CAPITALISME DE CONNIVENCE ET PRINTEMPS ARABE... Pr. Mohammed Said Saadi,







CAPITALISME DE CONNIVENCE ET PRINTEMPS ARABE

(Communication présentée au Symposium international en hommage á Samir Amin- Dakar 10/12 février 2020).

Pr. Mohammed Said Saadi,

Ancien Ministre et Economiste, Maroc.

 

L’analyse de Samir Amin du “Printemps arabe”- appellation qu’il mettait entre guillemets en raison de l’incertitude qui planait sur l’issue des révoltes populaires de 2011 dans la région - s’inscrit dans une réflexion plus globale de cet éminent penseur social sur le monde arabe perçu comme faisant partie de la zone des tempêtes, au même titre que l’Afrique subsaharienne, l’Asie et l’Amérique latine.

L’objet de cette brève communication est double : montrer d’abord le lien que Samir Amin a établi entre ce qu’il a appelé “le recompradorisation du monde arabe ”et le Printemps arabe, en privilégiant un canal de transmission spécifique - le capitalisme de connivence. Ensuite, mettre en en exergue le fait que les révoltes arabes n’ont pas réussi á briser les ressorts du capitalisme de connivence, et partant, á mettre fin aux souffrances dont pâtissent les peuples de la région en raison de leur intégration dans la mondialisation néolibérale.

1.Le Printemps arabe perçu comme un soulèvement contre la “recompradorisation” du monde arabe.

Pour Samir Amin, le Printemps arabe est le résultat de l’échec de la recompradorisation du monde arabe dont l’une des conséquences majeures a été l’émergence du capitalisme de connivence. Ce dernier va engendrer le lumpen-développement contre lequel les peuples arabes  se sont révoltés en  2011.

1.1 La recompradorisation du monde arabe

La recompradorisation du monde arabe est analysée comme le “produit combiné de l’offensive impérialiste (interventions militaires dans le monde arabe et mondialisation néolibérale au profit des monopoles généralisés, mondialisés et financiarisés de la triade - Etats Unis, Europe, Japon) et de l’essoufflement du projet national populaire. Cette nouvelle donne a ouvert la voie á l’Etat et à la bourgeoisie compradore pour ajuster le monde arabe aux besoins du capitalisme néolibéral mondial.

Au-delà de la signification littérale du mot “compradore” qui souligne le rôle de simple intermédiaire de la bourgeoisie locale commerçante, Samir Amin utilise ce terme pour rendre compte du “caractère subalterne et aliéné des oligarchies locales vis-à-vis du capitalisme mondial”. Il parle également d ‘Etats compradores qui profitent du système néocolonial.

Miné par ses contradictions internes (bureaucratisation, absence de démocratie, répression des forces d’opposition populaires) et confronté á l’hostilité des forces impérialistes, le projet nationalitaire que plusieurs pays arabes ont tenté de mettre en place durant les années cinquante et soixante connaitra une fin peu glorieuse.

L’offensive impérialiste visant la recompradorisation de la région s ‘explique par trois facteurs principaux: d’abord le caractère géostratégique du monde arabe lié á la présence d’une ressource stratégique - le pétrole -, en plus de son emplacement géographique ; ensuite la crainte que l’Etat arabe modernisé et unitaire, riche de ses ressources pétrolières, situé sur le flanc sud de l’Europe, devienne un partenaire dans le système Mondial avec lequel il aurait fallu compter; enfin le rôle clef que joue Israël en tant que tête de pont de l’impérialisme dans la région.

Cette offensive comporte différents volets politique, stratégique et économique. Du point de vue politique et stratégique, le monde arabe a été cassé en trois sous-régions :

·         La région du Golfe pétrolier (Arabie Saoudite, Koweït, Qatar, les Emirats arabes unis, Oman et Bahreïn) placée directement sous le contrôle militaire des Etats unis d’Amérique ;

·         La région du Maghreb a été confiée aux bons soins de l’Union européenne ;

·         Le Machrek arabe a été enrôlé sous la bannière d’un projet américano-israélien.

Sur le plan économique, les institutions financières internationales - agents de la mondialisation néolibérale au même titre que l’Organisation mondiale du Commerce - ont imposé des “réformes” dont l’objectif déclaré était de démanteler l’Etat développementiste que certains pays arabes - notamment l’Egypte nasserienne- avaient tenté d’édifier pour laisser la voie libre du secteur privé - en fait le grand capital oligarchique local et les firmes multinationales originaires des pays de la triade - et la croissance tirée par les exportations.

1.2 La recompradorisation a favorisé l’émergence du capitalisme de connivence et le lumpen-développement.

La mise en œuvre des “ réformes néolibérales’’ dans le monde arabe s’est faite á travers l’Etat dont les caractéristiques ont favorisé la collusion entre pouvoir politique et intérêts économiques et financiers des oligarchies locales. En effet, comme le remarque le politologue G Achkar, la région arabe apparaît comme une vaste concentration de régimes patrimoniaux et néopatrimoniaux, avec un rôle prépondérant des premiers, á un degré qui n’a d’équivalent dans aucune région du monde contemporain. Dans ces conditions, le contrôle des rouages de l’Etat est mobilisé par les clans au pouvoir pour amasser des fortunes considérables et développer un réseau d’hommes d’affaires et de capitalistes á leur solde. Plusieurs mécanismes sont actionnés pour asseoir la domination de ce capitalisme de connivence sur les économies du monde arabe. Dans le cas de l’Egypte, Samir Amin a mis l’accent sur les aspects suivants :

·         La privatisation des actifs possédés par l’Etat - entreprises industrielles, financières et commerciales, terrains agricoles et urbains…- s’est faite á des prix sous-évalués au profit des hommes d’affaires proches du pouvoir, notamment des officiers supérieurs, hauts fonctionnaires, commerçants riches, etc. De plus, cette privatisation a donné lieu á l’apparition de groups monopolistiques qui allaient dominer l’économie égyptienne.

·         Ces positions monopolistiques ont été renforcées grâce á l’accès préférentiel au crédit bancaire, en plus de la subvention d’intrants stratégiques (hydrocarbures et électricité en particulier) et de produits qui ont profité á des activités intensives en capital ayant fait l’objet de privatisation comme la sidérurgie.

D’autres mécanismes ont été utilisés pour consolider le capitalisme de connivence dans la région tels que la protection commerciale préférentielle accordée aux groupes politiquement connectés ou encore l’accès privilégié aux marchés publics et au foncier, ou encore le traitement discriminatoire en matière réglementaire au profit de ces mêmes groupes et aux dépends du petit et moyen capital (réglementation sur mesure en matière d’investissement, facilités administratives…). La discrimination réglementaire est d’autant plus importante que les réglementations coûtent par exemple aux entreprises tunisiennes 13% de leur chiffre d’affaires , ceci en plus de 3-5% du chiffre d’affaires dûs á la corruption.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que l’impact du capitalisme de connivence sur le développement ait été négatif, amenant Samir Amin á le qualifier de “lumpen-développement”, terme qu’il a emprunté á l’économiste germano-américain André Gunder Frank. Le lumpen-développement est le produit de l’intégration dans la mondialisation néolibérale imposée par le capitalisme monopoliste aux pays périphériques du Sud. Il se manifeste notamment par une modeste croissance économique accompagnée d’une désindustrialisation précoce et d’une accélération de la désintégration sociale et de la paupérisation (marginalisation du petit et moyen capital, chômage de masse parmi les jeunes, concentration des richesses et disparités sociales et spatiales, informatisation de l’économie).

2.Le Printemps arabe n’a pas mis fin au capitalisme de connivence.

2.1 Le Printemps arabe ne s’est pas soldé par la mise en échec du capitalisme de connivence dans la mesure où le changement recherché par les soulèvements populaires n’a en fait touché que le sommet de l’iceberg sans altérer les structures de l’Etat profond, et ce, pour différentes raisons notamment :

·         Le manque de leadership pour diriger le camp de la révolution ;

·         L’habilité de certains régimes á contourner les revendications populaires (cas du Maroc) ;

·         Des erreurs dans les stratégies d’alliances de certains mouvements populaires – notamment en Egypte - qui ont joué la carte du complexe militaro-sécuritaire contre l’Islam politique. Plus tard, l’alliance tactique entre ces deux forces contre-révolutionnaires a contribué á marginaliser les mouvements populaires pour le changement démocratique et social.

2.2 L’incapacité des mouvements populaires á imposer des changements profonds dans la nature des systèmes politiques en vigueur dans le monde arabe associée â l’arrivée de l’Islam politique au pouvoir, le contrôle de l’armée de pans entiers de l’économie (cas de l’Egypte) ou encore les diktats imposés par le Fonds monétaire international (FMI) sont autant de facteurs qui expliquent la persistance du capitalisme de connivence dans le monde arabe. Le mauvais classement des pays arabes en matière de lutte contre la corruption - 90% d’entre eux obtiennent une note inférieure à 50 pour ce qui est de l’Indice de Perception de la Corruption de Transparency International n-, le mouvement de boycott de sociétés affiliées á certains groupes politiquement connectés au Maroc ou encore le mouvement social algérien dénonçant la collusion du pouvoir politique et des intérêts économiques et financiers privés sont autant de manifestations de l’institutionnalisation du capitalisme de connivence au cœur même des Etats compradores de la région.

2.3 La bonne nouvelle est que la page du Printemps arabe n’est pas tournée comme voudraient le faire croire les thuriféraires du statu quo et de l’ordre néolibéral établi. Les récentes révoltes au Soudan, au Liban et en Irak constituent une lueur d’espoir dans le monde arabe et laissent penser que nous sommes plutôt en face de ce que Gilbert Achkar rappelle un “processus révolutionnaire”, au sens où les mouvements populaires de 2011 ne seraient que le premier moment d’un enchaînement de “saisons” destiné á durer plusieurs années, voire plusieurs décennies. Toutefois, pour que le Printemps arabe devienne un vrai “Printemps des peoples, deux conditions doivent être réunies selon Samir Amin : La première est de ne pas sacrifier la légitimité des luttes pour la transformation sociale sur l’autel de la légitimité électorale – en d’autres termes “l’illusion démocratique”. La seconde condition est que “ces luttes s’inscrivent dans la perspective d’une longue transition vers le socialisme”.

Eléments de bibliographie

Amin S., les défis de la mondialisation, L’Hrmattan, 1996.

Amin S., Sur la crise- Sortir de la crise ou sortir du capitalisme, Le Temps des Cerises, 2009.

Amin S., Le monde arabe dans la longue durée, Le Temps des Cerises, 2011.

 Achkar G., Le peuple veut, une exploration radicale du soulèvement arabe Sindbad-Actes Sud, 2013.

 Achkar G., Syndromes morbides, la rechute du soulèvement arabe, Sindbad-Actes Sud, 2017.

Alaoui H., De l’Algérie au Soudan, les répliques du “printemps arabe”, Le Monde diplomatique, mars 2020.

Malik A, Diwan I and Atiyaz I, Crony Capitalism in the Middle East, Oxford University Press, 2019.

Transparency International, Corruption in the Middle East and North Africa: Regional Trends and Country Spotlights from the 2019 Global Corruption Barometer.

Banque mondiale, Tunisie : La révolution inachevée, 2014.

 

 

 

 


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