Le « plan de relance » : une feuille de route... Pr. Abdelkader Berrada



Le « plan de relance » : une feuille de route qui crée plus de problèmes qu’elle n’en résout

Abdelkader Berrada, professeur émérite, Université Mohammed V et Ecole Nationale Supérieure d’Administration, Rabat.

                        

« Je prête attention à la nature du problème, parce que cela nous donne des indications sur la nature du remède à proposer ».

                                                        John Maynard Keynes

 

Une chose est sûre: étant donné que les pouvoirs publics n’ont pas pris la pleine mesure de la gravité de la situation et agit vigoureusement et rapidement, les effets socio-économiques dévastateurs de la syndémie de Covid-19 se feront durement sentir pendant plusieurs années. De fait, il est communément admis que des circonstances exceptionnelles exigent des mesures exceptionnelles. Seulement, le plan dit de relance décliné récemment par le ministre de l’économie et des finances (un ex-banquier dont la mission consistait à mener à terme la privatisation de la BCP et à favoriser l’accès au crédit des plus grandes entreprises), ne semble pas de nature à relever les principaux défis posés par cette syndémie. Il se résume à une série de mesures à la fois peu pertinentes, peu cohérentes et à l’issue incertaine, d’abord parce qu’elles relèguent au second rang l’arme budgétaire, ensuite parce qu’elles s’inscrivent dans une vision à très court terme, enfin parce qu’elles consistent à vendre du rêve, ceci sans oublier leur forte coloration idéologique. La sortie de crise passe donc nécessairement par un changement de cap.

 

I.                   Position en retrait de l’arme budgétaire

L’Etat s’est mis en retrait pour ce qui est des interventions budgétaires et s’est surtout employé à restructurer le portefeuille des entreprises et établissements publics tout en marquant sa préférence pour les projets en partenariat public-privé (ppp).

Sur les 120 MMDH prévus (milliards de dirhams), les engagements directs de l’Etat, c’est-à-dire budgétaires, ne dépassent pas pour le moment 20 MMDH (16,67%) ainsi répartis:   

-15 MMDH viennent, après coup, en déduction des crédits d’investissement inscrits en loi de finances rectificative 2020. Leur champ d’application n’a cependant pas été délimité avec précision, ce qui ne permet pas d’écarter d’éventuels doutes quant à la pertinence d’une telle décision. L’unique indication fournie à ce propos est que le montant correspondant fait partie intégrante d’un « fonds d’investissement stratégique » public-privé de 45 MMDH aux contours encore très flous et mal définis. D’ailleurs, sur ce total   30 MMDH restent à couvrir, entre autres par l’emprunt, dans le cadre du partenariat privé-public, ce qui laisse présager un renforcement du rôle de l’Etat comme vache à lait des grands groupes privés.  

- 5 MMDH sont prélevés sur le fonds Covid-19 et destinés à couvrir les risques de défaut de remboursement des prêts prévus par la Caisse Centrale de Garantie au profit d’entreprises privées et publiques (70 MMDH). Banque Al Maghrib, faute d’avoir revu, comme on devait s’y attendre, les conditions d’octroi des crédits bancaires, rien ne garantit que les grandes entreprises et leur filiales PME/PMI ne resteront pas les principales bénéficiaires des sources de financement disponibles. De même l’Etat, faute d’avoir réservé exclusivement aux TPME l’accès aux crédits garantis, on ne peut pas exclure un renforcement de la tendance lourde dégagée précédemment, condamnant ainsi à la disparition des pans entiers de l’économie et au chômage des centaines de milliers d’actifs.

Rien ne garantit non plus que les restructurations sur mesure en vue des entreprises et établissements publics n’ont pas pour objectif principal de préparer le terrain à une privatisation massive semblable à celle de 1993-2007, d’ouvrir un boulevard au secteur privé. Le cas déclaré de l’ONICL et des sociétés apparentées, qui opèrent dans un secteur économique vital, n’est qu’un exemple parmi d’autres. Cela ne fait aucun doute, l’hyper concentration/centralisation du capital privé et les abus de position dominante qui vont avec sont de nature à hypothéquer sérieusement les chances de développement du Maroc. La vague de privatisation d’entreprises publiques relevant de différents secteurs d’activité, à laquelle on a assisté durant les années quatre-vingt-dix/deux-mille, illustre parfaitement ce genre de dérives niées en bloc par la gauche caviar qui y a largement contribué. Les dégraissages massifs auxquels on devrait s’attendre à la faveur du plan de relance de juillet 2020 ne sont d’ailleurs pas étrangers aux velléités de réforme du système de protection sociale dont les objectifs, faussement ambitieux, semblent difficilement atteignables d’ici 2025, voire au-delà. La privatisation programmée des 13 polycliniques de la CNSS qui répond à la logique du moins d’Etat, donc de la marchandisation de la santé de plusieurs millions de salariés, ne s’inscrit-elle pas en faux contre ces objectifs?      

Tout donne à penser que l’Etat s’est servi de la crise Covid-19 comme prétexte pour essayer d’élargir, « quoi qu’il en coûte », la sphère d’action du capital privé dominant. On comprend dès lors pourquoi les mesures phares du plan de relance ne sont pas du goût de larges couches de la population qui y voient un marché de dupes.                                                                                        

Considérées dans leur ensemble, les actions publiques anti-crises s’inspirent d’ailleurs de plusieurs recommandations de la BIRD contenues, entre autres, dans le « Cadre de Partenariat stratégique proposé par » ce groupe (janvier 2019). Force est de reconnaître que les pouvoirs publics font tout pour ne pas s’aliéner l’appui de la BIRD, leur principal bailleur de fonds et conseiller. Pour leur part, les pressions exercées par le FMI, en contrepartie du déblocage, le 7 avril 2020, des ressources disponibles au titre de la ligne de précaution et de liquidité d’un montant avoisinant 3 MM$, réduisent encore davantage les marges d’action de l’Etat.

II.                Une vision court-termiste (short-termist)  

En raison de l’ampleur de la crise et de ses retombées négatives persistantes, le plan de relance devait s’inscrire dans le cadre d’une programmation budgétaire pluriannuelle (Juillet 2020-Décembre 2023). L’horizon temporel de la loi rectificative de finances ne couvre que le second semestre de l’année 2020. De même, les prévisions qui y sont associées ont été conçues indépendamment d’un plan d’action à moyen terme, ce qui explique leur manque de pertinence.    

En période de crise grave, l’attentisme et la frilosité du secteur privé hégémonique en particulier devaient amener l’Etat à accorder une importance plus grande à la politique budgétaire.   

Pour accroître la marge de manœuvre budgétaire de l’Etat, la nécessité se fait sentir d’activer la politique monétaire, sans risque d’inflation, en renouant, à titre exceptionnel, avec la pratique-supprimée à partir de 2006- des avances conventionnelles à l’Etat amortissables à long terme (45 MMDH étalés sur trois ans). En cas d’impossibilité de recourir à ce type d’action, une facilité de caisse aménagée, d’un montant équivalent, sinon légèrement supérieur, pourrait constituer une solution de rechange (10% au lieu de 5% des recettes fiscales annuelles, remboursement non pas à court mais à long terme). Les dépenses d’investissement public doivent donc être revues à la hausse à due concurrence et les montants correspondants pris en compte dans le cadre des projets de lois de finances pour les années 2021, 2022 et 2023 (15 MM DH en 2021 et un montant similaire en 2022 et 2023). Précisons toutefois que pour s’assurer de l’utilité et de l’efficacité des dépenses d’investissement public additionnelles et apaiser ainsi les craintes du gardien du temple monétaire (le gouverneur de Bank Al Maghrib qui a fini, malheureusement, par se convertir au néolibéralisme pur et dur sur le tard), celles-ci ne devraient concerner que les activités civiles à caractère économique, social et environnemental. Les marchés publics y afférents devraient également réserver, autant que faire se peut, une place de choix aux entreprises locales (préférence nationale), ce qui revient à privilégier les dépenses qui ont les plus gros multiplicateurs sur le territoire national. Il est donc hors de question de pencher pour le keynésianisme primaire ainsi résumé: en période de vaches maigres, « le gouvernement devrait payer les gens à creuser des trous dans le sol pour ensuite les remplir » à seule fin de soutenir la demande effective. Il n’est pas question non plus de se convertir aux vertus de la théorie de la fable des abeilles (ou de ruissellement économique) de Bernard de Mandeville, qui repose sur l’idée que « le luxe des Riches procure de l’emploi aux pauvres », et à laquelle souscrit Samuel Johnson qui croit si bien dire quand il affirme que « vous ne pouvez pas dépenser de l’argent pour des biens de luxe sans faire du bien aux pauvres ». Qui sait, la défiscalisation des gros dons versés au fonds Covid-19, qui peut paraître surprenante, et la contestation, qui a trouvé un écho en haut lieu, du montant de l’amende infligée par le Conseil de la Concurrence aux sociétés de distribution des hydrocarbures ne s’inscrivent-elles pas dans cette logique prédatrice?

Concomitamment aux mesures préconisées, il va falloir: 1) primo, suspendre les activités d’une pléthore de gadgets institutionnels coûteux et d’une utilité plus que douteuse (ex. Chambre des Conseillers, CSEFRS, CESE, CNDH, AHST, ARM, etc.), 2) secundo, partir en guerre contre les dépenses abusives de l’Etat pour son immense parc automobile ainsi que les primes colossales et défiscalisées indûment perçues par la caste des hauts fonctionnaires, 3) tertio, marquer une pause dans la progression des dépenses de défense et de sécurité dans leur ensemble (fonctionnement et investissement), ce qui revient à les geler, à compter de 2021, à leur niveau non pas de 2020 mais de 2019. Ce paquet de mesures appropriées permettrait de tendre vers plusieurs objectifs stratégiques, à savoir:

-réduire, autant que possible, le recours à l’endettement extérieur non concessionnel;

-libérer des fonds substantiels destinés à faire face aux besoins des secteurs d’activité d’importance vitale (éducation et formation professionnelle, santé, agriculture pluviale, etc.);

-lutter contre la précarité sociale, devenue extrêmement préoccupante, en ces temps de crise;

-maintenir à flot la demande intérieure satisfaite essentiellement par la production locale.

L’application d’une pénalité pour entente illicite prouvée de 8% du chiffre d’affaires des sociétés pétrolières, décidée par le Conseil de la Concurrence et accueillie avec beaucoup de satisfaction par l’opinion publique, devrait conduire elle aussi au même résultat, à savoir: soulager les souffrances de larges franges de la population durement touchées par la syndémie de covid-19 et le manque de soutien. Les recettes potentielles de cette nature sont estimées à 9 MMDH, soit seulement 40% des surprofits indûment engrangés par le Groupement des Pétroliers du Maroc à la faveur d’une libéralisation précipitée des prix des carburants. Elles viendraient s’ajouter à l’amende de 3,3 MM DH infligée à Maroc-Telecom (IAM) et versée au fonds Covid-19. Il reste maintenant à recouvrer dans les meilleurs délais l’amende prononcée contre les entreprises pétrolières ayant enfreint les règles de la concurrence au nez et à la barbe d’un gouvernement conduit au moment des faits par A. Benkirane, le Patron du PJD qui s’est risqué à mettre la charrue avant les boeufs. Quoi qu’il s’y est pris tard, revenir sur la décision, rendue publique au cours du mois de juillet 2020, du Conseil de la Concurrence pourrait porter un coup fatal à la crédibilité déjà chancelante de l’Etat…   

III.             « Généralisation de la couverture sociale »: ce n’est pas le moment de vendre du rêve, de faire croire aux petites gens que demain on rase gratis.

La généralisation de la couverture sociale à l’horizon 2025 forme l’un des principaux axes du plan officiel de relance. Il convient toutefois de noter que mis à part certaines mesures de moindre importance, tout le reste n’est que du réchauffé. Cette promesse a en outre peu de chance d’être tenue tant que l’Etat n’aura pas pris le problème par le bon bout et tiré les amères leçons du passé.

D’où vient le problème? Essentiellement de l’effet conjugué de plusieurs facteurs, à savoir: une gouvernance ankylosée, voire moyenâgeuse du ministère de la santé; la faiblesse persistance, à des degrés divers, de l’offre publique de soins (infrastructure, équipements, personnel administratif, médical et paramédical); un accès gratuit aux médicaments et aux soins hors de portée pour un grand nombre de patients; une proportion anormalement élevée de la population active sans couverture sociale; etc.  

Il faut savoir que le secteur public de santé de la population civile n’a jamais constitué une priorité pour l’Etat postcolonial. Plus précisément, l’Etat attache peu d’intérêt à la santé de la masse des petites gens, numériquement majoritaires. C’est pourquoi, elle fait figure d’éternel parent pauvre du budget général. L’OMS, l’UNICEF, le PNUD, etc. s’accordent à dire que le système des soins au Maroc souffre de nombreuses défaillances systémiques, ce qui lui vaut d’occuper un rang peu enviable au classement mondial. Et encore ! Ce constat largement partagé ne reflète qu’imparfaitement l’amère réalité à laquelle sont confrontés quotidiennement huit à dix millions de personnes qui vivent dans des déserts médicaux et manquent cruellement de ressources.                                            

Au Maroc, une ferme volonté politique visant à assurer la sécurité sanitaire de la population aux faibles revenus en particulier fait grandement défaut. Pourtant, ce ne sont pas les moyens financiers qui manquent. Il est important de faire remarquer à cet égard que les dons colossaux, en devises de surcroît, accordés au Maroc par quatre Pays du CCG (5 milliards $ répartis à égalité et débloqués progressivement entre 2013 et 2019) auraient pu largement contribuer à combler quantitativement et qualitativement les déficits chroniques et aigues dont souffre le système d’éducation et de santé public. Cela étant, la question reste posée de savoir à quoi ont réellement servi ces fonds qui représentent l’équivalent de 4 à 5% du PIB et une proportion nettement plus élevée du stock des réserves de change du Maroc? Un droit d’inventaire s’impose pour une si grosse somme. Le silence coupable observé jusqu’ici par l’Etat à ce sujet a tout d’un comportement irresponsable (les deux chambres du parlement, la cour des comptes, l’inspection générale des finances, etc.).

Toujours est-il que des orientations de politique économique foncièrement anti-démocratiques sont à l’origine de dérapages aux conséquences gravissimes. Il suffit pour s’en convaincre de porter le regard sur deux variantes.                                                      

 Au Maroc, l’argent public coule à flot chaque fois qu’il s’agit de tirer des plans sur la comète. L’Etat dépense sans compter des fonds publics alimentés à des degrés variables par des emprunts extérieurs non concessionnels, l’épargne institutionnelle drainée par la CDG (CNSS, RCAR, CEN) ou les recettes de privatisation captées par le Fonds Hassan II pour le développement économique et social. Résultats: les projets bling-bling, souvent surdimensionnés, fleurissent ou sortent de terre un peu partout au Maroc (N. Akesbi). Les éléphants blancs ne cessent de se multiplier (Train à grande vitesse, gares ferroviaires, théâtres d’Oujda, de Rabat, de Casablanca, Lagune Marchica Med, plan Azur, vallée du Bouregreg, etc.). Indépendamment de leur utilité/efficacité, ces réalisations lui valent d’être bien classé et l’Etat en tire argument. Pour ne citer que quelques exemples qui font la une des journaux ou tournent en boucle sur les chaînes de télévision, en matière de transport ferroviaire de voyageurs, le Maroc est le « 18e pays au Monde à disposer d’une ligne grande vitesse » et le train rapide Al Boraq détient le « 9e record mondial sur une LGV ». Un illustre représentant de la gauche néo-libérale est allé jusqu’à dire que « le premier TGV en Afrique (Tanger-Casablanca) » est un « acquis réel en matière économique » (A. Benamour). On serait plutôt tenté de croire qu’un programme d’investissements publics visant à doter les huit autres grandes villes du Maroc en lignes de tramway d’une longueur totale comprise entre 300 et 400 km non seulement n’aurait probablement pas coûté plus cher que le TGV Tanger-Casablanca mais aurait permis de résoudre, autant que faire se peut, la crise des transports en commun urbains, donc à satisfaire des besoins plus pressants et d’une utilité socio-économique incontestable.    

Mis à part le TGV, les média officiels nous apprennent que le théâtre de Casablanca est considéré comme « le plus grand théâtre d’Afrique et du Monde Arabe », celui de Rabat « l’un des plus beaux à avoir été édifié en Afrique et dans le Monde Arabe », celui de Mohammedia « l’un des plus grands et les mieux équipés d’Afrique ». De son côté le pont suspendu de Rabat passe pour « l’un des plus longs ponts à haubans d’Afrique », etc.

Soit, mais quand on parle par contre de revoir les priorités en faveur de la santé, l’Etat commence à compter les sous en invoquant les règles de conduite (d’or) dictées par le FMI et la BIRD (déficit budgétaire: 3% du PIB, inflation : 2%, endettement: 60-70% du PIB).

Pour rester dans les clous ou ne pas trop s’en écarter, l’Etat a opté pour une « politique de financement innovante » qui consiste à monétiser des actifs publics, ce qui lui permet de se procurer des fonds dont il a besoin sans avoir à s’endetter. 15% des investissement prévus au titre de la loi de finances initiale pour l’année 2020 devaient être financés par ce biais. La vente de cinq CHU, « négociée » dans le plus grand secret entre l’Etat et la Caisse Marocaine de Retraite (CMR) moyennant une somme de 4,6 MM DH, s’inscrit dans ce cadre (novembre 2020). De propriétaire à l’origine, l’Etat se transformerait en simple locataire à la faveur d’une telle opération (cession bail/lease back). La CMR s’attend à ce que cette transaction « providentielle » lui assure des « revenus locatifs sécurisés et nettement supérieurs aux rendements issus des placements réalisés sur les marchés monétaires et obligataires ». Cette fausse bonne idée, dont la paternité revient à la Banque mondiale, appelle deux remarques éclairantes:

 1. A moins d’un miracle, le comportement de l’Etat mauvais payeur ne manquerait pas d’exposer la CMR à un retour de flamme fort préjudiciable (effet boomerang), donc de perturber la marche normale des centres hospitaliers universitaires (priver les patients de soins, gêner la formation des étudiants en médecine, etc.).

2. L’Etat s’en tient, quant à la comptabilisation de ce type de recettes exceptionnelles, au respect du principe d’universalité budgétaire. De ce fait, il n’est nulle part précisé que le montant de cette privatisation sauvage, qui ne dit pas son nom, serait mis à l’entière disposition du ministère de la santé et viendrait en complément de l’enveloppe du budget d’investissement 2020, ce qui aiderait à renforcer sensiblement les capacités et services de santé publique. Il aurait plutôt fallu, au nom des règles de transparence et de redevabilité (accountability) budgétaires, créer un compte spécial du Trésor dédié.

Il est communément admis que la santé de la population civile ne se négocie pas, ce qui signifie concrètement qu’elle ne doit pas être sacrifiée sur l’autel de l’intégrisme budgétaire. Dans ces conditions, il s’avère primordial de revenir sur la décision de vente de cinq CHU à la CMR et de privatisation-vivement applaudie par un économiste étiqueté de gauche- des 13 polycliniques de la CNSS et reprendre leur contrôle. Dans le même ordre d’idées, afin de lever les nombreux goulots d’étranglement qui tiennent en permanence un grand nombre de marocains aux moyens limités à l’écart du système de santé publique, il n’y a pas trente-six solutions. Il est nécessaire et urgent, d’une part, de développer et diversifier l’offre publique de soins à concurrence des besoins partout sur le territoire national, d’autre part, d’ériger la fraude sociale et fiscale au rang de délit pénal (A. Berrada, « les grandes entreprises au Maroc, un foyer actif de fraude fiscale »), enfin, comme indiqué précédemment, de rationaliser les choix en matière de dépenses publiques.

IV.            Remarques conclusives: le moment est venu de changer de cap

Plusieurs remarques s’imposent en guise de conclusion.

1.    La Banque publique d’investissement: le grand absent des discours officiels

Afin de faciliter le redressement d’entreprises du secteur public ainsi que l’accès au financement des entreprises privées dont le chiffre d’affaires annuel n’excède pas 50 M DH, et d’accroître par conséquent leur participation à la création de richesses et d’emplois (PIB), la mise sur pied d’une banque publique d’investissement (BPI) doit être érigée en priorité. La BPI serait également amenée à répondre aux besoins en crédit des opérateurs économiques en grand nombre mal desservies par les banques commerciales et à ouvrir des agences dans les zones rurales notamment. Pour pouvoir s’en servir comme d’un agent de développement, c’est-à-dire une véritable force de frappe financière d’une taille appropriée, le noyau dur de la BPI doit, dans un premier temps, regrouper harmonieusement, quatre entités, à savoir: la Caisse Centrale de Garantie, CDG Capital, le Fonds Hassan II pour le développement économique et social et Ithmar Capital. Il va sans dire que les trois dernières entités sont qualifiées à tort ou à raison « d’institutions de souveraineté » et que, de ce fait, leur staff dirigeant, grassement payé, composé dans une proportion non négligeable d’ingénieurs/commerciaux des grandes écoles et/ou de personnes pistonnées aux qualifications douteuses, verrait d’un mauvais œil un tel projet et tenterait l’impossible pour l’étouffer dans l’œuf. La création d’une banque publique d’investissement à part entière, qui s’impose comme une nécessité impérieuse, se heurte aussi à l’opposition farouche du Groupement Professionnel des Banques du Maroc. Une nouvelle répartition des parts de marché à l’avantage de la BPI constitue un enjeu de taille, notamment pour les trois grandes banques privées du royaume (ATW, CPM, BMCE).

2.    Covid-19 et aggravation du phénomène de fuite des capitaux

Un autre absent de marque de l’agenda gouvernemental ne manquerait pas, lui aussi, de peser lourd sur les comptes extérieurs du Maroc, affaiblissant ainsi les chances de succès du plan de relance: en ces temps de crise, la fuite de capitaux s’est sensiblement amplifiée mais aucun programme de lutte renforcée contre ce fléau n’est encore en vue. Celui-ci consiste notamment à étoffer les missions de l’Office des changes ainsi que de l’Administration des douanes et des impôts indirects, leur accorder plus de moyens humains et matériels adaptés et, bien plus encore, les mettre à l’abri de pressions en tout genre. Il importe de noter toutefois que le vide politique qui s’installe au Maroc n’aide pas à prendre des décisions en adéquation avec l’intérêt général. Conscients de ces faiblesses institutionnelles et des opportunités qu’elles offrent, de nombreux hommes ou femmes d’affaires, grands commis de l’Etat et parlementaires s’activent, pour assurer leurs arrières, à transférer le maximum de fonds à l’étranger et multiplier l’ouverture de comptes offshore, voire les achats de biens mal acquis. Il est fort à craindre que la remise en cause inattendue de l’amende prononcée à l’encontre des compagnies pétrolières par le Conseil de la Concurrence ainsi que la déductibilité fiscale des gros dons faits à l’Etat ne contribuent à alimenter, dans une proportion encore plus grande, la fuite des capitaux.

3.    L’accord de libre-échange Maroc-Union Européenne à l’épreuve de la crise du Covid-19

Le statut avancé du Maroc auprès de l’Union Européenne n’a pas été d’un grand secours en temps de crise. Sur les 700 M d’euros que l’UE s’est engagée à fournir au Maroc et à la Tunisie réunis, la part du premier pays s’élève à 450 M d’euros. Compte tenu cependant de la taille démographique du royaume (trois fois plus peuplé), celui-ci aurait dû bénéficier d’une enveloppe de 750 M d’euros. Bien plus, le plan de relance européen appuyé par la Banque Centrale Européenne de 750 MM d’euros aurait pu être porté à 760 MM d’euros, voire davantage pour faciliter la sortie de crise des pays du Maghreb, et en premier du Maroc et de la Tunisie en raison de leur statut avancé avec l’UE. 

En l’absence de flux d’investissement directs étrangers en provenance des pays de l’UE- autres que la France et l’Espagne dans une certaine mesure, et encore! - à la hauteur des potentialités du royaume, le Maroc ne compte avant tout pour le Vieux Continent qu’en tant que rempart contre l’insécurité, que gendarme de l’Europe. Pour mettre le Vieux Continent à l’abri de ce danger, le Royaume s’active sans relâche sur deux fronts: celui de la lutte contre l’immigration « clandestine » et celui de la lutte contre le terrorisme et les exportations illégales de résine de cannabis. Il faut cependant savoir que dans la mesure où cette mission n’est que très partiellement compensée financièrement, le Royaume supporte en dernier ressort d’énormes charges qui mettent à mal son budget tout comme sa balance des paiements. C’est un fait bien établi: le Maroc pour assurer sa propre sécurité n’aurait pas besoin de consacrer autant de crédits aux dépenses de défense et de sécurité (personnel, matériels, équipements et infrastructures). De là découle la nécessité pour l’UE de prendre en charge sa part du fardeau dont le poids retombe injustement sur la masse des contribuables marocains à faible et moyen revenu. S’agissant d’une question aussi sérieuse, le profil bas adopté par la diplomatie marocaine tout autant que le silence assourdissant de P. Vermeren, un historien spécialiste du Maroc, suscitent de fortes interrogations…

IV.             Absence d’une vision de l’avenir, de perspectives émancipatrices

Une crise fournit l’occasion d’y voir clair. Le Covid-19 a en effet permis de révéler au grand jour les fragilités structurelles de l’économie marocaine et la nécessité d’offrir des perspectives encourageantes pour l’avenir (M. Chiguer). De nombreux indices prouvent que le Maroc court de grands dangers dont il faut avoir pleinement conscience.

I.               Le Maroc est en proie à une hémorragie économique et humaine.

 

A.              Une croissance atone et, qui plus est, dont les fruits sont très inégalement répartis

En effet, le taux de croissance annuel moyen sur la décennie 2011-2020 oscillerait autour de 2,5-2,7%, soit le niveau le plus bas depuis la fin du Protectorat (1912-1955). C’est une décennie perdue certes, mais en même temps la pire depuis la sortie du Maroc du rééchelonnement (1983-1992). Cela va sans dire, compte tenu du taux de croissance démographique (1,25% en 2018) et d’une forte proportion des jeunes dans la population totale (42,3%), une croissance moyenne du PIB en volume aussi modeste maintient le taux de chômage de la population active en général (10-11% compte non tenu de la population handicapée passée par pertes et profit par le HCP, il faut bien le préciser) et des jeunes en particulier (26,5%) à des niveaux critiques. Dans la mesure où la FBCF atteint un seuil relativement élevé (quelque 32%/PIB), cette tendance lourde s’expliquerait fondamentalement, mais à des degrés divers, par une grave crise de gouvernance politique et institutionnelle, une déformation  prononcée de la structure de l’investissement public (part en constante baisse des investissements publics civils non pas prévisionnels mais réels, détérioration de la qualité de l’éducation et des soins) (A. Belal), un trend baissier des investissements privés autochtones productifs et une répartition fortement inégale des richesses (revenus et patrimoine) aggravée par une expansion rarement égalée de la grande corruption. Signalons au passage que 24 grands groupes d’intérêt économiques privés autochtones détiendraient ensemble 35% de la richesse (PIB) du Maroc (A. Berrada), un pays qui occupe respectivement le 121e et le 80e rangs au classement mondial de l’indice de développement humain (IDH) et de perception de la corruption, ce qui se passe de commentaires.

L’Etat, fort de l’appui des partis représentés au parlement et de plusieurs zaouïas, a préféré, comme issue aux revendications du mouvement du 20 février 2011, sacrifier l’avenir de la jeunesse, donc du pays à celui des marchands de religion, « des marchands du temple ». C’est pourquoi, il semble être davantage un problème plutôt qu’une solution.

Un déficit d’attractivité qui gagne en intensité

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’amélioration du classement du Maroc dans le rapport Doing Business cache une réalité bien moins réjouissante. Le Royaume souffre d’un déficit d’attractivité en constante dégradation surtout depuis 2011. La perte d’attractivité s’observe d’abord auprès du grand capital privé autochtone (GCPM). Elle s’observe ensuite auprès des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur et surtout des grandes écoles publiques.

I.                   Le grand capital privé Marocain en mal de patriotisme économique

Le patriotisme économique du grand patronat marocain est mis à rude épreuve notamment depuis l’arrivée des frères musulmans au pouvoir avec pour principale mission de veiller à l’application des recommandations de la BIRD et du FMI, les gardiens de la Mecque de la finance internationale.

1.                Une perte alarmante d’attrait pour les investissements industriels.

Deux anciens présidents du Patronat (CGEM) déplorent le comportement du capital local qui se détourne de plus en plus de l’industrie.

Miriem Bensalah Chakroun, femme d’affaires et ex. présidente de la CGEM (2012-2018), y voit à juste titre le signe d’un déficit de patriotisme. « Le déficit de patriotisme » réside, selon elle, « dans le   manque d’investissements dans l’industrie qui seule » « est créatrice de richesses au sens de plus-value collective ». « Aujourd’hui », ajoute-t-elle, « les opérateurs économiques et non des moindres vont vers les secteurs financiers ou immobiliers certes nécessaires, mais délaissent les investissements industriels. C’est une faute grave à mon sens que nous risquons de payer cher à l’avenir ».

Pas plus tard qu’en juin 2020, Moulay Hafid Elalamy, ministre de l’industrie, du commerce, de l’économie verte et numérique depuis octobre 2013 et ex. président de la CGEM (2006-2009), a lors de son passage, devant la commission des secteurs productifs de la Chambre des Représentants, redit la même chose tout en étant plus explicite. « J’ai un problème avec ce que nous importons. J’ai découvert que nous importons des lits d’hôpitaux, des tables d’écoliers…, ce qui n’est pas normal. Cela fait longtemps que j’appelle les entrepreneurs marocains à s’investir dans l’industrie, que les opportunités ne manquent pas. Mais, il n’y a pas de répondant… », martèle-t-il.

M. Bensalah C. et M.H. Elalamy disent vrai sans pour autant donner l’exemple. C’est l’hôpital qui se moque de la charité en quelque sorte. Ces écumeurs d’affaires répugnent à se lancer dans l’industrie proprement dite. Ils président aux destinées de deux groupes économiques qui comptent parmi les plus puissants du Royaume mais dont les activités sont centrées quasi exclusivement sur les services (Compagnies d’assurance en particulier, transport aérien, eaux minérales, etc.).

Le Maroc est de moins en moins perçu par le GCPM comme un vaste espace d’investissements suffisamment rentables. Cette évolution qui fait peser une épée de Damoclès sur l’économie marocaine se manifeste sous deux principales formes intérieures et extérieures.

a.    Les manifestations intérieures sont au nombre de trois:

° Le fait de sacrifier l’industrie sur l’autel de l’immobilier de prestige, et ce avec le soutien multiforme de l’Etat dont une forte mise à contribution du budget public. Il suffit de mentionner dans ce cas la construction en cours, c’est-à-dire en pleine crise du covid-19, à Salé par le groupe Finance. Com (O Capital Group depuis 2021) de « la plus haute tour d’Afrique ». Le coût de cet édifice de 55 étages, en fragilisant O Capital Group qui risque de connaître le même sort que le groupe OGM (Moulay Ali Kettani), est estimé à la somme fabuleuse de 4 milliards de dirhams, soit quelque 453 M$.  Sans perdre de vue les achats, en nette progression ces dernières années, d’hôtels particuliers de prestige à l’étranger, au mépris de la législation sur le contrôle des changes, par des nationaux, ce choix d’investissement, il importe de le souligner, intervient à un moment où le besoin d’orienter en priorité les efforts vers l’industrie s’impose comme un impératif national, un acte de patriotisme économique. A défaut d’avoir agi dans ce sens, c’est probablement pour célébrer la mémoire de Bernard de Mandeville que la holding Benjelloun-Mezian (O Capital Group depuis 2021) a jeté son dévolu sur ce chantier qualifié pourtant « d’agressif » par l’UNESCO! « Le luxe des Riches procure de l’emploi aux pauvres », ainsi se résume l’une des idées maîtresses de l’auteur de la Fable des abeilles (cf. ci-dessus, II, vision court-termiste).

 °° Le désengagement de certaines filières industrielles ou financières stratégiques au profit du capital étranger essentiellement, voire exclusivement, opération qui coïncide avec l’arrivée « au pouvoir » des islamistes du PJD. En s’en tenant aux opérations de cessions d’actifs significatifs, la plus grosse transaction porte tout d’abord sur la vente en 2012-2015 par la SNI, la principale holding de la famille régnante et gouvernante, d’un groupe d’entreprises de premier plan opérant dans le secteur agroalimentaire (Centrale Laitière, Lesieur-Cristal, Cosumar, Bimo). Cette cession qui a créé la surprise a été facilitée par des dispositions fiscales sur mesure, c’est-à-dire profitables aussi bien pour le vendeur que pour l’acheteur mais pénalisantes pour le Trésor public et en tout cas contraire à l’esprit de la constitution de 2011. Elle aurait rapporté à la holding royale un peu plus de deux milliards$ dont on ignore cependant l’affectation. Deux groupes français en particulier (Danone et Sofiprotéol), un groupe Singapourien (Wilmar Sugar Holdings Pte. Ltd.) et un groupe américain (Kraft Foods) sont devenus les actionnaires de référence de sociétés leaders dans leurs secteurs d’activité.

 La SNI (renommée Al Mada en 2018) montre encore une forte aversion pour l’industrie. Pas plus tard qu’en décembre 2018, la holding royale a cédé la société d’exploitation des verreries au Maroc (Sevam) à la Marocaine d’Investissements et de Services (MDI). Celle-ci constitue la principale holding de participation du groupe Français Castel (68,51%) qui détient 69,2% (2019) du capital du groupe des boissons du Maroc (ex-brasseries du Maroc). La société Sevam rachetée à Al Mada pour un montant non divulgué mais estimé à  1MMDH est le leader national de l’industrie du verre d’emballage (bouteilles pour boissons gazeuses, sirops, pots de jus de fruits, pots et verres de table). Cette opération a permis à la fois de créer des synergies avec le GBM et de consolider la place de ce dernier dans le secteur agroalimentaire (bière, vins, huile d’olive, eau minérale naturelle).  

Comme par hasard, ce retrait à peine voilé du capital privé autochtone dominant d’activités industrielles stratégiques, qui n’a pourtant pas manqué de porter un coup dur à l’indépendance économique du royaume, n’a guère retenu l’attention d’auteurs franco-marocains d’ouvrages/rapports redondants, généreusement financés par l’Académie Hassan II des sciences et techniques (« Made in Morocco: industrialisation et développement ») et l’Institut Royal des études stratégiques (« Industrialisation et compétitivité globale du Maroc »). Il va sans dire que ce phénomène d’autocensure délibérée soulève d’importantes questions éthiques pour la recherche économique au Maroc.

Dans une nouvelle étude intitulée « diagnostic du secteur privé » datant du 19 octobre 2019, le groupe de la Banque mondiale-IFC a, pour sa part, ignoré totalement cette tendance fort préoccupante de substitution du capital étranger au capital autochtone politiquement connecté. Ce mutisme coupable est d’autant plus incompréhensible    que la mission de l’IFC consiste à « promouvoir le développement économique en favorisant l’essor du secteur privé dans les pays en développement ».

°°° Une autre opération de grande envergure, qui pose un problème de conflit d’intérêts en plus d’avoir été précédée, au mépris de la loi, de mesures fiscales dérogatoires, concerne la vente en 2018 par M. H. Elalamy de la compagnie d’assurance Saham à un grand groupe d’affaires Sud-Africain (Sanlam). Suite à cette transaction d’un montant légèrement supérieur à 1 MM$, mais dont on ne connaît toujours pas l’affectation, M.H. Elalamy s’est attiré les foudres du patron de Finance Com O. Benjelloun (devenu O Capital Group en 2021). Celui-ci estime qu’une « société bancaire, ou d’assurance, ou industrielle comme l’OCP ou autre, ce sont des sociétés qui appartiennent à tous les marocains, nous n’avons pas le droit de les céder, de les vendre ou de les donner à des étrangers », d’autant plus que dans le cas d’espèce l’acheteur est originaire d’un pays qui ne « reconnaît pas la souveraineté du Maroc sur le Sahara ». Tout cela est vrai, mais le détenteur de la troisième fortune du pays n’a–t-il aucun reproche à se faire? Bien sûr que oui. Une opération non moins importante de pénétration étrangère dans le capital de la troisième banque du Royaume (BMCE) mérite d’être signalée. Exception faite des participations de moindre importance, la part du groupe Français Crédit Industriel et Commercial (CIC) dans le capital de BMCE Bank a grimpé de 10% en 2004 à 15% en 2008. Depuis le rachat du CIC par la Banque Fédérative du Crédit Mutuel (BFCM), cette part ne cesse d’augmenter au point d’atteindre 25% en 2010 et 26,1% en 2014 (25,4% en septembre 2019), faisant de ce groupe Français, nettement plus puissant que Finance Com, le deuxième actionnaire le mieux placé de BMCE Bank. A noter également que le groupe d’assurance du crédit mutuel détient 20% de la compagnie d’assurance +Rma Wataniya (groupe Finance Com) et que depuis septembre 2019 le groupe Anglais CDC-PLC a fait son entrée au capital de BMCE Bank à hauteur de 5,3%.

En quelques années, plusieurs fleurons de l’industrie et de la finance sont ainsi passés sous pavillon étranger, ce qui fait peser des risques réels sur la souveraineté alimentaire et financière du Maroc et met sérieusement en doute les avantages potentiels des IDE d’import-substitution.  

b.    Manifestations extérieures

En même temps qu’il se retire, indépendamment de toute considération d’intérêt général, de certains secteurs stratégiques, le GCPM se lance à la conquête de marchés en Afrique Subsaharienne tout en renforçant ses positions en Europe (L. El Ameli, M. Oubenal). L’encours des investissements directs marocains à l’étranger, dont le chiffrage suscite toutefois de lourdes interrogations (placements dans les paradis fiscaux, etc.), a connu un saut en 2014. Son volume a grimpé à 38.714 MDH contre 20.822 MDH en 2013, enregistrant ainsi un taux de croissance de 86%. En 2015, le stock des IDME s’est établi à 46.015 MDH, soit plus que le double de celui de 2013. Il se répartit presque à égalité entre un groupe restreint de pays européens (France, G.B., Suisse, Luxembourg, Pays-Bas) et africains (Côte d’Ivoire, Mali, Île Maurice, Egypte, Benin, Gabon, Sénégal, Cameroun). A part les télécommunications contrôlées par un grand groupe étranger, actionnaire majoritaire de Maroc-Télécom (11%), les activités traditionnelles, c’est-à-dire rentières et spéculatives, représentent le gros des IDME: banques-assurances-holdings (42%), immobilier-énergie-mines (17%), etc. En Europe, ces dernières années, la tendance est à privilégier les placements financiers opérés par certains groupes (Luxembourg, G.B., Suisse, Irlande).

Cela étant, les IDME posent trois types de problèmes :

-                    Des problèmes liés à leur quantification. Les statistiques de l’Office des Changes laissent, entre autres, de côté les placements mobiliers et immobiliers, probablement importants, de grands groupes « privés » marocains dans les paradis fiscaux, ce qui a pour conséquence une sous-évaluation des IDME et, partant, de la fuite des capitaux. 

 -          Des problèmes liés à leur financement. Tout semble indiquer que les IDME sont essentiellement couverts par appel public à l’épargne domestique, ce qui se traduit, pour les PME/PMI locales, par de sérieuses difficultés d’accès au crédit bancaire et, pour le Royaume, par une sortie de devises faiblement contrebalancée par un rapatriement des profits, ce qui n’est pas sans conséquences sur la balance des paiements.   

-          Des problèmes de doctrine économique. A partir du moment où il s’avère que le marché marocain est loin d’être saturé, que les opportunités d’investissement ne font pas défaut, comment peut-on comprendre l’engouement croissant du GCPM pour les investissements directs à l’étranger ? Il faut probablement y voir le résultat d’un défaut de patriotisme économique.  C’est ce qu’a laissé entendre M.H. Elalamy, un homme d’affaires influent qui occupe en même temps depuis 2013 le poste de ministre du commerce et de l’industrie. « On est fatigué d’entendre le discours défaitiste qui dit qu’il n’y a rien à faire au Maroc ». Au contraire, « il y a encore beaucoup à faire au Maroc »; « les opportunités sont là » et l’Etat ne ménage aucun effort à seule fin d’inciter « les gens … à se réveiller et travailler », a- t-il déclaré à la tribune de la Chambre des Représentants.         

Cela étant, qu’en est-il du déficit d’attractivité du Royaume auprès de ses compétences? Une question lancinante à laquelle M.H. Elalamy a apporté une réponse évasive, preuve s’il en est que la fuite des cerveaux est le dernier souci du ministre/homme d’affaires.  Lors du Salon VivaTech de Paris, organisé au mois de mai 2019, O. Cedric, secrétaire d’Etat Français au numérique avait formulé le souhait ardent de son pays d’accueillir à bras ouverts les compétences marocaines. « Aujourd’hui, dans la tech, les Français peuvent compter beaucoup sur les talents marocains, mais il faut que cela se fasse de façon win-win » a-t-il précisé en ce sens. En réponse à cette invitation, M.H.Elalamy n’a manifesté aucune volonté de stopper l’hémorragie des cerveaux. Il s’est contenté de dire, sans vraiment comprendre où il voulait en venir, qu’il faut « faire en sorte que » la jeunesse marocaine « qui s’intéresse à l’innovation et au digital, soit accompagnée fortement, et qu’elle ait des possibilités et des options, y compris l’internationalisation de ses startups ».  C’est sûr que cet homme d’affaires, devenu ministre à partir de 2013, ne prête aucune attention aux barrières dressées par l’Office des Changes sur la route de startuppeuses (rs) marocaines (ns) brillantes (ts), condamnant ainsi chaque année de nombreux projets à l’échec…

II. Une hémorragie des compétences nationales

Le Maroc est un pays qui se vide progressivement de ses talents. Il est considéré de moins en moins comme un espace d’attraction/rétention des compétences nationales; celles-ci constituent pourtant un acteur essentiel des forces vives de la nation, donc du développement. 

L’amélioration du rang du Royaume dans le classement Doing Business devait normalement se traduire par la baisse, d’une part, du taux de non-retour des compétences marocaines formées en Occident et, d’autre part, du taux d’expatriation des compétences nationales formées au Maroc. Malheureusement, cela ne semble pas être le cas. Et d’ailleurs, la BIRD a complétement ignoré ce volet de la question, dont l’importance n’est plus à souligner.  

1. Le taux de non-retour des étudiants marocains diplômés des universités étrangères en général et françaises en particulier est non seulement anormalement élevé mais continue d’être tiré vers le haut. Il serait passé de 40% dans les années 2000 à plus de 60% de nos jours. Les résultats d’une étude du Commissariat général à la stratégie et à la prospective (France) datant de novembre 2013 sont particulièrement instructifs à cet égard. On y apprend :

-   que « les Marocains (première nationalité étudiante en France) suivis des Algériens (3e nationalité étudiante) sont les plus représentés dans la population des étudiants étrangers restés en France (16/17% du total) …Les Chinois et les Tunisiens n’arrivent qu’en 3e position »;

-     qu’en France, « les étudiants Marocains et Tunisiens restent majoritairement pour travailler (plus de 75% des changements de statuts) »;

 -    que « parmi les nationalités aux effectifs élevés, seul le Maroc représente une répartition des filières proche de celle des étudiants français, notamment avec un fort taux d’accès aux autres formation (CPGE, STS), et une proportion plus limitée d’étudiants à l’Université », ce qui correspond dans une proportion non négligeable à des formations dont le royaume a le plus besoin. Effectivement, « le Maroc, seul pays dont les parcours estudiantins sont proches de ceux des Français, représente 40% des effectifs d’étudiants étrangers dans les classes préparatoires »; 23% des étudiants marocains (contre 16% pour les tunisiens et 5% pour les algériens) sont inscrits dans les grandes écoles (écoles d’ingénieurs: 12% ; écoles de management: 9%), « 43% sont en sciences/ingénierie » (contre 53% pour la Tunisie), 1.246 étudiants sont inscrits en doctorat (4% du total) dont seulement 520 doctorants en sciences et ingénierie (contre 1.502/2.739 Tunisiens, 1.259/2.221 algériens et 1.110/1.698 libanais), des chiffres  qui veulent tout dire.

2. Des statistiques aussi parlantes concernant le nombre des étudiants marocains, lauréats des filières universitaires d’excellence (grandes écoles marocaines d’ingénieurs et de commerce, licences et masters d’excellence en sciences économiques et juridiques), auxquels on ne laisse le choix que de l’exil professionnel, sont délibérément absentes des publications des institutions officielles. A part le chiffre de 600 ingénieurs, qui quittent annuellement le pays à destination de l’Europe et du Canada, avancé par S. Amzazi, ministre de l’éducation nationale, celui de 603 médecins qui ont pris le chemin de l’étranger en 2018, soit 30% des lauréats des facultés de médecines et de pharmacie du royaume, une donnée découlant d’un rapport récent de la chambre des représentants, enfin celui d’environ 7.000 médecins installés en France, des spécialistes pour la plupart d’entre eux, indiqué par le conseil de l’ordre des médecins en France, aucune statistique fiable n’est, jusqu’à preuve du contraire, disponible à propos d’une question qui fâche. Ils sont vraisemblablement plusieurs milliers de personnes actives en pleine force de l’âge et souvent hautement qualifiées ou expérimentées qui prennent chaque année le chemin des pays occidentaux en particulier.

Cette évolution, dont les effets pernicieux sur le développement du Maroc se font durement sentir, tient tout d’abord à la réticence persistante des entreprises privées familiales surtout à créer des emplois hautement qualifiés en nombre suffisant. Elle tient aussi, mais dans une proportion encore plus grande, à des choix de politiques publiques inconsidérés. 

L’Administration créée de moins en moins de postes budgétaires civils à la faveur du processus de privatisation de services publics. Pourtant, les besoins en ressources humaines qualifiées de l’Etat ne sont pas encore satisfaits dans de nombreux secteurs essentiels d’activité.

-    En témoigne tout d’abord, le solde net annuel des créations d’emplois civils qui tend à baisser, voire à s’inverser. L’effectif global du personnel civil s’est accru de 41.669 postes entre 2007 et 2011 contre seulement 11.217 postes (13.649/2015) entre 2012 et 2016. A partir de 2017, on assiste même à une destruction d’emplois publics. En 2019 comparativement à 2016, l’effectif global des fonctionnaires  civils a chuté de 3,2%, soit l’équivalent de 18.612 personnes (583.071à 564.459). 

       La proportion des fonctionnaires civils comparée à la population marocaine tend elle aussi à se réduire. De 1,73% en 2012, cette proportion est descendue à 1,59% en 2019. Relativement à la population active, ces taux atteignent respectivement 5,02% en 2015 et 4,66% en 2019.

Trois autres phénomènes non moins inquiétants méritent d’être mis en évidence:

-                    Primo, durant la décennie 2007-2016, 66% des suppressions d’emplois ont porté sur des cadres, soit un taux de croissance annuel moyen de 22%.

-                    Secundo, les offres d’emplois low-cost émanant surtout du ministère de l’éducation depuis 2016 sont source de problèmes. Entre 2016 et 2019, le nombre de postes d’enseignants contractuels du primaire et du secondaire a atteint 70.000, soit 25% environ de l’effectif total des professeurs … La plupart sinon la totalité sont diplômés de l’enseignement supérieur (masters, doctorats) mais sans formations qualifiantes et subissent de plein fouet les conséquences dommageables du déclassement fonctionnel et statutaire (salaires au rabais, couverture sociale hypothétique, insécurité de l’emploi). Cela revient à planter le dernier clou dans le cercueil du système éducatif public, à généraliser l’enseignement au rabais.

-     Tertio, les offres d’emplois publics qualifiés ou hautement qualifiés tendent à se raréfier sous l’effet de trois pratiques classées par ordre d’importance décroissante, à savoir:  

* Le népotisme: au Maroc, l’expérience des deux dernières décennies prouve que les postes de responsabilité sont rarement attribués sur la base du mérite (effet Dunning-Kruger). Comme dans une république bananière, derrière la façade institutionnelle se cache en réalité un pouvoir qui sacrifie souvent les principes élémentaires de la démocratie au profit d’affinités tribales, familiales ou partisanes. Le népotisme en grand, érigé en mode de gouvernance, est le trait distinctif des gouvernements dirigés par A.Youssoufi, (1998-2002) A. Benkirane (2012-2016) et S. El Othmani (2018-2021).  Le dernier exemple en date, celui de l’Autorité Nationale de Régulation de l’Electricité (ANRE) a défrayé la chronique. On a fini par apprendre que les neufs membres désignés à part égale, en catimini, par le chef du gouvernement (Pjd), le président de la chambre des représentants (Usfp) et celui de la chambre des conseillers (Pam) portent les couleurs des partis dont ils se réclament. Ces postes attribués en fonction de considérations bassement partisanes cachent souvent de véritables sinécures (M. Harakat). A une ou deux exceptions près, les heureux élus, parmi lesquels ne figurent paradoxalement aucune femme, ne sont guère versés dans le domaine. C’est aussi simple que ça. Dans la mesure où ils n’ont pas les qualifications requises, l’ANRE sera amenée à faire faire par des bureaux d’étude le travail pour lequel ils sont grassement payés …

** L’externalisation, pour un oui ou pour un non (c’est-à-dire sans raison valable ni sérieuse), d’activités à forte valeur ajoutée au profit aussi bien d’organismes financiers internationaux (BIRD, FMI, BEI, etc.) que de multinationales d’audit et de conseil se développe à grande échelle (conception, gestion, évaluation des politiques publiques). Le fait de sous-traiter l’élaboration, le pilotage et l’évaluation des politiques publiques met d’abord en péril la souveraineté décisionnelle de l’Etat. Comme le disait à juste titre R. Gendarme, « le colonialisme est mort, le néo-colonialisme est bien vivant ». Cette façon d’agir se traduit également par de faibles créations nettes d’emplois stratégiques par les ministères économiques et financiers, ce qui prive un nombre en constante augmentation de diplômés des grandes écoles d’ingénieurs, de commerce, d’architecture et de lauréats des licences et masters d’excellence de postes adaptés à leurs profils, les empêche donc de se rendre utiles à leur pays et les pousse à s’expatrier à leur corps défendant.

***Plusieurs milliers de postes de responsabilité pourraient également être libérés et les fonctions y afférentes mieux remplies par de jeunes talents à condition toutefois de mettre l’intérêt général au cœur de l’action publique, de s’atteler à nettoyer les écuries d’Augias. Les pratiques féodales de maintien en fonction au-delà de la limite d’âge de grands commis de l’Etat, aux compétences jugées fort douteuses (principe de Peter), et de cumul d’activités (maîtres jacques) et d’avantages dans les hautes sphères du pouvoir n’ont plus lieu d’être. L’administration, en s’y accrochant, a raté le train du progrès. 

On s’en rend bien compte, les politiques publiques menées jusqu’ici ne sont pas faites pour améliorer l’attractivité du pays auprès des forces vives de la nation et encore moins mettre l’économie marocaine sur les rails du développement durable.

C- Une dépendance sans cesse accrue des importations de biens et services essentiels et non essentiels

J. Bourgeois-Pichat a montré le danger pour un pays du manque d’articulation des fonctions de production et de consommation. Comme il le souligne avec justesse, « il y a danger de voir une population désirer consommer (une bonne partie de) - ce qu’elle ne peut pas produire », la régulation s’opérant ou non par le commerce extérieur et les migrations. Cette forme de déséquilibre structurel constitue l’une des principales caractéristiques de l’économie marocaine.

Dès lors, pour mettre le Royaume à l’abri des caprices de la conjoncture internationale et jeter les bases d’une réelle souveraineté économique, un changement de paradigme devient incontournable. Outre un intérêt grandissant au social (éducation, santé, habitat), ce qui revient à placer l’Homme et l’environnement au cœur des politiques publiques, l’Etat développeur doit concentrer ses efforts sur deux objectifs prioritaires : 

1. Jeter les bases d’une stratégie de « couplage de  l’industrie et de l’agriculture », visant ainsi, comme l’indique F.Perroux, à « transformer les effets de domination en effets d’entrainement réciproques ». Trois remarques complémentaires permettent de mieux éclaircir les propos de cet économiste qui invite à réfléchir sur les idées et « faits porteurs d’avenir »:

*« Industrie d’abord », « Agriculture d’abord » est un faux dilemme. Puisque « l’impulsion » vient « en ordre principal de la première », F. Perroux estime que « l’industrialisation » est « le fondement d’une politique d’indépendance ». Il n’empêche toutefois que l’activité recherche et développement conditionne l’expansion aussi bien de l’agriculture que de l’industrie et le rôle de l’Etat s’avère déterminant sur tous les plans (M. Rami).

**« Le tertiaire nécessaire à la croissance industrielle ne saurait être confondu avec le tertiaire du divertissement et du loisir, qui détourne les ressources économiques des emplois indispensables à l’appareil de production ».

***« Le tourisme et les hôtels de luxe procurent bien des profits et des devises, mais », prévient F. Perroux, « ne remplacent pas les industries de base, ou la construction des éléments intermédiaires qui manqueraient pour une structure organique de l’industrie ».

2.                Renforcer la « structuration de l’économie » du Maroc « par des mesures qui augmentent la part de la population dans la gestion des ressources locales et dans la distribution des fruits qu’elles procurent ». Il importe de rappeler, dans cet ordre d’idées, que selon D. Ricardo la distribution est, d’un point de vue aussi bien théorique que logique, un des problèmes les plus importants de l’économie politique. « Impossible de comprendre les lois du développement social, sans avoir analysé le processus de reproduction du capital social-pour autant du moins qu’il s’agit de la société moderne » écrit N. Boukharine. 

Le Maroc, il faut bien le souligner, figure en tête des pays du grand Maghreb où les revenus d’activité (Y. Y. Tamsamani) et du patrimoine sont très inégalement répartis, ce qui fait peser sur le royaume une menace d’instabilité sociale destructrice et traduit en même temps l’échec patent de la théorie du ruissellement ( trickle-down theory ), une théorie, dont la paternité est attribuée à S. Kuznets, prix Nobel 1971 d’économie, que les auteurs du rapport 2017 de l’ONDH sur le développement humain se sont employés à justifier en invoquant des arguments tirés par les cheveux et en ignorant les nombreuses critiques, plus ou moins fondées, dont elle a fait l’objet. La « théorie du cheval et du moineau » (horse and sparrow theory), qui date des années 1890 et qui a été clairement exposée par J.K. Galbraith dans un article datant de 1982, exprime mieux encore les soubassements de la pensée néolibérale en matière de répartition des revenus. Elle se résume ainsi: « si vous donnez au cheval assez d’avoine, il en ressortira bien quelque chose sur la route pour les moineaux » (« If you feed the horse enough oats, some will pass through to the road for the sparows »).

On est loin de l’image idyllique véhiculée par un économiste marocain à propos des smigards et des enseignants du secondaire, lui qui s’est plaint des « revendications répétées de certaines catégories de fonctionnaires, alors que comparativement leur situation est bien meilleure que celle de leurs homologues dans la région » et affirme, sans la moindre précaution, que « notre SMIG, qui est d’environ 2.560,00 DH par mois, dépasse celui des pays voisins » et qu’il « en est par exemple de même pour le salaire mensuel net du professeur du secondaire qui se situe à environ 8.125,00 DH » (A. Benamour). Or, il suffit de raisonner en termes de parité de pouvoir d’achat, d’indiquer qu’un nombre relativement important de salariés du secteur privé déclarés à la CNSS non seulement touchent moins que le SMIG mais sont exclus de la protection sociale, de ne pas confondre professeur du premier et du deuxième cycle du secondaire, en début de carrière ou après un certain nombre d’années d’ancienneté, etc. pour s’apercevoir qu’il s’agit de comparaisons trompeuses. Et que dire des enseignants contractuels recrutés en masse ces dernières années et systématiquement sous-payés (A. Zeroual et al.)? Que dire des smagards dont le Pr. A. Benamour, porte étendard de la gauche néolibérale, semble ignorer totalement l’existence alors qu’ils se comptent par centaines de milliers formés en grande partie d’ouvrières low-cost, majoritairement tenues à l’écart du système de sécurité sociale? etc.

Au Maroc, la recherche d’une stabilité favorable au développement, qui a fait jusqu’ici largement défaut, doit constituer un objectif prioritaire. Compte tenu des principaux facteurs explicatifs de l’hyper concentration du revenu et du patrimoine ainsi que de la forte résistance qu’oppose le grand capital privé et public à une meilleure répartition des richesses, compte tenu également du fait qu’à part un sérieux effort de rationalisation toute pression supplémentaire sur le budget public est à écarter, la solution passe par une redistribution des actifs existants, véritable angle mort de la politique économique du royaume chérifien et du plan stratégique de l’ONG Oxfam au Maroc . Dans ces conditions l’Etat, entendu dans le sens d’un système politique et social débarrassé de ses scories et d’un système économique à l’abri de la prédation, n’a d’autres choix que de s’attaquer dans les toutes prochaines années à deux chantiers majeurs:

    ° La réouverture du chantier de la réforme agraire abandonné à la veille des   années quatre-vingt parce que considéré par la BIRD « hors sujet » et par la classe dominante contraire à ses intérêts.

On s’attendait à ce que la réforme agraire fasse partie intégrante des programmes des gouvernements A. Youssoufi (1998-2002) et A. El Fassi (2008-2011), à ce qu’elle soit toujours présente dans l’esprit des économistes de « la Koutla démocratique », malheureusement cela n’a pas été le cas. C’est la preuve que la Koutla, qui suscitait beaucoup d’espoir, souffre d’une perte de mémoire historique.

La répartition fortement inégale des actifs terres/eau d’irrigation et donc des crédits constitue par ailleurs l’absent de marque des études gouvernementales sur les facteurs déterminants des inégalités sociales et de la pauvreté au Maroc. Cette distorsion caractéristique du sous-développement a été purement et simplement passée à la trappe. Même les experts onusiens, qui ont pris une part active à l’élaboration du rapport 2017 de l’ONDH sur le développement humain, ont préféré fermer les yeux sur cette faille méthodologique béante (Rapport sur la régionalisation avancée de 2011, rapport 2017 de l’ONDH, étude du ministère de l’économie et des finances sur « la question des inégalités sociales… » datant d’octobre 2018, etc.). Il n’y donc pas lieu d’en douter: pour des motifs politico-idéologiques, la réforme agraire comme condition nécessaire au développement et à la lutte contre la pauvreté a complétement disparu des écrans radar officiels et du vocabulaire d’une brochette d’économistes universitaires « de gauche » qui ont préféré vendre leur âme au diable (S. Belghazi, N. El Aoufi, N. Guedira, L. Jaïdi: rapport ONDH, 2017).   

En revanche, dans les cercles et milieux éclairés, on s’accorde à reconnaître que la réforme agraire, à condition de porter sur d’importantes superficies réparties entre un nombre conséquent de paysans sans terres ou propriétaires de parcelles exiguës et d’être bien conduite, peut produire des effets socio-économiques positifs (A. Berrada, préface de l’ouvrage de M. Rami). C’est pourquoi le PNUD et la FAO se posent en ardents défenseurs d’une telle opération. Même le FMI a, paradoxalement, fini par reconnaître en 2008 les bienfaits de la réforme agraire dans la lutte contre la pauvreté et la promotion d’une « croissance économique rurale ». M. Ravallion et D. Van de Walle, les auteurs d’un article sur le sujet, ont tenu cependant à préciser que « l’expérience de la Chine et du Vietnam confirme l’importance d’institutions politiques solides (y compris au niveau local) et de gouvernants déterminés à lutter contre la pauvreté », deux conditions sine qua non que le Maroc peine à remplir.

La question de la réforme agraire au Maroc se pose en termes de constitution d’une large assise foncière comprise entre 4 et 5 millions d’hectares ainsi répartis et de fortes résistances à vaincre:

. Récupération d’une superficie d’environ 600.000 ha de terres riches que se sont appropriées des couches de la classe dominante entre 1956 et 1973 sans payer d’impôt agricole (IS ou IR) sur le surplus dégagé entre 1981 et 2013 (9 MM DH environ), ce qui leur a permis de s’accaparer le beurre et l’argent du beurre.

. Les terres Guich et les terres Habous qui s’étendent sur quelques 300.000 ha.

. Les terres Collectives (Y. Berriane): sur 12 millions d’hectares, 2 à 3 millions ha peuvent, dans les trois-quatre années à venir, être cultivés ou plantés moyennant des travaux de dépierrage, de défrichement et des opérations de démembrement, etc.

. Superficies découlant de la limitation de la propriété (1 million d’hectares environ). La surface de référence pourrait se présenter ainsi:     

*8 à 15 ha en irrigué (grands périmètres irrigués, petite et moyenne hydraulique); 

**30-40 ha en bour (bour favorable, bour défavorable); 

***20 ha (terres de pâturage).

Que ceux qui font bon marché de l’intérêt général, qui croient que le débat sur la réforme agraire au Maroc est bel et bien clos depuis le plan quinquennal 1981-1985 qui coïncide avec le lancement de PAS se détrompent. Deux arguments peuvent être invoqués à cet effet.

. D’abord, mis à part les terres distribuées dans le cadre de la réforme agraire de première génération (303.573 ha ayant bénéficié à 20.805 agriculteurs organisés en 671 Coopératives regroupées en 11 Unions), l’appropriation du reliquat des anciennes fermes de colonisation, produit d’une dépossession forcée des paysans de leurs « bonnes terres » (A. Belguendouz), soit quelque 60% du total, n’a rien de légal. Quand on fait grand cas de la loi du plus fort, il ne peut y avoir d’intangibilité des droits acquis.            

Cette déviation par rapport à l’objectif premier de l’opération de récupération des terres de colonisation ressort clairement d’un article de N. Bouderbala qui remonte à 1973. Comme il le précise: « la récupération du patrimoine foncier a toujours été présentée non seulement par le mouvement national mais également par les différents documents officiels et l’autorité comme ayant un objectif quasi-exclusif: redistribution de ces terres à la paysannerie spoliée. Le transfert à l’Etat dans un premier temps n’était présenté que comme une simple procédure préalable juridique nécessaire à une redistribution. Dix ans après, c’est une toute autre réalité qui apparaît: le « gâteau » colonial a excité bien des convoitises et si le transfert des terres coloniales à l’Etat apparaît bien comme une solution d’attente, cette attente a débouché sur une toute autre solution que la restitution intégrale à la paysannerie! » (fragment d’un article repris tel quel dans un autre écrit publié en 1999 par N. Bouderbala  et A.M. Jouve).

P. Pascon, instruit par l’expérience, n’a pas manqué de faire remarquer à ce propos que « l’essentiel des terres de colonisation » a profité « aux notabilités et dignitaires du gouvernement et de l’administration, gouverneurs, pachas, super-caïds, mais mieux encore généraux, colonels, ministres et princes… », tant il est vrai que la « propriété foncière et la détention du pouvoir politique sont bien deux composantes confondues, l’une relayant l’autre… ». Fait sans précédent, en 1973 T. Zaamoun, alors grand commis de l’Etat, ne s’est pas empêché de réclamer en vain la restitution de vastes et riches fermes coloniales accaparées par des marocains. Pour cet                          ex- secrétaire général du ministère de l’agriculture puis secrétaire d’Etat, il serait « logique de réexaminer les conditions antérieures au 2 mars 1973 d’octroi des autorisations de vente accordées à certains étrangers au bénéfice de personnalités et de hauts fonctionnaires; il s’agirait en somme de considérer comme nulles ces autorisations, ou tout au moins de demander la limitation de la propriété à ces bénéficiaires qui doivent leurs biens à leur influence et à leurs interventions occultes » (T. Zaamoun, II-Rapport Général: réflexion générale visant la valorisation de la production agricole et la promotion du monde rural,  septembre 1973, p.157).

. Ensuite, les effets néfastes de la condamnation à mort sans autre forme de procès de la réforme agraire de seconde génération sont toujours là: une paupérisation de masse qui frappe de plein fouet une proportion élevée de la population rurale et une jeunesse en grande partie déscolarisée et, de ce fait, souvent contrainte d’exercer des emplois d’aide familiale non rémunérés ou de vendre occasionnellement sa force de travail en contrepartie de bas salaires tout en étant pratiquement exclue du système de couverture sociale.

Comme l’a reconnu A. De Tocqueville, l’agglomération de la propriété foncière dans un petit nombre de mains est à l’origine de la misère de la masse d’agriculteurs. Pour ce philosophe de l’égalité et de la démocratie, « le moyen le plus efficace de prévenir le paupérisme parmi les classes agricoles est donc assurément la division de la propriété foncière ».   

La mise en garde lancée par J.K. Galbraith concernant les conséquences dévastatrices de la pauvreté multidimensionnelle (S. Mizbar) doit être prise très au sérieux: « la cause est désormais entendue-peut-être même trop bien: de tous les maux de l’homme, la pauvreté est le plus puissant et le plus massif. Elle est la mère d’innombrables souffrances depuis la faim et la maladie jusqu’à la guerre civile et la guerre tout court ».

Pour inverser cette tendance destructrice, il importe au plus haut point de veiller au respect des principes propres à la déclaration de l’ONU sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales adoptée le 17 décembre 2018. La constitution de 2011 doit donc être profondément reconsidérée en conséquence.

°° L’ouverture du capital des grandes sociétés

L’ouverture du capital des grandes sociétés est censée offrir un débouché attractif à l’épargne des ménages en général et salariale en particulier. Les différentes mesures destinées à faciliter l’introduction en bourse des sociétés opérant au Maroc sont cependant restées pratiquement sans grands effets. Deux tendances contrastées en apportent la preuve.

1. Les grandes sociétés revêtent pour la plupart d’entre elles un caractère « familial et fermé, empêchant » par conséquent « toute ouverture du capital à des personnes ou à des sociétés étrangères à la famille; le principe de l’autonomie apparaît ainsi en tant que condition de survie et l’objectif prioritaire par rapport à tout autre objectif » (M. Berrada, 1985). D’après le Pr M. Berrada, cela veut dire que le « dirigeant-propriétaire cherche à sauvegarder sa souveraineté sur l’entreprise jusqu’à sa mort pour la transmettre à ses héritiers ». Cela signifie aussi que la « forte interdépendance financière » observée « entre le patrimoine de l’entreprise et le patrimoine personnel ou familial du dirigeant-propriétaire » « sert de support pour la fraude fiscale » (M. Berrada). A. Rahhou, alors directeur général adjoint du Crédit du Maroc (1996), s’est montré encore plus précis. L’entreprise marocaine, note cet ingénieur doué d’une grande lucidité, « reste gérée d’abord et avant tout par la famille. Il est évident que cela n’est pas un problème en soi, il ne l’est qu’au travers des comportements qui en découlent trop souvent. Ainsi, les contraintes de transparence, d’étanchéité entre biens sociaux et biens personnels, de bonne affectation des ressources, de principe de vases non-communicants entre entités juridiques différentes, de relations rationnelles avec les tiers (notamment les actionnaires minoritaires), etc. sont sacrifiés souvent sur l’autel de l’intérêt à court terme des personnes physiques. Sans oublier bien évidemment les problèmes de succession qui rendent l’avenir des entreprises obscur au-delà de la durée de vie de leur dirigeant, et ceci indépendamment des conditions d’environnement ». 

2. Le nombre de sociétés cotées à la bourse des valeurs de Casablanca oscille dans la durée entre 74 et 77 seulement, soit une infime proportion du total des grandes entreprises, et plus de la moitié sont des filiales de holdings locales ou étrangères. De surcroît, les introductions en bourse portent sur des parts de capital souvent inférieures à 40%. Les principaux actionnaires se recrutent essentiellement parmi les investisseurs institutionnels; les particuliers, par contre, sont faiblement représentés en tant que détenteurs de titres de participation et les actionnaires salariés encore moins. Au Maroc, l’actionnariat salarié constitue l’exception plutôt que la règle et les entreprises locales comparées aux entreprises étrangères sont encore trop peu nombreuses à s’engager dans cette voie. S’agissant des entreprises à capitaux marocains, il convient de noter que la plus importante d’entre elles dénommée Office Chérifien des Phosphates (OCP) a jusqu’à présent fermé la porte à l’actionnariat salarié, enfreignant ainsi les règles de conduite de l’entreprise citoyenne. La même remarque vaut pour le groupe sucrier COSUMAR, longtemps contrôlé par les holdings royales ONA/SNI (1985-2013/2014), le groupe financier public tentaculaire CDG (A. Zeroual) et de nombreuses autres entreprises de grande taille. 

Ces indications et bien d’autres prouvent que le grand capital autochtone oppose une forte résistance à un meilleur partage des richesses. L’hyper-concentration des revenus et des patrimoines qui en résulte grève lourdement l’économie marocaine. Dans ces conditions, il devient impératif de généraliser l’introduction en bourse à l’ensemble des sociétés dont le chiffre d’affaires excède 100 MDH. En 2018, les entreprises de cette taille, tous statuts confondus (privées, publiques, locales, étrangères), sont grosso modo au nombre de 1.446. En tenant compte des sociétés déjà cotées à la bourse des valeurs de Casablanca (74), l’introduction en bourse par augmentation de capital de préférence devrait s’étendre progressivement dans les cinq années à venir à 1.370 entreprises environ. Cette opération porterait dans un premier temps sur 40% au moins du capital de chaque société cotée. 20% seront souscrits par des investisseurs institutionnels, 10 à 12% par des particuliers et 8 à 10% par les salariés de l’entreprise. Au terme du quinquennat   2021-2025, des améliorations pourraient être apportées à la lumière d’une première évaluation….

Cela étant, il n’en reste pas moins qu’une réelle stratégie de développement passe aussi par l’exploration et l’appropriation des possibilités offertes par le modèle du vol d’oies sauvages associé au nom de l’économiste Japonais K. Akamatsu et popularisé par la suite par son compatriote S. Okita. Dans cette perspective, il s’avère judicieux d’œuvrer en faveur de l’édification du Grand Maghreb, condition sine qua non d’une intégration économique prometteuse…

Rabat, 15 septembre 2020         

                                                                  ./.  ./.  ./.

 

 

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