Hommage posthume á Samir Amin par Pr. Mohamed Said Saadi



Hommage posthume á Samir Amin
Samir Amin nous a quittés  le 12 aout 2018. En apprenant la triste nouvelle, j’ai senti le ciel me tomber sur la tête. Je me suis senti soudain un peu orphelin, tellement Samir était une source d’inspiration pour beaucoup d’intellectuels, de chercheurs et de militants de ma génération. Ceci même si aucune relation personnelle ou professionnelle ne me liait à lui. Mais le fait est que ma formation académique s’est fortement nourrie de ses travaux novateurs et originaux sur le capitalisme mondial et le sous-développement.
Grâce aux enseignements du regretté professeur Abdelaziz Belal, nous avions d’abord pris connaissance en troisième année de licence de la thèse de S. Amin sur « les effets structurels de l’intégration internationale des économies précapitalistes. Une étude théorique du mécanisme qui a engendré les économies dites sous-développées » (au lieu de « Aux origines du sous-développement, l’accumulation capitaliste à l’échelle internationale »). L’ouvrage de feu A. Belal s’appuie sur la thèse de S. Amin  pour montrer comment  « le contact entre l’économie précapitaliste du Maroc et l’économie capitaliste de la Métropole va en faire une économie “satellite” de cette dernière; de même qu’il va entrainer des bouleversements considérables dans sa structure économique en privilégiant  « la croissance de certains secteurs de l’économie en symbiose avec l’économie dominante » (p121).// En définitive, « “le satellitisme économique et monétaire, l’existence de secteurs de sous-investissement, la faiblesse ou la dispersion des effets d’induction et de multiplication des secteurs d’investissement privilégiés vont constituer des freins puissants à la création des conditions d’un véritable développement économique » (p 173)///. Plus tard, en deuxième année du CES en économie du développement, l’ouvrage de référence pour nous était celui de S. Amin intitulé « L’accumulation à l’échelle mondiale » (plus de 700 p. en petits caractères, éd. Anthropos, 1971). L’idée centrale était que développement et sous-développement constituaient les deux faces du même processus historique qui ont amené le capitalisme à s’étendre à l’échelle mondiale. Ce processus était basé sur le mécanisme d’accumulation par ”dépossession”. Remarquons que pour S. Amin, la mondialisation est consubstantielle du capitalisme dans ses différentes phases de développement depuis le XVIème siècle. Son approche était fondamentalement marxiste, au sens où il privilégiait le matérialisme historique comme étant l’étude de  «  la société prise dans son ensemble… le raisonnement à partir de concepts comme modes de production, formations sociales, instances et articulation des instances, les la relations infrastructure- superstructure, etc. ».
Il est important de noter que le point de départ de S. Amin était l’absence d’une analyse approfondie par Marx du capitalisme mondial à travers ses prolongements dans les pays périphériques.
Par ailleurs, il distinguait le marxisme des “marxismes historiques” à caractère dogmatique, qui le considéraient comme un “produit final” auquel il n’y avait rien à ajouter ou à corriger. Pour lui, il faut partir de Marx qui a produit “une critique de l’économie capitaliste”, c-à-d une critique du discours économique du capitalisme.
Ma première rencontre “physique” a eu lieu en 1982 à l’occasion de l’hommage posthume qu’avait organisé l’Université Hassan II à Casablanca suite au décès du regretté Professeur et camarade A. Belal. Nous faisions partie du même panel au cours duquel j’avais présenté les premiers résultats de ma thèse de Doctorat d’État sur les groupes financiers au Maroc, thèse où je critiquais le concept de “bourgeoisie compradore” en partant du constat que la bourgeoisie marocaine avait une consistance matérielle dans la mesure où elle contrôlait une fraction importante des moyens de production et d’échange. En réaction à mon argumentation, SA a attiré mon intention sur le fait qu’on ne pouvait se limiter à la définition stricte du mot ”compradore” (au sens d’intermédiaire), et que l’on devait continuer à l’utiliser pour mettre en exergue le caractère subalterne et aliéné des oligarchies locales vis- á-vis du capitalisme mondial. D’ailleurs SA va reprendre plus tard ce concept pour parler d’États compradores profitant du système néocolonial et, plus récemment, de  compradorisation des classes dirigeantes des périphéries, dans le cadre de son analyse de l’offensive impérialiste du capitalisme néolibéral des oligopoles financiarisés.
Tout ceci pour dire que S. Amin a été un grand théoricien marxiste du capitalisme mondial saisi dans sa globalité sociétale, c.-à-d. englobant les autres sphères de la société (représentations aliénées et illusions des acteurs politiques au sujet de la démocratie libérale, enchevêtrement des luttes sociales et des conflits politiques, aspects idéologiques tels que l’eurocentrisme ou le rôle des religions...).
Sa thèse du développement du sous-développement (thèse qu’il partageait notamment avec AG Frank et les structuralistes latino-américains tels que R Prebish dont il a reconnu l’influence qu’il a exercé sur lui lors de la préparation de sa thèse, ou encore Celso Furtado) est sous-tendue par l’impact déstructurant et polarisateur du capitalisme central dans sa conquête des sociétés précapitalistes (pillage des ressources naturelles, déportation en masses de populations africaines, détérioration des termes de l’échange, désindustrialisation de pays comme l’Inde et la Chine grâce à la politique de la canonnière, et non aux “mécanismes du marché” comme le prétend l’idéologie des harmonies universelles, etc).Il en est résulté fondamentalement des articulations sectorielles complètement différentes au Centre et à la Périphérie: ainsi , alors que le capitalisme central se caractérise par l’articulation autocentrée qui relie le secteur 2 (la production de biens de consommation “de masse”) au secteur 4 (la production de biens d’équipement destinés à permettre la production de 2), le modèle périphérique est basé sur la liaison secteur exportateur-/secteur de consommation “de luxe”. C’est à ce niveau que s’insère la théorie de “l’échange inégal”. “Les produits exportés par la périphérie sont intéressants dans la mesure où – à égalité de productivité- la rémunération du travail peut être inférieure à ce qu’elle est au centre. Et elle peut l’être dans la mesure où la société sera soumise par tous les moyens – économiques et extra-économiques- à cette nouvelle fonction : fournir de la main-d’œuvre bon marché au secteur exportateur”(SA. T/M, tome XIII- no 52, oct. nov. 1972).
Il était profondément attaché au Panafricanisme qu’il approchait comme « un projet des peuples opprimés d’Afrique contre l’impérialisme et ses compradores locaux… un projet politique venant d’en bas un projet de classe au service de la paysannerie et des couches laborieuses et un projet anti-impérialiste conçu par les mouvements nationalistes. »
S. Amin n’était pas seulement un théoricien hors pair et un penseur social complet, il était également un acteur politique et un militant qui se nourrissait de l’action pour ajuster et enrichir sa pensée avec autant de conviction et d’énergie que sa production intellectuelle l’aidait à mieux comprendre le monde pour le transformer. Il était l’activiste infatigable et le défenseur acharné des opprimés contre l’impérialisme collectif et pour un nouvel éveil du Sud. A ce sujet, permettez-moi ce qu’a dit Mme Isabelle de ALMEIDA, présidente du conseil national du PCF :
Samir AMIN était l’inverse de « l’intellectuel en chambre (...) assis sur son piédestal le plus souvent aussi médiatique que superficiel, qui jauge et juge les individus et les peuples, donne des leçons à tour de bras et se vautre dans les pires duplicités à coup de deux poids-deux-mesures qui n’ont qu’une seule logique, humilier celles et ceux qui produisent les richesses du monde ». Déjà à l’aube des indépendances en Afrique, il n’avait pas hésité à mettre son savoir et son expertise au service de gouvernements qui étaient considérés comme progressistes, et ce, malgré son adhésion très jeune au marxisme. Son espoir était que ces expériences basées sur l’ISI et la planification profitassent à la grande majorité des couches paysannes et laborieuses. On sait ce qu’il en advint.
L’échec de ces tentatives de construction nationalitaire n’a pas eu raison de ses convictions d’intellectuel organique et de son engagement aux côtés des opprimés des pays du Sud. Il se consacre alors à développer ses réflexions et ses discussions autour du projet d’un « autre développement » où il oppose à l’ajustement imposé par l’impérialisme collectif aux pays du Sud la « déconnexion » qui consiste, pour une nation défavorisée, à soumettre ses rapports avec l’extérieur aux exigences prioritaires de son propre développement.
L’un des moments phares de son militantisme et de son engagement a été sans conteste le mouvement altermondialiste dont il a été l’un des inspirateurs et leaders. Car dès 1997, quelques années auparavant, au Caire, il avait lancé le Forum mondial des alternatives, en insistant sur la recherche d'alternatives avec le soutien de nombreuses organisations à travers le monde, en particulier en Asie du Sud, en Afrique et en Amérique latine. C’est dans ce cadre-là que j’allais le revoir, notamment dans le cadre des activités du FSA.
L’une des initiatives qui m’a le plus marqué à ce sujet était sa volonté d’amener le FSM à clarifier son positionnement politique au lieu de se limiter à être un simple espace de débat et d’échanges entre militants et membres de la société civile et des mouvements sociaux de différents bords. Il exprimait notamment son désaccord avec certaines composantes du FSM qui se résignaient à donner à leurs luttes des objectifs modestes : faire reculer le néolibéralisme certes, mais pour promouvoir seulement des alternatives s’apparentant à la gestion d’un capitalisme « à visage humain ». A ce sujet, Il a notamment été à l’origine de l’Appel de Bamako lancé en 2006 à l’occasion du Forum mondial polycentrique et qui se voulait une contribution à l’émergence d'un nouveau sujet historique- populaire, pluriel et multipolaire- avec un agenda articulé autour de trois thèmes principaux :
        i.            Construire l'internationalisme des peuples du Sud et du Nord face aux ravages engendrés par la dictature des marchés financiers et par le déploiement mondialisé incontrôlé des transnationales ;
      ii.            Construire la solidarité des peuples d’Asie, d’Afrique, d’Europe et des Amériques face aux défis du développement au XXIe siècle ;
    iii.            Construire un consensus politique, économique et culturel alternatif à la mondialisation néo-libérale et militarisée et à l'hégémonisme des États-Unis et de leurs alliés.
Ce faisant, il voulait raviver  "l’esprit de Bandoeng ", c.-à-d. l’époque s’étalant de 1955 à 1980 et qui avait vu l’émergence des nations et peuples non-européens dont les droits avaient été bafoués par le colonialisme et l’impérialisme historiques exercés par l’Europe, les États-Unis et le Japon.
Je ne saurais conclure ce modeste hommage sans rappeler les qualités personnelles exceptionnelles de S. Amin, notamment son enthousiasme, sa chaleur humaine, sa modestie et sa remarquable capacité à fédérer les énergies pour les mettre au service d’une quête commune, celle de la transformation sociale radicale et du socialisme.
Samir Amin nous a certes quittés, mais il nous a laissé une œuvre considérable et un modèle d’engagement intellectuel et militant qui devrait nous inspirer toutes et tous pour que l’émancipation des peuples opprimés du Sud devienne réalité.





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