie de ce système via la construction de l’internationalisme des travailleurs et des peuples[xxxiv] . De cette transition longue se cristalliserait l’avènement du communisme[xxxv]. Rappelons que depuis l’effondrement du socialisme réel et les crises structurelles et permanentes qui frappent de plein fouet le capitalisme mondialisé, beaucoup d’événements se sont succédé qui attestent que le capitalisme est une parenthèse dans l’histoire : les mouvements altermondialistes et le Printemps (arabe) des peuples de 2010[xxxvi]ont démontré que les acteurs traditionnels du changement vont céder le pas aux nouvelles figures notamment les mouvements sociaux[xxxvii]. Les partis politiques et les syndicats ont, par ailleurs, rempli leur fonction historique et doivent naturellement fusionner avec les nouvelles structurations et configurations politiques en gestation[xxxviii].
– Emergence et  lumpen-développement.
               Avec l’effondrement du socialisme réel et l’échec des projets populaires et nationaux dans les pays du Sud ainsi que l’éclipse des notions ayant fait école dans l’histoire moderne des pays nouvellement libérés, notamment les notions et théories du développement, d’autres fresques théoriques ont apparu dans la littérature économique et politique comme l’émergence, la gouvernance, le développement durable, etc. dont le contenu prête le flanc à de vives critiques.
En effet, dans le cas des pays émergents connus sous le nom de BRICS, Samir Amin estime que, bien que ces pays aient atteint des taux de croissance élevés et permanents qui leur ont permis de s’industrialiser force est de constater qu’ils ne sont pas en mesure d'éradiquer la pauvreté et la marginalisation des couches démunies des populations. Pour Amin, ces pays n'ont pas réussi à briser les facteurs qui tissent et favorisent la polarisation et l'expansion capitalistes imposées par les États impérialistes.« Aux antipodes de l’évolution favorable que dessinerait un projet d’émergence authentique de cette qualité, la soumission unilatérale aux exigences du déploiement du capitalisme mondialisé des monopoles généralisés ne produit que ce que j’appellerai un « lumpen-développement ».J’emprunte ici librement le vocable par lequel le regretté André Gunder Frank avait analysé une évolution analogue, mais dans d’autres conditions de temps et de lieu. Aujourd’hui le « lumpen-développement » est le produit de la désintégration sociale accélérée, associée au modèle de « développement » (qui de ce fait ne mérite pas son nom) imposé par les monopoles des centres impérialistes aux sociétés des périphéries qu’ils dominent. Il se manifeste par la croissance vertigineuse des activités de survie (la sphère dite informelle), autrement dit par la paupérisation inhérente à la logique unilatérale de l’accumulation du capital »[xxxix].
               Soulignons qu’avant que cette notion de l’émergence ne trouve le terrain favorable pour sa popularisation, l’auteur de « L’accumulation à l’échelle mondiale » a eu le mérite de mettre en lumière des notions analogues mais critiques comme la notion de pays semi-périphériques qualifiant ainsi les stratégies de développement initiées par la Banque mondiale, notamment l’import-substitution, de stratégies vouées à l’échec. L’histoire a donné raison aux thèses développées par l’auteur, comme on pourrait le constater.
               Samir Amin pense que la Chine a réussi à se déconnecter du développement capitaliste polarisant et s’est engagée dans un processus de construction du socialisme en tant que processus populaire révolutionnaire. Aujourd'hui, ce pays, qui a mobilisé tactiquement le concept de marché – sous le vocable du socialisme de marché et non sous la bannière du capitalisme social de marché - sans conteste a réussi  à imposer ses stratégies commerciales en tant que superpuissance mondiale. Pour Rémy Herrera « la Chine nouvelle marque une ouverture et non un changement de stratégies de développement. Il s’agit d’une modification de la planification socialiste pour la rendre plus performante et pour le prolongement du développement »[xl]. Pour contrer la triade (États-Unis, Union européenne, Japon), les efforts entre ces pays (les BRICS) et les autres États du Sud doivent être intensifiés pour passer de la défensive à l’offensive.
      Nous soulignons, au passage, que les stratégies que les BRICS (exceptée la Chine) et les nouveaux BRICS adoptent ne leur confèrent pas un statut d’économies (et de sociétés) qui pourraient se frayer le chemin vers un développement non capitaliste. En revanche, Samir Amin pense que dans ces pays un nouveau capitalisme pourrait « mûrir », mais rien n’est sûr pour garantir l’avancée vers le progrès social et l’émancipation. Ce qui est plausible, comme le suggèrent les faits et les évènements, c’est que nous sommes devant deux scénarios, un scénario mené par la triade qui  conduirait à la barbarie et un deuxième produit par les soulèvements des peuples du Sud d’où se cristalliserait la transition longue vers un post-capitalisme[xli].
IV – Du matérialisme historique revisitée.
Pour rappel,  Karl Marx considère que l’économique est le facteur déterminant en dernier ressort. Ce facteur peut être déterminant et dominant en même temps. Quant aux facteurs non économiques (politique, idéologique, culturel, etc.), ils sont en étroite connexion avec le facteur économique et s’interfèrent dialectiquement. Dans certaines circonstances, ils sont, comme le facteur économique, déterminant et dominant en même temps. Ce débat a fait couler beaucoup d’encre[xlii] mais malheureusement il est enterré aujourd’hui. Samir Amin entreprend ce thème de fond en vue de clarifier des confusions de taille avec la montée des courants fondamentalistes et post-modernistes.
Pour lui, dans les modes de production tributaires, ceux antérieurs au capitalisme, le politique a été le facteur déterminant dans la vie sociale, l’économique était soumis à ces facteurs. Dans la nouvelle organisation sociale, en l’occurrence le capitalisme, le schéma antérieur fut renversé : le facteur politique (et le droit) cède la place au facteur économique[xliii]. Désormais, le politique est soumis à la dictature de l’économique. En effet, la loi de la valeur mondialisée[xliv] enseigne que tous les aspects de la vie sociale sont encastrés dans l’économie, comme le dit de son côté Serge Latouche[xlv]. Le règne de la marchandise dans la vie des sociétés entraine leur marchandisation et produit, in fine, une société de marché atomisée au sens de Karl Polanyi[xlvi].
Dans ces conditions, Samir Amin propose de substituer la culture à l’économie pour mener à bien la politique de la cité et de la cité-monde[xlvii]. Il s’agit de soumettre la politique aux ressorts de la culture en lieu et place de sa soumission à l’économie. On assiste dès lors à un changement de fond en comble de la configuration du facteur politique dans la structuration sociale. La politique sera conçue non comme l’art du possible pour gérer les intérêts des classes dominantes mais comme le mode de gestion des sociétés en vue d’instaurer les valeurs de la démocratie, de la justice et de la liberté. Ce changement de registre, en passant de la domination de l’économie à celle de la culture, entraine à la longue le dépérissement de la loi de la valeur[xlviii] : l’échange capitaliste cessera d’être l’épicentre des rapports de production dominants pour un échange libéré de l’aliénation économiciste. A ce titre, nous dit Samir Amin : « J’ai bien dit le culturel et non l’idéologique, se substituant à l’économique et au politique parce que l’accent a été placé sur le politique dans le marxisme historique, à propos de la transition dite socialiste au communisme. Dans une formulation dont on n’a pas manqué de signaler l’ambiguïté : à long terme le dépérissement de l’Etat (…) et la substitution de « l’administration des choses au gouvernement des hommes (…), à moyen terme, dans la transition, l’affirmation du politique, dans la forme honorable des commentaires de Marx à propos de la commune de Paris (…), dans celle plus douteuse de l’État soviétique, et dans celle renouvelée par le discours maoïste de la révolution culturelle(…) ».[xlix]
V – Critique des culturalismes.
En 1988, Samir Amin a publié son livre « L’eurocentrisme : critique d’une idéologie »[l] dans lequel il expose les différentes civilisations qui ont marqué l’histoire de l’humanité. L’auteur constate que beaucoup de civilisations notamment les civilisations égyptienne, arabe, chinoise, grecque, romaine, etc., dépassent de loin la civilisation européenne et pourtant elles ne manifestaient aucun égocentrisme.
Il est vrai que l’Occident a produit la modernité et sa fille ainée la laïcité desquelles ses peuples ont pu réaliser beaucoup d’acquis sur le plan des libertés individuelles et collectives, mais aujourd’hui, nous dit Samir Amin, cette modernité d’essence libérale, mais produite des Lumières, reste inachevée : aujourd’hui, la démocratie est balayée par la domination de l’économie de marché traduisant ainsi une démocratie de basse intensité[li]- en ce moment précis de l’effondrement des grands récits, autrement dit l’échec du projet démocratique. Le retour de bâton en est que la modernité est évincée par des courants se réclamant du post-modernisme[lii] : La thèse de la fin de l’histoire (Francis Fukuyama) comme celle du choc des civilisations (Samuel Huntington) annoncent à tort que le capitalisme est indépassable[liii] !
Dans d’autres livres[liv], Samir Amin esquisse une autre forme d’eurocentrisme, mais cette fois-ci un eurocentrisme inversé qu’incarne la religion, lequel lui aussi  prétend détenir la vérité. C’est une forme d’intégrisme dont l’arme de destruction massive est d’exclure toutes formes d’idées et de pensées qui ne s’allient pas avec ses préceptes. L’Islam politique constitue une illustration de cet eurocentrisme inversé. C’est un phénomène nouveau produit par le capitalisme réellement existant. Ses adeptes instrumentalisent la religion pour légitimer et s’approprier le pouvoir et la richesse ! La question fondamentale ici pour entrer dans une vraie compétition pour gouverner est qu’il faut séparer la sphère religieuse de la sphère politique. C’est ce que les apologistes de ce discours ne cessent d’estomper[lv].
Pour Amin, l’eurocentrisme inversé est le produit de l’eurocentrisme du Nord. Ce dernier a mobilisé toute une armada dont le fondamentalisme islamique pour combattre tous les projets sociétaux qui ont été développés dans d’autres régions du monde notamment les  révolutions populaires et socialistes[lvi].
               Samir Amin pense que la modernité des Lumières (et sa fille ainée la laïcité) a été mise à mal à cause du chauvinisme et de l’obscurantisme religieux qui ont brouillé les cartes. C’est ce qui est à l’origine de l’échec de trois formes de projets historiques : le projet du Welfare State (l’échec de l’État-providence au Nord auquel s’ajoute la trahison de la Gauche qui s’est alliée avec l’impérialisme  américain), le socialisme à l’Est et le projet de Bandoeng initié par les mouvements de libération nationale des pays du Sud.
               Pour conclure, nous dirions que Samir Amin a commencé sa bataille contre l’injustice et pour l’émancipation par ce que Karl Marx a fini son combat pour un monde juste et égalitaire, autrement dit l’économie. Il a conclu son itinéraire par ce que Marx a commencé le sien c’est-à-dire la politique et la philosophie. En revanche, pour les deux penseurs des Lumières l’économie et la politique vont de pair.
               Samir Amin a joué le rôle de l’intellectuel « prophétique » pour comprendre le monde mais surtout le changer, comme l'a dit Karl Marx. Ce grand penseur internationaliste a brillamment réussi dans cette œuvre gigantesque dans la théorie et la pratique.



[1] Amin Samir, L’accumulation à l’échelle mondiale, op.cit.



[i] Amin, Samir (1992), De la critique de l’État soviétique à la critique de l’État national : L’alternative nationale et populaire (en arabe),Centre d’études arabes, Le Caire..
[ii] Samir Amin était le Directeur de l’IDEP (Institut de développement et de planification, institution relevant des Nations-Unies, située à Dakar) de 1970 à 1980.Voir à ce titre Itinéraire intellectuel (2006), Tome 1, traduit en arabe par Saâd Taouil, Ed. Essaki, Beyrouth.
[iii] Samir Amin est fondateur du FTM en 1980 et fut son Président jusqu’à sa mort.
[iv] Le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique, créé en 1973, son siège est basé à Dakar (Sénégal). Samir Amin fut le 1er Secrétaire exécutif de cet organisme (de 1973 à 1975).
[v] Environnement, développement, Action dans le Tiers-Monde est une organisation non gouvernementale, créée en 1972 et située à Dakar (Sénégal),
[vi] Notamment le Forum mondial des alternatives dont Samir Amin fut le Président , le Forum social mondial, etc.
[vii] Amin, Samir (2017), L’indispensable reconstruction de l’international des travailleurs et des peuples, (Manifeste), Forum du Tiers-Monde et Forum mondial des alternatives.
[viii] Herrera, Rémy (2010), Un autre capitalisme n’est pas possible, Ed. Syllepse, p.190.
[ix] Amin, Samir (1970), L’accumulation à l’échelle mondiale, Ed. Anthropos.
[x] Amin, Samir, L’accumulation à l’échelle mondiale, op.cit.
[xi] Rostow, Whitman Walt (1960), Les étapes de la croissance économique, Economica, Paris.
[xii] Amin, Samir (1973), L’échange inégal et la loi de la valeur, Ed. Anthropos.
[xiii] Amin, Samir  (1973), Le développement inégal, Ed. de Minuit.
[xiv] Cf. l’ouvrage de l’auteur L’échange inégal : Essai sur les antagonismes dans les rapports,   internationaux (1969), Ed. Maspero. Ce livre a suscité, dans les années 1970, un débat houleux entre marxistes.
[xv] Cf. la critique de Samir Amin dans L’accumulation à l’échelle mondiale, op. cit. , puis dans L’échange inégal et la loi de la valeur, op.cit. et également dans Le développement inégal, op. cit.
[xvi] Amin, Samir, L’accumulation à l’échelle mondiale, op.cit, p.79. Pour l’auteur, la prise en compte de ces deux phénomènes doit faire appel « à la théorie de la tendance inhérente au capitalisme à l’élargissement des marchés et à celle de la domination du centre sur la périphérie », Ibidem. Voir également, Samir Amin, Le développement inégal, op. cit.
[xvii] Herrera, Rémy (2000), Les théorie du système capitaliste mondial ,Cahiers de la MSE ,n° 43, Paris , p.8
[xviii] Amin, S, L’accumulation à l’échelle mondiale, op.cit.
[xix] Amin, Samir (2003), Le virus libéral : La guerre permanente et l’américanisation du monde, Ed. Le Temps des Cerises.
[xx] Amin, Samir, Le développement inégal, op.cit.et Amin, Samir, L’échange inégal et la loi de la valeur, op.cit.
[xxi] Amin, Samir, L’accumulation à l’échelle mondiale, op.cit.
[xxii] Amin, Samir (1996), Les défis de la mondialisation,  L’Harmattan, Paris, p.81.
[xxiii] Amin, S, Les défis de la mondialisation, op.cit. p.77.
[xxiv] Ibidem.
[xxv] Ibidem.
[xxvi] Amin, S, Les défis de la mondialisation, op.cit. p.78.
[xxvii] Samir Amin distingue ici capitalisme et développement autocentré : le 1er est par nature polarisant, le second  est un outil critique du capitalisme.
[xxviii] Blondel, Marc, cité par Ramonet, Ignacio (1999), Géopolitique du chaos, Ed. Gallimard, p.85.
[xxix] Amin, Samir (1993), Mondialisation et accumulation, L’Harmattan.
[xxx] Amin, Samir (1986),  La déconnexion , pour sortir du système mondial, L’Harmattan.
[xxxi] Amin, Samir, (2013), La loi de la valeur mondialisée, Ed. Le Temps des Cerises.
[xxxii] Amin, Samir (2002), Le capitalisme sénile : pour un 21ème siècle non américain, Collection Actuel Marx Confrontation, PUF.
[xxxiii] Amin, Samir (2006) , La Cinquième internationale, Ed. Le Temps des Cerises.
[xxxiv] Amin, Samir, L’indispensable reconstruction de l’international des travailleurs et des peuples, (Manifeste), op.cit.
[xxxv] Amin, Samir, La Cinquième internationale, op.cit..Voir aussi Amin, Samir (2017) Le Centenaire de la révolution d’octobre 1917, Ed. Delga.
[xxxvi] Amin, Samir (2011), Le monde arabe dans la longue durée, le Printemps arabe ? Le Temps des Cerises.
[xxxvii] Amin, Samir (1991), Le grand tumulte : les mouvements sociaux dans l’économie-monde (en collaboration), Ed. La Découverte. 
[xxxviii] Souligné par nous (A.Z).
[xxxix] Amin, Samir (2013), Emergence  et lumpen-développement, Préface à l’ouvrage de Zoubdi, Ahmed, Les pays du Sud dans le système mondial, L’Harmattan, Collection Forum du Tiers-Monde.
[xl] Herrera, Rémy dans son entretien avec Le Blog Réveil communiste, à l’occasion de la sortie de son livre (co-écrit avec  Zhiming Long)  : (2019), La Chine est-elle capitaliste ? Les éditions Critiques.
[xli] Amin, Samir , Conférence animée à la faculté de Droit de  Rabat-Agdal , sous le thème « Economie politique du Printemps arabe » , le  08 – 12 – 2011.
[xlii] Cf. Belal, Aziz (1980), Développement et facteurs non économiques, Ed. S.M.E.R.
[xliii] Amin, Samir (1997), Critique de l’air du temps, L’Harmattan, Collection Forum du Tiers-Monde.
[xliv] Amin, Samir, La loi de la valeur mondialisée, op.cit.
[xlv] Latouche, Serge (1998), Les dangers du marché planétaire, Presses de la Fondation nationale de sciences po..
[xlvi] Polanyi, Karl (1983), La grande transformation, Ed. Gallimard.
[xlvii] Amin, Samir (1989), Pour une théorie de la culture, Centre arabe de développement, Beyrouth.
[xlviii] Amin, Samir, Critique de l’air du temps, op.cit.
[xlix] Samir Amin, Critique de l’air du temps, p.65.
[l] Livre paru aux éditions Anthropos (1988).
[li] Amin, Samir (2003), Le virus libéral : La guerre permanente et l’américanisation du monde, Ed. Le Temps des Cerises.
[lii] Amin, Samir,  Critique de l’air du temps, op.cit.
[liii] Amin, Samir (2008), Modernité, religion et démocratie : Critique de l'eurocentrisme et critique des culturalismes, Œuvres complètes, Ed. Paragon/Vs. Voir également son livre (2012), L’implosion du capitalisme : Automne du capitalisme, Printemps de peuples, Ed. Delga.
[liv] Notamment Vers une théorie de la culture(en arabe), op.cit. Voir également, Modernité, religion et démocratie, op. cit, et De la critique du discours arabe contemporain (en arabe, 2015), Editions de l’Instance égyptienne générale du livre, Le Caire.
[lv] Amin, Samir , Vers une théorie de la culture, op.cit.
[lvi] Samir Amin , Le Centenaire de la révolution d’octobre 1917, op.cit.


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