octobre 2020










OCCIDENT/ ORIENT / ISLAMISME /TERRORISME :

La France, l’Europe et l’Occident doivent comprendre ….

                                           Pr Abdelmoughit Benmessaoud TREDANO

Professeur de géopolitique et de science politique
université Mohamed V Rabat

Au lendemain des attentats perpètres par des " Islamistes" en 2015 à Paris, j’ai écrit une étude intitulée :

 

CHARLIE, DAECH, L’ISLAMISME ET LE RESTE : L’EXPLICATION QUI MANQUE ET LA RESPONSABILITE NON DETERMINEE [1] 

 

Dans l’analyse, je me suis permis d’exprimer un « MAIS », j’ai eu droit à réplique sévère de mon professeur Michel Rousset.

Les échanges ont été courtois, mais fermes.

Je signe et je persiste, à l’occasion de ce nouvel attentat au couteau dont a été victime le professeur Samuel Paty.

A ma décharge j’ai eu un propos fortement    sage et édifiant du grand Edgard Morin.
Ci-après sa teneur :

 

 

Avec concision et une profonde lucidité, le grand Edgard Morin soutient : "…Il y eut problème au moment de la publication des caricatures. Faut-il laisser la liberté offenser la foi des croyants en l’Islam en dégradant l’image de son Prophète ou bien la liberté d’expression prime-t-elle sur toute autre considération? Je manifestais alors mon sentiment d’une contradiction non surmontable, d’autant plus que je suis de ceux qui s’opposent à la profanation des lieux et d’objets sacrés» [2] Tout est dit.

 

Ce texte de janvier 2015 conçu et pensé dans la même veine et le même esprit.

 

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Ce papier a été écrit au lendemain des attentats du 7 janvier 2015 à Paris, sur Daech, les enjeux et les dessous de cette "énigme".

Depuis des années, je soutiens que le Moyen-Orient est l’épicentre des conflits non seulement pour la région mais pour le monde. Affirmer cela ne relève pas du catastrophisme. Depuis la percée fulgurante de Daech en mai 2014 et la multiplication des interventions étrangères, on n’a pas cessé de parler des prémisses d’une 3e guerre mondiale. En effet, l’intervention musclée de la Russie et les mouvements de la marine chinoise dans la région préfigurent une évolution non-maitrisable. Trop d’avions dans le ciel syrien ; un simple incident entre l’aviation de deux puissances risque de mettre la région en feu et en sang.

Le commun de mortel se demande pourquoi la région connait autant de conflits ? Quinze conflits depuis 1947-1948 !

Pourquoi Daech est là ? Pourquoi le dépeçage du Moyen- Orient sur une base ethnico-religieuse. Le pétrole, la sécurité d’Israël ne sont plus les seuls paramètres qui structurent les rapports entre cette région et le reste du monde ; outre la rivalité entre les grandes puissances, l’intervention des puissances régionales sur un fond de clivage sunnite/chiite et des prétentions nucléaires iraniennes ne sont pas pour simplifier une situation déjà trop compliquée.

L’islamisme politique teintée par une violence extrême, version Daech, signe la fin du politique et le triomphe d’un certain religieux.

La région connaîtra certainement un long processus de décomposition et de recomposition ; il s’agit à n’en pas douter d’une phase difficile, complexe et pleine de contradictions, à cause d’un nombre impressionnant d’ingérences et d’enjeux et d’intérêts contradictoires.

Imaginer la carte politique et géopolitique de demain dans le monde arabe, et tout particulièrement au Moyen-Orient, relève d’une gageure. Mais Sykes-Picot II n’est pas loin.

L’élimination physique et sanguinaire des dessinateurs[1] et des rédacteurs du journal satirique Charlie Hebdo a provoqué un choc émotionnel intense en France ainsi que dans la plupart des pays occidentaux. Paris s’est érigée, le 11 janvier à 16 heures, en capitale du monde contre la barbarie, l’obscurantisme, pour la défense de la liberté et de la démocratie. Au-delà du caractère odieux de ce massacre, et une fois passé le temps de l’émotion, il y a un temps pour la raison et la réflexion. "Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre…", disait Spinoza. En cherchant à comprendre non pas l’acte, car il est condamnable par toute personne sensée et dotée d’un minimum d’humanité, mais le pourquoi de l’acte. Il n’est nullement question de la moindre justification.

En effet, explication n’est pas justification, encore moins une velléité déplacée de "comprendre" le comportement de ces illuminés. Malgré les zones d’ombre qui entourent la perpétration de ce crime, une mise en scène uniformément orchestrée par les médias officiels vise à accréditer une lecture primaire qui conduit à focaliser sur l’islam, accentuant la cassure sociale et faisant basculer le monde occidental dans l’islamophobie la plus virulente.

Un droit au "Mais"

Certains intellectuels et analystes en France nous interdisent d’avoir droit au "Mais". Injonction et demande d’explication et de condamnation sont faites aux musulmans de France. D’autres vont jusqu’à leur demander de venir en masse à ladite manifestation pour montrer leur "sincérité" et marquer la différence. L’unité nationale est ainsi évoquée et instrumentalisée pour occulter et mettre en sourdine les véritables problèmes de la société.

Des mesures sécuritaires abusives et liberticides sans précédent sont prises au nom de la lutte contre le terrorisme. Elles visent essentiellement les citoyens français de confession musulmane, réelle ou supposée. L’islam est ainsi stigmatisé et accusé d’être incompatible avec la République. Ce "Mais" là, on ne doit pas s’interdire de le revendiquer et ce pour plusieurs raisons : la question majeure qu’on doit se poser est non pas pourquoi ces illuminés ont fait ça mais pourquoi sont-ils devenus ce qu’ils sont pour faire ça…?

Pourquoi certaines franges de la société française sont-elles devenues le terreau de recrutement de Djihadistes égarés, manipulés par des commanditaires occultes, aux fins d’exécuter des crimes odieux sous la fausse bannière de l’islam radical? On doit revendiquer ce "Mais" parce qu’en Occident en général, et en France en particulier, il y a un traitement sélectif de l’information, pour ne pas dire partiel et partial. 

On doit revendiquer ce "Mais" parce que les deux mondes, occidental et arabo-musulman, vivent deux temporalités différentes[2]. Cette différenciation, que des forces souterraines puissantes œuvrent à transformer en choc des civilisations en incitant à la haine raciale et en perpétrant des crimes odieux sous fausse bannière islamiste, exacerbe toujours plus le rejet de l’islam dans sa globalité.

Avec concision et une profonde lucidité, le grand Edgard Morin soutient : "…Il y eut problème au moment de la publication des caricatures. Faut-il laisser la liberté offenser la foi des croyants en l’Islam en dégradant l’image de son Prophète ou bien la liberté d’expression prime-t-elle sur toute autre considération? Je manifestais alors mon sentiment d’une contradiction non surmontable, d’autant plus que je suis de ceux qui s’opposent à la profanation des lieux et d’objets sacrés".[3] Tout est dit.

Par ailleurs, si on adopte la formule de Voltaire[4], la liberté n’aurait pas de limite. Alors que faire et que dire ? La question est une affaire d’équilibre et de contexte. Comme le stipule la Déclaration des Droits de L’Homme et du Citoyen dans son article 4, "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui…".[5]

A travers ce texte on essaiera de répondre à deux questions majeures :

Pourquoi cette jeunesse européenne –très minoritaire pour le moment- de culture musulmane est-elle devenue ce qu’elle est maintenant ? Et quelles sont les véritables responsabilités ? Il n’est pas question de dédouaner qui que soit, notamment les dirigeants du monde arabo-musulman, et ce depuis au moins 1945. On connait suffisamment l’argumentaire qui consiste à tout mettre sur le dos des anciennes puissances coloniales pour en être abusé.

Toutefois il n’est pas du tout question non plus de passer sous silence la responsabilité des puissances occidentales (ou des grandes puissances en général y compris l’URSS, dont le système est le produit de la pensée occidentale) dont les rapports avec ce monde étaient dictés (c’est toujours le cas) essentiellement par l’intérêt et le jeu d’influence. Aux origines de la violence et de l’horreur islamistes… : la vraie responsabilité n’est pas déterminée.

En dehors des causes internes dans chaque pays de l’Europe qui sont connues et réelles, la donne internationale, historique et géopolitique ne doit pas être évacuée.

Dans mon dernier ouvrage[6], on peut lire ceci: "Avec l’Afghanistan, on a eu droit aux "Afghans" et avec l’agression l’Irak en 2003 et le printemps arabe - et dans son sillage la victoire électorale des islamistes dans certains pays arabes- et sa péripétie syrienne, on a eu droit à Daech[7]; les apprentis sorciers, occidentaux et les pays pétroliers arabes, n’ont pas tiré les leçons de l’épisode afghan".

I - Les facteurs et paramètres structurants

La déliquescence et, depuis trois ans, l’effondrement du monde arabe, est principalement dû à deux paramètres anciens qui sont le pétrole et la sécurité d’Israël. Viennent se greffer le jeu des puissances régionales et internationale ayant marqué fortement et tragiquement la région du Moyen-Orient à la faveur du "printemps" arabe. L’Arabie saoudite et le Qatar, munis de l’arme pétrolière et la Turquie islamiste, avec ses prétentions de puissance, conduisent aujourd’hui une sorte de croisade contre le "croissant" chiite. Sans oublier de mentionner que les différents projets des élites gouvernantes, qu’ils soient nationalistes, panarabes, socialisants voire même marxiste comme le cas du Yémen du sud, ont tous échoué.

La domination occidentale de la région a été dictée par l’existence de deux faits objectifs et majeurs. Les deux paramètres déjà cités sont la ressource pétrolière et la sécurité d’Israël, sur lesquels viennent se greffer la question palestinienne comme toile de fond, et depuis une dizaine d’années la question nucléaire iranienne qui s’est imposé dans l’agenda occidental comme un élément déstabilisant. Voici sommairement déclinés les principaux facteurs structurant la région moyen-orientale et le reste du monde notamment occidental.

Premier paramètre : le pétrole 

L’accord Quincy, conclu en 1945 entre le président américain Franklin D. Roosevelt et le Roi Abdelaziz Al –Saoud[8], s’articulait autour du pétrole. Il a structuré, plus au moins, au niveau mondial la question de sa production, de la fixation de ses prix et la sécurité de son approvisionnement pendant plus de trois décennies. En contrepartie, ledit accord garantissait la sécurité de l’Arabie Saoudite.

Une autre donnée qui figurait au premier plan des préoccupations des Américains et des Européens concerne la garantie de la sécurité d’Israël depuis les années 1947-48. Ces deux paramètres ont charpenté les rapports entre le Moyen-Orient et le monde occidental industrialisé, avec la question palestinienne comme question lancinante. Nous restons convaincus que le Pétrole, entre autres facteurs, déclencha les deux guerres contre l’Irak de Saddam Hussein (1991 et de 2003) et il n’est peut-être pas inutile de rappeler quelques chiffres qui confortent cette assertion.

Le Moyen-Orient recèle en effet, 64% des réserves mondiales. Plus préoccupant encore, est que "…dans vingt ans, s’il n’y a pas de découvertes majeures, il n’y aura plus de pétrole en Amérique du Nord, ni en Europe, presque plus en Afrique, ni même en Russie. L’OCDE, comme les NOPEP (Pays exportateurs non- membres de l’OPEP) seraient à sec [9]". Alors que le Moyen-Orient continuera encore à produire pendant trente années supplémentaires.

L’OPEP contrôle aujourd’hui 40% de la production dans le monde, dont 60% des exportations et 75% des réserves. Les Etats-Unis quant à eux, consomment 25% de la production mondiale et importaient il y a quelques temps 50% de leurs besoins. Plus inquiétant encore, au rythme de leur production et consommation actuelles, ils épuiseraient leurs réserves dans dix ans. Le taux de dépendance pétrolière des Etats-Unis croit d’une manière substantielle.

Alors qu’il était de l’ordre de 35% en 1973, il est actuellement à 54.3%. Il est prévu qu’il atteigne les 67% en l’an 2020. Du Moyen-Orient, ils en importent environ 23.8% et le seul bémol reste l’exploitation du gaz de schiste qui risque de changer la donne pétrolière de l’Amérique et de sa dépendance par rapport à cette région. Certains analystes soutiennent que les USA deviendront exportateurs de pétrole sous peu. Un des nouveaux facteurs des troubles dans la région.

La Chine, quant à elle, consomme actuellement 5% de la production mondiale, et en consommera près du quart (entre 20 et 25%) dans 15 à 20 ans, soit l’équivalent de la consommation américaine actuelle. De même, le pétrole constitue 40% de la consommation mondiale d’énergie et occupe une place prépondérante dans les échanges internationaux.

Certains experts en matière de pétrole considèrent que le sol mésopotamien (Irak) pourrait receler en pétrole une quantité équivalente à celle de l’Arabie saoudite, soit environ 230 à 240 milliards barils. Il a pu ainsi susciter convoitises et appétits, ce qui explique en partie la guerre de 2003.

A l’exception de la nouvelle donne américaine quant à l’exploitation du gaz de schiste, et s’il n’y a pas de découverte majeure en dehors de la zone du Moyen-Orient et il n’y a pas de source alternative (économiquement exploitable notamment pour le transport, et propre…), au pétrole, le Moyen–Orient continuera à structurer pendant des décennies les rapports mondiaux entre consommateurs et producteurs.

Deuxième paramètre : la sécurité d’Israël 

Le second paramètre que nous voudrions aborder porte sur la sécurité d’Israël avec l’affaiblissement et le "containment" en permanence des pays arabo-musulmans. Aucun de ces derniers ne saurait prétendre à un niveau de puissance militaire susceptible de mettre en péril la sécurité d’Israël, allié indéfectible dont la survie garantit l’hégémonie américaine sur l’exploitation des richesses pétrolières de la région.

Cette domination est d’hier et d’aujourd’hui. Elle est d’hier remontant à l’Iran de Mossadegh, à l’Egypte de Nasser, à l’Irak de Saddam (1980/91/ 2003) et au Pakistan et sa bombe durant les années 80/90. Elle l’est d’aujourd’hui, puisque depuis huit ans, l’Iran et ses prétentions nucléaires sont contenus. L’accord du 23 novembre 2013 [10] entre ce dernier et les 5+1 marque un important changement dans l’attitude des deux protagonistes, mais reste malgré tout ambiguë; l’attitude hostile d’Israël et de l’Arabie saoudite en est la parfaite illustration…

L’histoire d’une domination

La domination occidentale, et particulièrement américaine, est totale durant la période 1945 /1989; et pour illustrer une telle assertion nous voudrions renvoyer à l’ouvrage magistral de Robert Fisk [11]. Les Etats-Unis deviennent prédominants durant la décennie 90. Les conflits en Somalie, en Irak et en Yougoslavie sont là pour en témoigner. Avec leur guerre anti-terroriste depuis 2001, en Afghanistan et en Irak, ils ont contribué à créer une ère de guerre permanente (la théorie du « chaos créateur ») dont la conséquence la plus visible est la balkanisation du monde arabe.

Il importe d’abord de rappeler certains faits historiques, tels la conclusion de l’accord de Quincy de 1945,  les pactes militaires comme celui de Bagdad[12], l’agression tripartite contre l’Egypte en 1956 ayant servi à dominer l’Orient, et l’engagement de La France, tête pensante de cette agression, à prêter main forte à Israël dans la maitrise de la technologie nucléaire[13]

Cette domination a affaibli le monde arabe. Elle a, par la même occasion, rendu permanente la centralité de la question palestinienne. Elle s’est nourrie de la Nakba, de la Naksa et des 15 conflits régionaux dont le dernier est celui mené contre Gaza en juillet 2014.Dans cette série de guerres et d’agressions ; celle menée contre la Syrie depuis 2011 est la plus meurtrière, la plus scandaleuse et à la limite du crime contre l’Humanité.

Certes, explication n’est pas justification mais il serait judicieux de faire le parallèle avec l’Irak. Après la destruction d’un des deux symboles du pôle civilisationnel arabo–musulman, en l’occurrence l’Irak (le musée de Bagdad en 2003 [14]), aujourd’hui, on vise la destruction de la Syrie

Par le passé, d’autres moyens furent utilisés pour dominer le monde arabe. Ils résident dans le soutien aux régimes autoritaires et la guerre d’Afghanistan menée contre les Soviétiques [15]. Cette dernière contribua à l’émergence de l’Islam politique, qui, conjugué à d’autres facteurs, a empêché toute velléité d’indépendance politique et compliqué toute politique de développement et a surtout ensanglanté l’ensemble de ces pays. Le "printemps arabe" est venu pour compliquer davantage la situation dans la mesure où il a fait le lit, entre autres facteurs, du combat "Djihadiste".

Islam politique et clivage sunnite/chiite

Parmi les facteurs ayant contribué à l’émergence et au développement de l’islam politique - qui est aujourd’hui une des causes de la dérive du printemps arabe-, on peut citer, entre autres, l’idéologie wahhabite et surtout depuis que l’Arabie saoudite s’est dotée d’une puissance financière par le biais de la rente pétrolière, le rôle, depuis 1928, des frères musulmans d’Egypte et la propagation de leur idéologie.

De plus, la révolution islamiste en Iran en février 1979 et ses velléités expansionnistes au niveau religieux et idéologique a joué un rôle important dans la diffusion d’une certaine idée de l’islam politique. On peut également citer la défaite et le retrait des soviétiques en février 1989 de l’Afghanistan, et leurs conséquences sur le monde arabo- musulman (le rôle destructeur des "Afghans" après leur retour dans leurs pays respectifs) ont contribué à installer une instabilité permanente dans cet espace géoculturel.

Enfin, il est surtout important de rappeler l’échec des différents projets politiques des élites gouvernantes des pays arabo-musulmans….Depuis 2011, la rivalité entre Russes et Américains d’où se dégage un parfum de guerre froide, avec un air de déjà vu, la situation en Ukraine, la crise en Syrie et la question nucléaire iranienne, entre autres, sont autant de conflits qui structurent désormais, aux côtés des paramètres anciens tels le pétrole et la sécurité d’Israël, les rapports entre la région du Moyen-Orient et le reste du monde.

D’autre part, le clivage chiite/sunnite, avec pour toile de fond l’émergence de la puissance iranienne, qui est venu se greffer sur les anciens paramètres, n’est pas pour faciliter la compréhension des évolutions possibles. La tutelle iranienne sur l’Irak, le renforcement de ses alliances (Syrie, Hesbollah…) et le comportement confessionnel irresponsable de l’ancien premier ministre irakien N. Al Maliki ont renforcé ce clivage. 

On assiste de surcroit à la multiplication des groupuscules terroristes, à la faveur du conflit syrien, transformant la région et bien au-delà en une poudrière avec un effet boomerang sur les pays occidentaux et les "apprentis sorciers pétroliers".

En effet, les différents actes terroristes commis en 2014 (en Belgique, en Australie, au Canada et tout dernièrement en France) par des "loups solitaires", ou les revenants de la Syrie, de l’Irak ou du Yemen, avec le Label de Daech ou d’Al Qaeda en poche, en constituent l’illustration la plus édifiante.

Plus grave encore, ce n’est, en fait, qu’un début; en effet, dans une interview prémonitoire datée du 12 septembre dernier [16], l’ancien premier ministre Dominique De Villepin contextualise le comportement des pays occidentaux et relève leurs "erreurs" dans cet Orient compliqué tout en prédisant la multiplication de ce type d’actes. La floraison des antennes de Daech au Yémen et au Sud de la Lybie… n’est pas pour assurer les esprits et sécuriser le monde.

En somme, le pétrole, la sécurité d’Israël, la permanence du conflit palestinien, la complicité des pays occidentaux avec des régimes arabes autoritaires, l’apparition et le développent fulgurant de l’islam politique-dont une grande composante est devenue violente-, l’émergence de puissances régionales et le retour de la Russie... Tels sont les ingrédients de ce cocktail explosif.

La responsabilité de l’Occident 

Sans aller jusqu’à rappeler tout ce qui a été dit, on se limitera à signaler ici la signification de la campagne de bombardement conduite par les pays occidentaux, USA en tête, contre Daech et montrer la duplicité de ce monde. Ils sont intervenus parce que Daech a commencé à empiéter sur le territoire du Kurdistan irakien où deux grosses sociétés pétrolières américaines font des affaires florissantes. Ils sont intervenus parce que leur progéniture a commencé à s’autonomiser. Ils sont intervenus parce que la bête immonde a commencé à tuer leurs concitoyens de façon abjecte. Ils sont intervenus parce que l’effet boomerang a commencé à les toucher à domicile.

Mais au fait, pourquoi les Américains s’évertuent-ils à conduire une campagne de bombardements, alors qu’il suffisait et qu’il suffit encore aujourd’hui d’intimer l’ordre à leurs alliés, en l’occurrence, l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Jordanie et la Turquie, d’arrêter le financement, l’envoi d’armements et de "combattants" à travers leurs frontières respectives[17]?

Netanyahou qui s’est "trouvé" à la tête du cortège de Paris, finance, héberge, soigne les combattants d’Al Nosra du côté du Golan… Sans oublier les massacres des trois guerres contre Gaza… Pendant ce temps-là, l’Occident se mure dans un silence penaud ; et dans le meilleur des cas lorsqu’il parle, il avance qu’Israël se défend contre les missiles des organisations palestiniennes. Vraiment ? Une « légitime défense » qui a « coûté » aux Gazaouis plus de 1.300 morts, 10.000 blessés et des centaines de maisons détruites !?

Il ne s’agit pas d’un scoop mais il n’est pas inutile de rappeler que les Américains sont en train de former des pilotes de l’opposition syrienne ; donc l’histoire du chaos dans la région n’a fait que commencer, sauf accord définitif avec l’Iran sur la question nucléaire et reconnaissance du statut et du rôle de chaque puissance régionale (en plus de l’Iran, la Turquie, l’Arabie Saoudite et de l’Egypte) dans la géographie politique de la région.

Mais pourquoi cette duplicité ?

Comme souligné précédemment, trois objectifs sont intimement liés, à savoir la préservation du pétrole, la sécurité d’Israël et la liquidation définitive de la question palestinienne, constituant ainsi le triptyque prioritaire de cette duplicité. En effet, le moyen d’y parvenir était alors de neutraliser le bloc qui résiste aux intérêts occidentaux… A la tête de ce bloc, il y a l’Iran et ses alliés, en l’occurrence la Syrie et Hezbollah. Pour atteindre le Centre, il fallait alors commencer par neutraliser la périphérie.

En effet, en juillet 2006, Israël s’assignait comme objectif d’éliminer la résistance chiite de Hezbollah. Cette action s’est soldée par une défaite stratégique de Tel Aviv ; on en connait la suite. A trois reprises (2008-09 ; 2012 ; et 2014), Israël a récidivé contre le Hamas sans résultats probants. L’ensemble de ces actions ayant été commis dans la perspective du dépeçage du Moyen-Orient et de sa balkanisation en une multitude d’entités  à base ethnico-religieuse peu viables.

Dans une récente allocution télévisée [18], le Président Obama a évoqué la stratégie de remodelage du « Moyen-Orient élargi -[19] » conçue par les stratèges américains à la suite des événements du 11 septembre 2001. Ce plan prévoit la partition des grands Etats de la région en un certain nombre de petites entités ethniquement homogènes -[20]>, en micro-Etats.

II- Les deux temporalités et les chiismes Orient/Occident

On reproche aux musulmans intégristes leur islam intolérant, sanguinaire, excluant…

La lapidation, la polygamie, l’enferment de la femme dans son voile ou sa burqa et la décapitation, (ce qui est vrai), provoquent l’effarement de l’Occident. Ce sentiment est exacerbé par la passivité des pays arabo-musulmans pour entreprendre les réformes nécessaires ; la coexistence de deux visions, conceptions et de perceptions de la foi, de la vie et, du monde s’explique, en partie, par un certain chevauchement entre deux temporalités.

Je reprends toujours ma formule de précaution : explication n’est pas justification. Pourquoi un tel décalage historique ?

En plus des raisons déjà explicitées plus haut, il importe de souligner l’absence de projet de société – les dirigeants ont plutôt un projet de pouvoir – et la faillite du système éducatif dans ces pays. Selon une étude publiée en 2013, le citoyen du monde arabe consacre à peine 6 minutes à la lecture par an!!!, quand dans le monde développé la durée est de plus de 200 heures soit 12.000 minutes[21]!!!

Dans un documentaire fort intéressant, intitulé "lorsque le monde parlait arabe", deux Egyptiens sous pseudonyme commun Mahmoud Hussein [22], montrent les causes d’un tel décalage; la matrice qui traverse ce documentaire peut être déclinée de la manière suivante: le monde arabe a entamé son déclin lorsqu’il a arrêté de philosopher, le monde occidental a commencé à émerger lorsqu’il a commencé à douter c’est-à-dire à philosopher.

Mais pourquoi les dirigeants occidentaux et leurs élites n’intègrent-ils pas intellectuellement l’existence de ce fossé culturel, cultuel (absence de séparation du religieux du politique) et politique qui explique mais ne justifie pas ces dérives, et qui par ailleurs restent encore minoritaires ? Elles risquent de prospérer si les pays occidentaux n’abordent pas leurs rapports avec ce monde avec toute l’intelligence et la clairvoyance qui s’imposent.

Dans les différents débats diffusés par les chaînes françaises, on relève que les raisons du dévoiement des islamistes et de la dérive de la jeunesse de culture musulmane évoquées portent essentiellement, pour ne pas dire exclusivement, sur la marginalisation, la ghettoïsation, la stigmatisation, l’échec scolaire, l’absence de diffusion des valeurs républicaines… Si ces facteurs existent et jouent un rôle dans ce processus de repli de cette communauté, ils ne peuvent constituer la seule explication.

Il semblerait qu’on soit en train de cacher le soleil avec le tamis ; si on ne veut pas voir que la situation au Moyen-Orient, avec toutes les frustrations cumulées aidant, est transposée dans le mental et le psychique de tous les citoyens européens de culture musulmane, c’est qu’on risque de différer les échéances et perdre du temps dans le nécessaire processus d’intégration de cette partie de la population.

Les causes de ce fossé ne sont pas seulement culturelles et cultuelles mais historiques et géopolitiques. Ce schisme entre l’Occident et l’Orient traine des blessures dans l’histoire ancienne et nouvelle. 

Sans souscrire à la théorie de choc des civilisations, il serait important et urgent de procéder à une décolonisation des esprits dans les rapports entre l’Occident et l’Orient, entre le Nord et le Sud…

Il faudrait aussi faire en sorte à ce que les intérêts (pétrole et autres) ne soient pas les seuls paramètres qui président au choix des décideurs et que soient bannies toutes complicités et duplicités (Le rapport coupable entre le monde développé occidental en particulier d’une part, et les pays arabes pétroliers et les anciennes dictatures des régimes arabes d’autre part !!??).

Dans le cas contraire – et c’est malheureusement le plus probable –, l’histoire ancienne reviendra au galop avec ses cortèges de haine, de frustration, d’exaction, d’exclusion et d’horreur… Et le dialogue entre les religions et les civilisations, tant clamé et souhaité ne se niche dans les limbes.

Rappelons par ailleurs que le registre de l’Occident n’est pas blanc comme neige…

Faire ce rappel historique n’est nullement une sorte de revanche sur l’histoire mais pour comprendre le présent, il faut connaitre le passé et surtout pour relativiser cette dérive islamiste dans l’Histoire longue…

Il importe de le faire, parce il y a une Histoire à réécrire et une autre à décoloniser…

Les guerres de religion

Les chrétiens ont, au moment où la civilisation arabo-musulmane brillait de tous ses éclats sur le monde, initié les guerres de croisade pour libérer, au nom de la religion, un lieu sacré à savoir Jérusalem. Au nom de la même la religion, on a instauré l’Inquisition en Espagne et ailleurs…Au nom de la même religion, il y a eu des croisades contre les hérétiques, avec l’inquisition comme arme (Ex des cathares dans le Sud-ouest de la France : Bézier, Carcassonne...) au début  du 13e siècle; "Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens!", s’exclamait un Abbé, formule qui résume bien l’ampleur des massacres.

C’est également au nom de religion et/ou de la puissance que les Européens se sont livrés la guerre de cent ans (entre 1337 et 1453), celle de trente ans (1618 à 1648), et d’autres… Au nom de la même la religion, il y a eu le massacre des protestants de la Saint-Barthélemy à Paris, le 24 août 1572 puis en province. Il faut rappeler que la France a connu plus de 8 guerres de religion pendant le 16ème siècle… Il faut aussi rappeler :

Après et malgré les Lumières (le Siècle), on a continué l’esclavage et /ou au moins on l’a rétabli (Napoléon);

Après et malgré les Lumières, l’Europe a colonisé une grande partie de la planète, avec toutes les conséquences effroyables que cette colonisation implique;

Après et malgré les Lumières, le monde occidental a donné naissance à deux idéologies les plus totalitaires et sanguinaires ; le communisme et le nazisme;

Après et malgré les Lumières, l’Europe a fait les deux guerres les plus sanglantes dans l’histoire de l’humanité, avec le crime immonde : la Shoah.

Après et malgré les Lumières, les Américains avaient-ils besoin de faire autant de dégâts sur la ville allemande de Dresde?[23]

Après et malgré les Lumières, les Américains avaient-ils besoin de lancer la deuxième bombe sur Nagasaki ?

Après et malgré les Lumières, la décolonisation a été marquée par des massacres nombreux et sanglants. Rien que pour le cas de la France, on peut citer, entre autres, celui du Constantinois algérien (45.000 morts en 1945)[24] celui de Madagascar en 1947 (plus de 89.000 morts)[25] celui du Cameroun (plus de 200.000 morts entre 1956 et 1964)[26].

Après et malgré les Lumières, les Américains avaient-ils besoin de larguer autant de bombes sur le Vietnam ?

Après et malgré les Lumières, avait-on besoin de laisser mourir pendant l’embargo contre l’Irak (1991/2003) plus de 500.000 enfants irakiens, et considérer avec un cynisme révoltant que "ça en valait la peine" (déclaration de Madeleine Albright) !?

A ceux-là s’ajoutent les massacres perpétrés au grand jour, et dans l’indifférence générale: aussi bien au Rwanda en 1994, où 800 000 Tutsis ont péri (en 4 mois) avec une responsabilité passive avérée de l’ONU, de la France et de la Belgique, qu’à Srebrenica (en Bosnie) en juillet 1995, où 8.000 musulmans ont été tués, avec passivité coupable et insouciante des casques bleus hollandais. Et la liste est longue.

Pour conclure, il n’est pas inutile de rappeler que le Moyen- Orient est l’épicentre des conflits dans le monde ; si on n'y prend pas garde une catastrophe totale n’est pas exclue. En effet, si les 5+1 ne parviennent pas un accord définitif avec l’Iran sur la question nucléaire, si Israël continue de nourrir l’intention de vouloir neutraliser les capacités nucléaires de ce dernier, si la Turquie et l’Arabie saoudite persistent dans cette guerre implacable contre le chiisme et l’émergence de la puissance iranienne, si les pays occidentaux, Américains en tête, s’entêtent à vouloir la mainmise sur le pétrole de la région (15 conflits depuis 1948), si la question palestinienne n’est pas traitée avec l’intelligence et la perspicacité politiques nécessaires…, il faudrait s’attendre au pire.

Et la jeunesse du 93 et des quartiers similaires en France et en Europe risquent d’être tentée de voir ailleurs…

Notes :

[1]Cet article a été publié sur le Matin du Sahara, Spécial Géopolis,  6 février 2015 et le site médias 24 .

[2]Edgar Morin : "La France frappée au cœur de sa nature laïque et de sa liberté", Le Monde du 08.01.2015

 

[3]Un économiste de renom Bernard Maris, deux policiers, un autre journaliste -dont la photo n’a pas du tout circulé…?!! -  et d’autres, font partie des victimes de cet attentat.

(4) Voir infra.

[5]Edgar Morin: "La France frappée au cœur de sa nature laïque et de sa liberté", Le Monde du 08.01.2015

[6]Voltaire aurait dit "Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire".

[7]"Les constitutions de la France depuis 1789", présentées par Jacques Godechot, Ed. Garnier-Flammarion, 1970, 508p., p.34.

[8]Publié en novembre dernier: "Paix et dialogue et tolérance,… Le cas du Maghreb et du Moyen-Orient. Avant et après le printemps arabe", Nouvelle collection: "Cahiers Libres" N°1, Fév. 2014, 1e édition, 70 pages, novembre 2014, 2e édition, collection Confluences. 136 p.

[9]Un député syrien a eu cette formule ramassée mais combien édifiante sur Daech: la conception et la création est israélienne ou américano-israélienne, le metteur en scène est américain, l’acteur principal est la Turquie et les producteurs de ce film tragique ce sont les pays pétroliers. Cette présentation reste schématique évacuant la thèse, soutenue par certains, que les Syriens ont joué un rôle dans la création de groupes terroristes dans les deux premières années de la guerre civile. Emission, le jeu des puissances, Al Mayadeen  (TV libanaise) diffusée le 1er octobre 2014.

[10]L’accord du Quincy –du nom du croiseur américain à bord duquel ledit accord a été signé le 14 février 1945- prévoyait l’octroi de concession pétrolières aux Etats Unis contre des royalties pour les Saoudiens .Sa durée portait sur 60 ans.  Il semble qu’il a   été renouvelé pour une même période en 2005 par le président George W. Bush.

[11]Philippe CHALMIN, Géopolitique des ressources naturelles : prospective 2020, RAMSES, 2000, pp. 91-102, p. 95.

[10]Sur le contenu de cet accord et ces enjeux voir Thierry Coville « L’accord sur le nucléaire iranien : changement tactique ou évolution stratégique du pouvoir iranien ? »In Affaires- stratégiques .info. IRIS.

[12]Robert Fisk, La grande guerre pour la civilisation. L’Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005) ; voir aussi les écrits de Alain Gresh et Georges Corme sur le Moyen –Orient. Sur la politique américaine dans la région voir JohnJ. Mearsheimer et Stephen M. Walt, Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, La découverte ,2009.500p.

[13]  Ce dernier, appelé également « Traité d’Organisation du Moyen-Orient », est un traité de défense commune cherchant à unir la zone du Moyen-Orient de la Turquie au Pakistan, dans le but de contenir l’influence de l’Union soviétique.

[14]L’accord secret.

[15]Le jour du 9 avril 2003, marqué par la chute de Bagdad, on a pu observer que les Américains n’ont rien fait pour sécuriser le musé de Bagdad et l’ont laissé se faire piller pour ne pas dire qu’ils organisé son pillage ; en revanche, ils   se sont évertués à protéger le ministère du pétrole irakien !!??

[16]Pour affaiblir l’URSS, les Etats-Unis se sont évertués à utiliser une panoplie de moyens. Il fallait battre les Soviétiques en Afghanistan; l’argent des pays du Golfe, les "Moudjahidines" venant de tous les pays arabo-musulmans, l’armement américain les ont obligé à quitter ce pays entre mai 1988 et février 1989; c’était leur Vietnam. Les contenir en Afrique (les colonies ex-portugaises), organiser une baisse du pétrole (le pétrole a été ramené après le 2e choc pétrolier de 1979 à 10 $ le baril au milieu des années 80 et ce  pour les affaiblir sur le plan financier) et enfin les soumettre à une course effrénée, coûteuse et ruineuse à l’armement (la guerre des étoiles). Tels sont les quelques moyens utilisé par les Américains enfin de parcours pour aboutir à l’effondrement de l’URSS. L’acteur principal de ce processus était le président américain Ronald Reagan durant ces deux mandats et celui de Bush père (de 1980 à 1992).

[17]Elle a été accordée à Jean–Jacques Bourdin. BFMTV.

[19] Amin Hoteit , La résolution internationale de lutte contre l’EIIL: vérité ou duperie? Al-Thawra, Al Wehda (Journaux syriens), 18/08/2014

[20]  Intervention télévisée du Président Barack Obama le 10 septembre 2014

[21]   Le "Moyen-Orient élargi" comprend les régions géographiques suivantes: le Magheb, le Machreq (le Levant), le Golfe et le sous-continent indien. Voir la carte intitulée "Blood Borders: How a better Middle East would look", publiée dans l’US military Armed forced Journal (AFJ), juin 2006: www.armedforcesjournal.com/2006/06/1833899

[22]Dans un article publié le 13 septembre 2001 dans la revue de l’Armée de Terre, Parameters: "Stability, America’s Ennemy", Winter 2001-2001, pages 5 à 20, le concepteur de cette stratégie, le Colonel Ralph Peters affirmait que "Washington ne doit pas voir peur du chaos généralisé dans le monde arabe car, en définitive, une fois divisé en micro-états, les arabes n’auront plus d’autres moyens de se défendre de la voracité israélienne que de se tourner vers les Etats Unis". Déclarations retranscrites par Thierry Meyssan dans "Le Retour du Plan US de remodelage du Moyen-Orient élargi", Réseau Voltaire International, Beyrouth, le 20 septembre 2014

[23]Ali Laidi, Un enfant arabe lit seulement 6 minutes par an!, Direct.Info., 24 mars 2013

 [24]  Il s’agit en fait Bahgat Elnadi et Adel Rifaat. Ce documentaire a été réalisé par Philipe Calderon en 2001; il mérite d’être programmé dans toutes les écoles et institutions de formation et surtout religieuses.

[25] Jacques R. Pauwels, Pourquoi Dresde fut-elle détruite les 13-14 Février 1945? Ce texte est tiré de son livre "Le mythe de la bonne guerre. Les Etats Unis et la deuxième guerre mondiale". Édition Aden: 2e édition revue et augmentée, 2012, 333 pages.

[26]Site Rebellyon.info, 8 mai 2014.

[27]Raharimanana, Un massacre colonial que la France veut occulter, Source Humanité.fr, 1 avril 2011

[28]Le Monde du 4 octobre 2011

 

 










COMPRENDRE LA CROISSANCE CHINOISE

 

RémyHERRERA* et Zhiming LONG**

Introduction

Le succès manifeste de l’économie chinoise, illustré spécialement par un très rapide taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) – en fait, le plus élevé du monde en moyenne sur les trois dernières décennies –, mais aussi par le rôle de leader qu’elle tend aujourd’hui à occuper au sein des pays du Sud, est souvent commenté dans les médias et la littérature académique. Un mystère continue cependant d’entourer ce phénomème, notamment parce que le contenu et quelquefois même la réalité des débats entre économistes chinois – pourtant très controversés et balayent le spectre politique complet allant du marxisme au néoliberalisme – ne sont pas perçus à leur juste mesure par les commentateurs occidentaux.[1] Ces derniers sont en effetcontraints de s’appuyer sur desdonnées statistiques et des sources d’information en général élaborées par des institutions occidentales (ou multilatérales, mais toujours dominées par lespuissances occidentales),traduisant des visions extérieures à la Chine. Ce prisme occidentalo-centrique, idéologique par nature, est déformant – au moins autant, il faut le reconnaître, que celui prêté aux discours officiels des autorités chinoises.

Ajouté à ceci, des difficultésproviennent aussi des incertitudes que véhiculent certains termes utilisés au sujet de la Chine (comme celui d’“émergence”), ou certaines catégories ambiguïtés (comme celle des “BRICS”), mais aussi de l’indétermination – pour ne pas dire, confusion – accompagnant les tentatives de caractérisation du système politico-économique en cours dans ce pays.Ces difficultés,complexes on le voit, expliquent qu’hors de Chine, les opinions sur les évolutions de cette société, parfois très tranchées, sont souvent mal documentées, et peu étayées. À droite, c’est le triomphe apparent d’un capitalisme vigoureux en territoire chinoisqui estcélébré, même si l’on juge aberrante sa combinaison avec la “dictature communiste”. À gauche – ou disons plutôt entre marxistes –, peut-être davantage que pour tout autre thème, l’éventail des désaccords à son sujet estlargement ouvert, allant de la franche désapprobation face aux criantes inégalités de richesses qu’amène ce dynamisme économique à l’espoir enfin retrouvé d’une nouvelle superpuissance susceptible de contrecarrer l’hégémonisme étasunien.La montée en puissance de la Chine intrigue, fascine, suscitant ici admiration, là inquiétude, mais pour tous, la croissance de son économie demeure au fond une énigme.

C’est dans ce contexte singulièrement flou qu’un consensus semble s’être établi en Occidentau sein des institutions de l’idéologie dominante autour de certaines “évidences” sur la Chine. L’une des plus enracinées est l’idée selon laquelle laChine aurait “émergé”, et sa croissance économique “décollée”, après les “réformes” dites d’“ouverture” de la fin des années 1970, c’est-à-dire en fait après la mort du Président Mao Zedong en 1976.Le présent article entend remettre en cause ce consensus et fournir des éléments de réflexionpour démêler l’“énigme” de cettecroissance chinoise – sans prétendre en dissiper, loin s’en faut,toute la complexité.

Accumulation du capital, croissance de la production et “émergence de long terme

L’une des idées les plus répandues sur la Chine est donc qu’elle aurait “émergé” récemment.Le concept d’“émergence” – comme d’ailleurs celui de “BRICS”, forgé par les think tanks dela finance étasunienne –laisse en effet suggérer qu’un “décollage” serait envisageable dans le cadre de la mondialisation, malgré les dysfonctionnements du système mondial capitaliste,pourtant si défavorables aux pays du Sud. Toutefois, en acceptant cette idée que l’économie chinoise aurait “émergé”, ou “décollé”, tout juste après – et seulement après – ladisparition de Mao, on adhère par là, implicitement, à l’une des variantes de l’argumentation suivante.Premièrement, l’économie chinoise n’aurait vraiment commencé à se développer que grâce à sa “réorientation” et son “ouverture” au système mondial capitaliste adoptée sous l’influence du numéro un chinois Deng Xiaoping, à la suite du 11Congrès du Parti communiste chinois (PCC), puis du3eplénum du Comité central de décembre 1978 – et incidemment, quelques semaines plus tard, de la reconnaissance diplomatique de la République populaire par les États-Unis en janvier 1979, préparée par la visite officielle du Président Nixon en février 1972au cours de laquelle fut publié le communiqué conjoint dit « de Shanghai ».Deuxièmement :il irait de soi que l’économie chinoise n’aurait fait que stagner pendant la période maoïste du socialisme – comme stagnerait en fait, pour ainsi dire par nature, toute économie socialiste. Et troisième variante de ce même raisonnement, on ajoute l’argument selon lequel la Chine se serait moderniséepresqu’aussitôt après (par magie ?) que ses hauts dirigeants politiques aientdécidé d’abandonner, si ce n’est l’étiquette de “communisme”,tout au moins les institutions du socialisme, pour les orienter vers l’une des formes du système capitaliste.

Or, ce faisant, trois réalitésfondamentales se trouvent du même coup occultées. La première,pourtant massive, c’est la profondeur millénaire de l’histoire.Car s’il est incontestable que la Chine a effectivement “émergé” sur la scène mondiale, ce n’est pas il y a 40 ans, comme lerépète le leitmotiv absurde des médias dominants, mais, en tant que civilisation majeure – etÉtat-nation –, il y a… plusieurs milliers d’années.Le poids de la Chine a pu atteindre un tiersdu PNB mondial au début du XIXsiècle.[2] Et il fautgarder à l’esprit que ce n’est que grâce à la victoire de la révolution maoïste en octobre 1949 qu’il a été possible de mettre fin au siècle de guerres qui avait déchiré le pays, continûment, depuis l’agression britannique de la guerre de l’Opium en 1842 et les assauts lancés par les puissances occidentales qui avaient démembré ce pays. La deuxième réalité laissée de côté est que lorsqu’en Chine, la croissance du PIB a commencé à dépasserrégulièrement la barre des 10 %, au cours de la décennie 1980 (contre 3 % alors enregistrés aux États-Unis), l’essentiel des structures et institutions du socialismeétait encore en place. Le troisième fait à remémorer ici, très souvent oublié, dans la littérature, est la vitesse relativement forte du taux de croissance du PIB chinois avant la mort de Mao.

Ce dernier point est suffisamment important, et délaissé,pour que nous y insistions un instant.Il est vrai que la croissance économique s’est accélérée à partir des années 1980 – au point de placer la Chine, dès cette époque, et en dépit de son niveau assez faible de revenu per capita, loin devant les autres pays dits “socialistes” ou à “économie historiquement planifiée” durantcette même décennie. Encore faudrait-il reconnaître que la croissance du produit matériel net(ancêtre du PIB) avait déjà été trèsélevée au cours des dix années qui ont précédé la décisionde “réformer” l’économie pour l’ouvrir au système mondial.[3]

Selon les données fournies par la Banque mondiale, exprimées à prix constants (base 1980) et en moyennes décennales, le taux de croissance économique de la Chine atteignait 6,8 % entre 1970 et 1979 – soit plus du double de celui des États-Unis sur cette période (à 3,2 %, à prix constants de 1980).[4] Et si l’on examine maintenant les séries officielles de PIB publiées par le National Bureau of Statistics (NBA) of China dans ses China StatisticalYearbooks,[5] source de qualité et fiable, depuis sa création (en 1952) jusqu’à nos jours (2015), exprimées à prix constants en base 1952 et homogénéisées pour tenir compte des ruptures statistiques qui ont marqué la transition de la comptabilité du Material Product System (MPS, de type soviétique) au System of National Accounts (SNA, “moderne”),[6] nous observons que le taux de croissance du PIB chinois, qui était en moyenne annuelle de 8,3 % entre 1952 et 2015, était, par sous-périodes, de 6,3 % entre 1952 et 1978 – ce qui est fort – et de 9,9 % de 1979 à 2015 – ce qui est très fort.Mais si l’on met entre parenthèses les toutes premières années de la République populaire allant de 1952 à 1962 (c’est-à-dire entre l’achèvement de l’unification du territoire continental et la période très perturbée de la rupture avec l’Union soviétique), c’est un taux decroissance annuel moyen du PIB chinois de 8,2 % qui a été enregistré de 1963 à 1978 – ce qui reflète une croissance très rapide, alorsque cette période comprend la Révolution culturelle.

Mais qu’en est-il au juste de l’accumulation du capital en Chine ? Cette accumulation peut être mesurée. Dans un article que les auteurs de ces lignes ont récemment publié dans la revue scientifique de référence spécialisée sur laChineaux États-Unis (la China EconomicReview),nous sommes parvenus à construire plusieurs séries temporelles originales de stocks de capital physique pour la Chine sur longue période (1952-2015)[7] – pour utiliser cette nouvelle base dans d’autres recherches, mais aussi parce que, jusqu’à l’heure actuelle, les instituts chinois de statistiquesn’ont toujours pas mis à la disposition du public des données officielles de stocks de capital.[8] Nos séries, calculées par la méthode de l’inventaire permanent, peuventêtre considérées comme de bonne qualitépar rapport à celles qui existent dans la littérature,[9]pour plusieurs raisons : nos stocks initiauxsont estimés à partir d’une procédure de calcul plusrigoureuse du ratio capital-output que celles des autres bases ;les flux d’investissementsontstrictement consistants avec le périmètre statistique des stocks ;nos efforts sont concentrés sur la construction d’indices de prix des investissements adaptés au contenu exact de ces stocks ;et les taux de dépréciation retenus sont évalués par type de biens capitaux afin de déduire un taux de dépréciation total de la structure d’ensemble du capital.

Or si nous regardons de près notre nouvelle base de données, nous constatons que les taux de croissance moyens du stock de capital que nous appelons “productif” (comprenant tous leséquipements, machines, outils, installations industielles, mais pas les bâtiments résidentiels ni la valeur de leurs terres) ont été en fait très proches sur les deux sous-périodes 1952-1978 et 1979-2015 : 9,7% pour la première et 10,9% pour la seconde. Et si nous retenons à présent un stock de capital productif élargi, incluant également les inventories (importants pour calculer la vitesse de rotation du capital circulant en économie marxiste), nous voyons que le rythme moyen d’accumulation de ce stock de capital large a même été légèrement plus élevé pendant la sous-période 1952-1978 (10,41 %) qu’au cours de la sous-période 1979-2015 (10,39 %). Et si l’on sélectionne uncapital encore plus étendu, intégrant en plus les bâtiments résidentielset leurs terres – donc des composantes non directement productives –, le taux de croissance dece stock de capital très large était encorerapide sur la sous-période 1952-1978, en moyenne de 9,1 %, contre 10,9 % de 1979 à 2015.

Il est doncclair que l’effort d’accumulation de capital n’est pas un phénomène récent, mais qu’il a été décidé et planifié continûment par les autorités chinoises depuis les six décennies écoulées. Et c’est cet effort prolongé d’accumulation – permis notamment par des transferts desurplus des zones rurales – qui explique le succès de l’industrialisation et, dans une large mesure, le très fort taux de croissance du PIB.

Dépenses d’éducation et de recherche

Toutefois, d’autres facteurs ont aussi assurément dû jouer dans ce dynamisme de l’économie. Il en va ainsi, en particulier, des investissements réalisés dans l’éducation et la recherche. Comment les mesurer ? La tâche n’est pas facile, mais nous avons tenté de le faire dans un autre article publié dans une revue académique de Londres.[10] Nous avons reconstruiten séries temporelles longues (1949-2015) des indicateurs de niveaux de ressources éducatives de la population chinoise. Car de telles séries n’existent pas non plus dans les annuaires officiels, et les séries relatives aux stocks de “capital humain” existant dans la littérature, comme celles des Penn World Tables (2013) ou de Barro et Lee (1993), présentent de sérieuses limites.[11]

Nous avons proposé nos propres séries de stocks de formation de la population en s’efforçant d’apporter des éléments de réponses à ces insuffisances. Ainsi, nous sommes restés fidèles à la définition que le NBS donne du niveau d’éducation atteint par la population (ce qui conduit à intégrer non seulement les personnes titulaires de diplômes, mais aussi celles qui se trouvent encore à l’école, et même celles qui ont renoncé en cours d’études).Nous avons également tenu compte des changements de durées des cycles éducatifs décidés à la suite des réformes éducatives successives, et pris en considération l’influence des campagnes d’alphabétisation et de formation des adultes. Nous avons donc déterminé desstocks de ressources éducatives,ainsi que leurs accrétions respectives – ce qui requiert de calculer les nombres moyens d’années d’études des personnes par catégorie d’éducation et les poids de ces individus dans la population.

Il ressort de nos estimations que les taux de croissance moyens du stock total de ressources éducatives chinois ont été extrêmement proches sur la sous-période 1949-1978 (de 4,19 %) et la sous-période 1979-2015 (4,22 %). Et si nous considérons un stock éducatif productif, en effectuant les calculs à partir de la population active (et non totale, comme précédemment),alors les taux de croissance moyens de ce stock de ressources éducatives ont été de 5,07 % de 1949 à 1978 et3,55 % de 1979 à 2015, c’est-à-dire plus élevésur la sous-période précédant les réformes de 1978.

En conséquence, l’investissement dans le secteur de l’éducation doitaussi s’analysercommeun processus de long terme, important dès les premières années de la République populaire car visant à la massification de l’éducation – ce, parallèlement à la généralisation du système de santé publique et à l’extension des infrastructures à toutle territoire national. Il s’agit làd’un des piliers centraux de la stratégie menée par la révolution dans la longue durée, qui a décisivement contribué à la solidité et au dynamisme de l’économie actuelle.

Mais qu’en est-ildes (flux de) dépenses de recherche-et-développement (R&D) ? La Chine n’a intégré le système de comptabilisation internationale des activités de R&D qu’en 1986.Cela ne signifiepas que le pays n’a commencé à investir dans la R&D qu’à partir de 1986, mais qu’avant cette date, il est impossible d’avoir accès à des données homogènes sur le sujet. Face à cette contrainte, nous avons élaboré des séries temporelles originales,cette fois pour les flux de dépenses de R&D,en remontantle plus loin possible dans le passé (1949-2015). Nous retenons toutes les masses budgétaires, issues d’entités économiques publiques (centres de recherches, universités,entreprises, etc.) ouprivées, même sila proportion de la R&D qui émane de ces dernières dans les budgets totaux reste, jusqu’à présent, relativement mineure.Souvenons-nous que c’est qu’en 1984 qu’une entreprise privéea été autorisée à fonctionneren République populaire, et que la première législation relative à l’activité des diverses entitésdu secteur privé date de 1988. Si l’on se réfère aux annuairesdu NBS, les dépenses de R&D des entreprises industrielles de moyenne ou grande taille” s’élevaient encore à moins de 6,5 % de l’ensemble des dépenses de recherche du pays au milieu des années 2000.

Et les calculs que nous avons effectués sur la base de ces séries reconstruites donnent des taux de croissance moyens des dépenses de R&D de l’ordre de +14,5% par an sur la période 1949-2015, mais il convient d’observer que le rythme moyen d’accroissement de ces dépenses de R&D a été nettement plus fort sur la sous-période 1949-1978 que sur la suivante (1979-2015). D’évidence, les niveaux technologiques des premières années et d’aujourd’hui sont différents et, en outre, le système de recherche publique a dû être édifié à partir de zéro – expliquant pour partie la croissance très rapide des dépenses de R&D des premières années. Cependant, il faut bien comprendre que les efforts consentis par la Chine en matière de R&D sont loin d’avoir été négligeables au tout début de la révolution et qu’ils doivent eux aussi s’analyser comme une stratégie patiemment et continûment construite ayant porté ses fruits à long terme.

En d’autres termes, la Chine, dont le niveau de développement scientifique et technologique n’a plus rien à envier aux pays industrialisés capitalistes les plus avancés, n’a pas commencé à promouvoir ses activités de recherche avec son intégration récente dans la mondialisation, mais bien avant – en fait, dès la victoire de la révolution, même si la nature de ces activités s’est considérablement sophistiquée ces dernières années.En clair, ce que nous disons, c’est que la stratégie de développement de la révolution a posé les conditions du succès actuel de l’économie, et que ce succès s’inscrit dans la continuité du passé, plutôt qu’en contradiction avec lui.

Comparaisons internationales

Pour bien saisir que la dynamique et la puissance actuelles de l’économie chinoise ne sont pas de simples résultantes “naturelles” de l’ouverture à la mondialisation (et en particulier de l’adhésion à l’Organisation mondiale du Commerce en 2001), il semble important de regarder ce qu’il en esten termes de comparaisons internationales. Pour ce faire, nous utiliserons une source standard que personne ne soupçonne de favoritisme à l’égard du pouvoir communiste : le guide des HistoricallyPlanned Economies de la Banque mondiale. Cet annuaire, publié par P. Marer et ses coauteurs en 1992, permet de comparer avant1991 la Chine avecune trentainede pays socialistes (qui sont pour la plupart anciennement socialistes aujourd’hui).[12]

Et ce que révèle la lecture de ce document, c’est à nouveauque l’économie chinoise était déjàdynamique, dans son ensemble, par rapport aux autres pays socialistes,avant(et autour de) lamort de Mao.Tel a été le cas, par exemple, pour le taux de croissance du secteur industriel, qui a atteint en moyenne +7,9 % par an dans la décennie 1970, soit le deuxième rang des pays à économie administrée, devant l’URSS (6,2 %) et largement devant tous les autres (sauf la Yougoslavie pour l’industrie). La vitesse de croisière de l’économie chinoise est donc atteintelongtemps avant son adhésion à l’OMC.Au cours des années 1980 en effet, alors que le paysdisposait encore de la plupart des institutions socialistes, elle enregistrait de très forts taux de croissance dans tous les secteurs en comparaison des autres pays dits “socialistes”. Ainsi, de 1980 à 1989, déjà, la Chine se classait à la première place de ce groupe pour la croissance del’agriculture (+6,3 %), de l’industrie (+12,6 %), de la construction (+12,3 %) et même des services (+10,6 %) ; des résultats fréquemment situés nettement devant les autres pays.[13]

Alors qu’un peu partout dans l’académie ou dans les médias dominants, on lit et entend que le“décollage” de l’économie chinoise serait dû à l’ouverture à la mondialisation, nous pensons,pour notre part, qu’il est utile d’ajouter – ce qui est rarement le cas – qu’une telle croissance n’a été rendue possible que grâce aux efforts et réalisations accomplis sous Mao.Et ce n’est qu’à la condition de préciser que cette ouverture a été fermement et efficacement maîtrisée par les autorités chinoises qu’elle peut être considérée comme ayant elle-même contribué plus récemment aux succès économiques du pays. C’est parce qu’elle a étésoumise aux impératifs internes de satisfaction des objectifs etbesoins domestiques, et pleinement intégrée au sein d’une stratégie de développement dont la cohérence est sans équivalent dans lespays du Sud,que cette ouverture a pu produire des effets positifs sur la Chine. Sans cette stratégie, qui est l’œuvre du PCC – comment l’oublier ? –, l’ouverture au système mondial capitaliste, comme en tant d’autres endroits au Sud et à l’Est, aurait inévitablement entraîné la déstructuration, voire la destruction tout court, de l’économie nationale.

En plus des progrès sociaux et de la réussite du processsus d’industrialisation déjà évoqués,un élément essentiel qui a aussi contribué au développement extraordinaire de l’économie a été la réponse apportée à la question agraire. Nous voulons ici insister sur le fait que la Chineest l’un des très rares pays au monde à avoir assuré – et à continuer d’assurer –, dans la loi, l’accès à la terre pour la vaste majorité des masses paysannes. Ce fait est sans égal chez ses voisins asiatiques – à l’exception de ceux qui ont mené une réforme agraire radicale associée à une révolution socialiste, comme auViêt-nam. De multiples violations du droit et tentativesdestinées à limiter cet accèsont été observées dans les années récentes (notamment, par lebiais de cessions indues de terres publiques par des autorités locales,suivies d’expropriationsde familles), mais face à ces cas abusifs, certainement nombreux, des résistances paysannes se sont dressées.

Ces faits donnent une idée de l’importancede la question agraire dans les débats internes au leadership politique chinois, comme ceux qui traversent la société actuelle dans son ensemble. On perçoit ici l’impossibilité de comprendre les évolutions profondes de ce pays sans placer la paysannerie au cœur de l’analyse. Car la contrainte majeure qui pèse sur la Chine reste celle de devoir nourrir plus de 20 % de la population mondiale avec moins de 7 % des terres arables de la planète. Cela correspondà un quart d’hectare de terre cultivée par habitant en Chine, contre le double en Inde (et 100 fois plus aux États-Unis). Ce défi alimentaire, immense, n’a pu être relevé que grâce à l’affirmation de l’accès à la terre pour la paysannerie, qui reste, jusqu’à présent, l’apport le plus précieux de l’héritage révolutionnaire maoïste.

Bien que les modes actuels d’organisation, de production et de distribution du secteur agricole soient totalement pénétrées par les mécanismes de marché et n’aient plus grand-chose à voir avec celles de l’époque maoïste, la propriété foncière demeure aujourd’huiencore étatique ou collective en Chine – même si ce sont des formes dégradées qui sont souvent rencontrées, avec parfois même un contrôle privé effectif sur certaines terres. Mais c’est cette persistance de la propriété publiquequi est une clé permettant de distinguer la situation – et le succès – de la Chine par rapport aux autres pays ayant une taille continentale comparable et prétendûment “émergents”, tels que l’Inde ou le Brésil, ou des pays régionalement dominants (Afrique du Sud),pour lesquels la question agraire est loin d’avoir trouvé des conditions, même partielles, de solution.

Mise en évidence d’une succession de “crises” et vérification de la thèse du Pr. Wen

Mais, si la croissance de la Chine a été très forte durant plusieurs décennies, un tel phénomène s’est-il réalisé sans difficultés, sans à-coups ? Pour répondre, reprenons la base de données de PIB du NBS. Que constate-t-on ? D’abord, nous voyons que depuis 1952, l’évolution du PIB chinois, exprimé en niveau à prix constants, a l’allure d’une courbe exponentielle. Et si l’on raisonne en échelle logarithmique, nous observons une évolution située autour d’une tendance linéaire fortement ascendante.Mais si l’on regarde à présent cette dynamique du PIB en taux de croissance, on voit apparaître des fluctuations,même si l’amplitude tend à se réduire avec le temps, et pour quatre périodesprécises, des taux de croissance négatifs. À part ces périodes, toutes les autres années enregistrent une croissance positive du PIB,plus ou moins prononcée.Ces quatre périodes à valeurs négatives sont repérables pour sept années (sur les 64 que compte l’échantillon étudié [1952-2015], soit à peine plus de 10 % du temps : de 1960 à 1962 (avec respectivement -1,3 %, -27,8 % [pour l’année 1961, de loin le plus fort recul subi par le pays en six décennies] et -9,2 %), associés au choc de la rupture des relations avec l’URSS ; puis en 1967-1968 (-4,4 % et -2,9 %), correspondant au début de la Révolution culturelle ; en 1976 (-2,0 %), date de la mort de Mao ; et enfin en 1989 (-4,3 %), au moment des événements de Tiennamen.Nous pouvons donc identifier “à l’œil nu”, et dans un contexte de tendance ascendante du taux de croissance économique, quatre périodes de “crises” au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire caractérisés par un taux de croissance négatif, donc par une diminution du PIB exprimé à prix constants (hors inflation) : 1960-1962, 1967-1968, 1976 et 1989.

Cependant, cette approche reste insuffisante pour rendre compte des difficultés traverséessur les six décennies écoulées depuis le début de la révolution. Allonsici au-delà des apparences.Pour approfondir l’analyse, et complexifier le concept de “crise”, nous choisissons de recourir à des indicateurs de taux de profit pour la Chine. La méthode consistant à calculer des taux de profit est habituelle chez lesmarxistes pour étudier les dynamiques d’accumulation du capital caractérisant des pays capitalistes, mais pas, en général, des pays “socialistes”, ou dont les autorités politiques se reclament toujours du socialisme.Or il est tout à fait possible d’utiliser des taux de profit en économie socialiste, si leur construction et leur interprétation sont bien distinguées de celles des pays capitalistes.[14] Nous avons donc construit plusieurs indicateurs de taux de profit du secteur industriel chinoisde 1952 à 2015, à partir de nos séries de stocks de capital physique précédentes. Ces indicateurs mettent en rapport, au numérateur, un profit ou surplus, correspondant à la différence entre le PIB et les rémunérations des travailleurs (directes ou indirectes) et, au dénominateur, le capital avancé, c’est-à-dire soit le capital fixe tel que nous l’avons défini, soit ce même capital auquel est ajouté un capital circulant calculé à partir d’une estimation de la vitesse de rotation du capital (grâce aux inventories).

On peut alors procéder, en utilisant une méthode de filtrage, à une décomposition technique du taux de profit en tendance de long terme et cycles de court terme. Deux observations peuvent être faites. La premièreest la mise en évidence d’une tendance à la baisse des taux de profit chinois de 1952 à 2015, qu’elle que soit l’indicateur retenu. Si l’on effectue maintenant une décomposition économique des taux de profit,par calcul destiné cette fois à distinguer lesévolutions respectives de la composition du capital, de la productivité du travail et de la part des profits, on voit que le phénomène le plus déterminant dans l’explication de la baisse du taux de profit, c’est la hausse de la composition organique du capital (soit le rapport entre les parties constante et variable du capital).

La seconde observation concerne les cycles de court terme qui rythment les évolutions de ces taux de profit. On repère une alternance régulière de fluctuations à la hausse et à la baisse, et on constate que ces variations cycliques se réduisent clairement entre les années 1950 et le début de la décennie 2000, mais que la magnitude des cycles tend sensiblement à s’accentuer de nouveau en fin de période – soit depuis la fin des années 2000 et dans la période présente.

Sur l’échantillon complet (1952-2015), une succession régulière de moments de variations négatives des taux de profit peut donc être relevée. Les années de récessiontrouvées pour les taux de profit, marquées par des croissances des composantes cycliques des taux de profit ayant des valeurs négatives, sont observées une trentaine de fois au cours des 64 ans étudiés.Plusprécisément, un signe négatif est relevé en 1952, 1957, 1960-1963, 1968, 1978-1982, 1985-1987, 1990-1991, 1998-2003, 2009 et 2012-2015. Dès lors, nous voyons que ce ne sont plus seulement quatre périodes qui sontidentifiées (comme le suggérait l’étude rapide du taux de croissance du PIB précédente), mais 10 périodes à valeurs négatives, enregistrées cette fois pour le taux de la croissance des composantes cycliques des taux de profit, couvrant au total près de la moitié de l’échantillon temporel examiné.

On reconnaît, à travers ces séquences récessives, les ralentissements qui ont successivement heurté l’histoire économique de la Chine depuis la fondation de la République populaire – et que le Pr. Wen Tiejun a raison d’appeller les “dix crises”.[15]Après les énormes difficultés auxquelles le peuple chinois a dû faire face après 1949, dues pour l’essentiel aux destructions causées par les guerres et convulsions que le pays avait traversées au cours des décennies qui avaient précédé la Révolution, nous retrouvons la trace de la récession qui débuta en 1952 – et dont le point bas a été 1957. La grave crise du début des années 1960 – la pire connue sous l’ère maoïste, perceptible surtout en 1961 – provenait des effets combinés de l’interruption de l’aide de l’URSS après la dégradation du conflit sino-soviétique, des conséquences du Grand Bond en Avant et de catastrophes naturelles. L’année 1968, autre point bas, coïncide avec le durcissement de la Révolution culturelle, lancée deux ans plus tôt. Les problèmes rencontrés entre 1978 et 1982 traduisent les difficultés de la transition post-Mao et de l’implantation des réformes structurelles d’“ouverture”. La période 1985-1986 est celle, notamment, de la mise en œuvre de la réforme fiscale de 1984 – l’un des points tournants vers l’économie de marché. Puis, au moment de la chute du bloc soviétique, une brève expérience que l’on peut qualifier de “néolibérale” a été tentée, dont le résultat fut le brusque recul de l’économie en 1990-1991, accompagné d’une explosion de la corruption. Enfin, dans un contexte de fort dynamisme du PIB chinois, les déclins des composantes cycliques des taux de profit à partir de l’année 1998 sont de plus en plus attributables à l’impact de chocs exogènes importés, liés à la diffusion des effets de crises régionales ou globales subis par la Chine : crise “asiatique” (1998-1999), puis crises de la “nouvelle économie” et “post-11 septembre” (2001-2003), crise “financière” dite “des subprimes” en 2008 (crise systémique du capitalisme en réalité), dont les effets ont été ressentis en Chine en deux temps : en 2009, et à nouveau, plus durablement et profondément, à partir de 2012, et jusqu’à nos jours.[16]

Ces 10 moments de “crises” sont le plus souvent repérables, paradoxalement, alors même que la croissance du PIB atteignait simultanément des taux élevés – et parfois très élevés, comme c’est le cas, par exemple,dans des contextesdifférents, pour les années 1963, 1978, 1986, 1991 et 2003. En d’autres termes, dans le cas chinois,croissance ne veut pas nécessairement dire absence de difficultés et, inversement, crise ne signifie pas forcément récession du PIB.Dans un pays comme la Chine, caractérisé par de puissantes contradictions, il nous est apparu nécessaire de recourir à un concept plus large de “crise”pour rendre comptede périodes au coursdesquelles des difficultésstructurelles surgissaient – ce, malgré les apparences d’uneforte croissance du PIB pouvant laisser croire que tout va bien.

En guise de conclusion

Dans cet article, nous avons voulu souligner l’importance de l’analyse de la longue période pour comprendre les moteurs profonds du développemment économique de la Chine depuis plus de 60 ans : les progrès sociaux, l’industrialisation ou la réponse à la question agraire.Pour approfondir la réflexion sur les difficultés rencontrées par l’économie chinoise, par-delà la forte croissance de son PIB, nous avons proposé de passer de l’examen de cette dernière à celui des taux de profit industriels,que nous avons construit à partir de séries originales de stocks de capital physique chinois et considéré commeindicateur clé de notre raisonnement.En observant lesévolutions de ces taux de profit sur plus de six décennies, nous réalisonsquela trajectoire de croissance économique de la Chine, exceptionnelle par sa force comme par son échelle, n’a pas opérésans difficultés.C’est la raisonpour laquelle nous avons choisi dequalifierde “crises”des périodes paradoxales, caractérisées par des variations négatives des taux de profit,mais aussi par des taux de croissance du PIB positifs, parfois très élevés.

Version modifiée d’un articleprécédemmentpublié dans : La Pensée, n° 396, p. 121-131, octobre-décembre 2019.

 



*Chercheur au CNRS, Centre d’Économie de la Sorbonne, Paris, France.

**Professeurà l’UniversitéTsinghua de Beijing, Républiquepopulaire de Chine.

 

[1] Lire : Lau K.C. et Ping H. (dir.), 2003, China Reflected, ARENA Press, Hong Kong.

[2]Estimation de PNB (en dollars internationaux aux prix de 1990) donnée par Angus Maddison (Tableau 6) dans “La Chine dans l’économie mondiale de 1300 à 2030 (publié dans Outre-Terre, 2006/2, n° 15, pp. 89-104). Pour lamethode de calculs et les sources originales de l’auteur, voir : Maddison A., 2001, The World Economy: A Millennial Perspective, OECD Development Centre Studies, Paris.

[3]Marer P. et al., 1992,Historically Planned Economies: A Guide to the Data,The World Bank,Washington D.C.

[4] World Bank, annéesvariées,World Development Indicators,The World Bank,Washington D.C.

[5]National Bureau of Statistics of China, annéesvariées, China Statistical Yearbook, NBS, Beijing.

[6] Voir : unstats/un.org/unsd/nationalaccount/ sna2008.asp.

[7] Long Z. et R. Herrera (2016), “Building Original Series of Physical Capital Stocks for China’s Economy: Methodological Problems, Proposals of Solutions and a New Database,” China Economic Review, 40(9), 33-53.

[8] Voir : Penn World Tables (www.rug.nl/research/ggdc/data/ptw) ou Chow G. (1993), “Capital Formation and Economic Growth in China,” Quarterly Journal of Economics, 108(3), 809-842.

[9] Exemple : https://ptw-sas.upenn.edu. Pour la version 8.1, la plus récente : www.rug.nl/research/ggdc/data/ptw.

[10] Long Z. et R. Herrera (2018), “Contribución a la explicación del crecimiento económico en China,”SpanishJournalofEconomics and Finance (Elsevier, London), 41(115), 1-18.

[11] À titre d’exemple, la base de données Barro et Lee est de qualité, mais elle ne débute qu’en 1970 et n’a qu’une fréquence de cinq ans, ce qui est loin d’être suffisant pour les exigences de l’analyse économique. Quant à elles, les statistiques diffusées par les PTW sous-estiment exagérément les niveaux éducatifs de la population chinoise. Voir : Barro R. et J.-W. Lee, 2012, EducationalAttainmentDataset, disponible sur le site : www.barrolee.com.

[12]Marer P.et al. (1992), p. 52.

[13]Idem, pp. 50-51.

[14] Herrera R. et Z. Long (2017), “Capital Accumulation, Profit Rates and Cycles in China’s Economy from 1952 to 2014,”Journal of Innovation Economics and Management, online, 2(23).

[15]Wen T. (2009), The ‘San Nong’ Problem and Institutional Transition, China Economic Press, Beijing.

[16] Herrera R. et Z. Long (2017), “Elementos de reflexión sobre el crecimiento económico de China en el largo plazo: 1952-2014,”Temas de Economía Mundial (CIEM, Havana), II(32).







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