novembre 2020






Yasser Tamsamani[1]


LOI DE FINANCES 2021 : LE POIDS DES INCERTITUDES

 

La Loi de Finances (LF) 2021 vient dans un contexte particulier de crise inédite de par l’enchaînement des événements qui l’ont causé et le degré élevé d’incertitude auquel ils débouchent. Ce concept d’incertitude évacue la capacité de tout calcul probabiliste destiné à prédire l’avenir sur la base de la régularité des tendances observées dans le passé. Il résume notre ignorance collective du temps que va prendre la crise, de la manière idéale de s’en sortir et à quel prix. Ce concept a été mobilisé par Keynes pour boucler sa description des mécanismes en jeu au sein d’une économie de production monétaire et pour une compréhension (cohérente) de la production et du chômage en période de crise et/ou de sous-emploi (voir plus loin). Il nous sera également d’une grande utilité pour décrire les comportements des agents économiques pendant la crise actuelle et anticiper leurs réactions aux mesures de la politique économique.

A l’incertitude (normale) du futur, relative aussi bien à la durée de l’épidémie qu’à ses retombées économiques, sociales et sur la santé publique de moyen et long termes, s’ajoute une méconnaissance du présent à propos de la vitesse de propagation du virus ainsi que de l’état de santé réel des entreprises et des ménages. Ceci est une spécificité majeure de la crise actuelle qui renforce notre ignorance.

Le mécanisme par lequel l’incertitude piège l’économie dans une récession auto-entretenue est simple. Au début, une bulle éclate ou des déséquilibres (économiques ou sociaux) deviennent insoutenables et plongent l’économie dans une récession. Celle-ci crée ensuite un climat de défiance et fait monter l’incertitude à cause des perspectives qui deviennent sombres. Il en résulte une inflexion au niveau des anticipations des agents économiques qui les pousse à revoir à la baisse leurs décisions de consommation et d’investissement et à préférer garder leurs liquidités. Enfin, un cercle vicieux s’installe entre un futur incertain et un présent défiant rendu possible par des anticipations auto-réalisatrices des agents jusqu’à ce que l’intervention publique réussisse à les rassurer sur le futur et brise alors la dynamique récessive en place.

Ces enchainements servent également pour la description de la crise actuelle sauf que l’intensité des réactions des agents devrait être plus forte à cause du degré renforcé de l’incertitude qui la caractérise. Si dans les crises antérieures, l’origine de l’incendie était rapidement identifiée et neutralisée et tout l’effort public se focalisait sur l’extinction du feu, dans la crise actuelle, l’élément déclencheur du feu (le virus) est toujours non maitrisé et risque à tout moment de d’attiser l’incendie. L’ignorance du présent s’ajoute à celle, naturelle, du futur et l’incertitude est portée de ce fait à son paroxysme.

En toute logique, l’intervention publique en mesure de lever ou du moins atténuer cette incertitude doit être dimensionnée à la hauteur de la menace qui guette l’économie. En pratique, ceci se traduit par une politique budgétaire de soutien massif à l’économie adossé à un ciblage réfléchi (offre Vs demande, entreprises entrainantes Vs entreprises ayant le plus pâti de la crise).

Le poids qui pèse sur cet instrument de politique économique est d’autant plus important que le deuxième instrument (politique monétaire) devient moins efficace, voire inopérant au moment où, pour paraphraser Keynes, « la possession de la monnaie apaise notre inquiétude » et l’économie rentre dans une trappe à liquidité. A ce moment, une politique monétaire expansionniste, même si elle n’a pas encore butée sur le niveau plancher du taux d’intérêt comme le cas au Maroc, réduit le coût d’opportunité de détention des liquidités et incite de ce fait les agents à tempérer leurs décisions et les reporter dans le temps.  

Sur le plan macroéconomique, cette préférence croissante pour la liquidité aboutit à une contraction de toutes les composantes de la demande :  la consommation baisse en partie à cause de la formation de l’épargne de précaution pour les catégories sociales qui peuvent se la permettre, l’investissement s’inscrit dans une logique attentiste de « stop and go » et finalement le commerce extérieur subit la montée du protectionnisme et le repli des capitaux investis à l’étranger vers la maison mère.

Dans ce contexte, une relance par le crédit ressemble à un coup d’épée dans l’eau et risque d’être détournée de son objectif (remplacement des dettes par d’autres garanties sans qu’il y ait création de valeur, incitation à des comportements spéculatifs et maintien sous perfusion des entreprises zoombies).

En bref, la reprise économique passe par la réduction du champ de l’incertitude qui passe par la mobilisation du budget de l’Etat (côté financement, trois pistes ont été proposées et discutées dans un billet de blog publié précédemment par la Revue réflexions économiques- www.refeco.org).

Dès lors, les questions qui nous viennent à l’esprit sont les suivantes : la loi de finances 2021 intègre-t-elle ces aspects dans sa logique de base? Les mesures qu’elle contient permettent-elles de contenir le champ de l’inconnu au sein de l’économie ? Rassurent-elles suffisamment les agents économiques aussi bien sur le présent que sur le futur pour qu’ils reprennent confiance et tempèrent moins leurs décisions ?

La réponse à toutes ces questions est négative. A la lecture de la LF 2021 et surtout du Rapport Economique et Financier (REF) qui l’accompagne, force est de constater que l’incertitude ne fléchit guère mais au contraire elle risque de prendre de l’ampleur et ce pour deux raisons : primo, l’exposition des objectifs de la LF pousse davantage le lecteur à se poser des questions qu’à y trouver des réponses rassurantes ; secundo, le gouvernement réitère son engagement à poursuivre des réformes dont l’issue, elle-même, est sujette à caution, ce qui n’arrange en rien le degré d’incertitude au sein de l’économie. Il s’agit principalement de la politique de ciblage de la pauvreté par des transferts monétaires, de la restriction budgétaire comme stratégie pour contenir le déficit public et du financement de la création de la valeur par un fond d’investissement au lieu d’une banque publique. La deuxième source d’incertitude ne sera pas abordée ici car chacune des deux réformes nécessite une analyse à part, ce qui dépasse le cadre d’une seule tribune.     

Objectifs « prioritaires » du gouvernement : plus de questions en suspens que d’éléments de réponse

Dans le REF, le gouvernement s’est donné trois objectifs, qualifiés de « prioritaires » : relance économique, généralisation de la couverture sociale et optimisation des participations de l’Etat. Des objectifs louables pris globalement et leur poursuite sera un pas décisif sur le chemin du développement et du progrès. Mais, si on lit plus loin que les grands titres, rien ne semble clair sur la manière dont tout cela sera organisé et les questions laissées en suspens dépassent de loin les clarifications que le texte apporte. Ce qui n’arrange en rien notre incertitude collective et risque de réconforter les acteurs économiques dans leurs comportements attentistes méfiants. Voici quelques exemples d’interrogations à propos desquelles le rapport reste muet :  

·         Le premier objectif prioritaire a trait à la mise en œuvre du plan de relance. Ce dernier cible-t-il les activités ayant subi de plein fouet la crise ou bien celles dont les effets d’entrainement sont les plus élevés ? ou bien encore les deux à la fois mais sur quelle base alors le montant des aides serait établi ?

Peut-on faire de la relance effective avec une politique budgétaire restrictive (avec des dépenses programmées à la baisse et des recettes stabilisées - il faut croire à la magie !) ? Le Trésor a-t-il changé de logiciel et sur quelle base ? A-t-il mis de côté les préceptes de la nouvelle synthèse qui attribue à la politique budgétaire un rôle contra-cyclique à court terme et s’est-il converti à la vision (radicale) des nouveaux classiques selon laquelle la politique économique est sans effet (si ce n’est un effet contraire) sur la production et l’emploi et seul le marché est en mesure de rétablir l’ordre naturel ? Mais avant tout cela, disposons-nous d’une évaluation des mesures de maintien de l’emploi et d’aide aux ménages et aux entreprises déployées durant le confinement, afin de pouvoir ajuster le tir et mieux concevoir les actions à venir ?

Quelle cohérence entre la volonté de promouvoir le « made in Morocco » et de favoriser les entreprises marocaines dans les appels d’offre publics d’une part et la baisse en même temps du ratio de l’investissement public, sachant que l’investissement privé en dépend fortement ? A quel niveau le soutien public destiné aux branches d’activités dans le cadre du plan de relance s’articule ou non avec la politique de promotion des entreprises nationales ? 

Muet !

·         En lien avec le deuxième objectif de généralisation de la couverture sociale, le mode de financement hybride (un mélange entre des cotisations et le budget de l’Etat) présenté comme acquis ne va-t-il pas buter rapidement sur le mur de son acceptation par les représentants des travailleurs? Ces derniers vont-ils accepter facilement un tel montage financier qui porte les germes de leur marginalisation future au niveau de la gestion de la partie socialisée des salaires de leurs adhérents ? Et qui pourrait leur garantir, une fois que ce montage serait accepté, que les prestations sociales auxquelles donnent droit les cotisations salariales ne vont pas être soumises à la même règle restrictive qui s’applique aujourd’hui au budget de l’Etat ? Ce montage est-il la conséquence d’une confusion dans l’esprit de l’exécutif entre l’objectif d’institutionnaliser la solidarité qui relève du sens que l’on souhaite donner à notre vie commune en société et le principe d’assurance qui donne lieu à des droits limités aux cotisants ? Ou est-ce un premier pas déguisé vers un système de financement de la couverture sociale par les impôts en vue de réduire les coûts de production en vue de gagner en compétitivité ? S’agit-il de la même compétitivité (coût) poursuivie depuis deux décennies sans qu’elle ne réussisse à redresser le solde commercial et qui a fini par piéger notre économie dans un cercle vicieux de faible productivité : bas niveau de salaire, faible rendement, bas niveau de salaire ?

Muet !

·         Le troisième objectif prioritaire, aussi honorable que les deux premiers, est celui de la création d’une nouvelle entité chargée de rentabiliser au mieux les participations de l’Etat. Quelle cohérence alors trouve-t-on entre cet objectif et la poursuite du programme des privatisations ? Sachant que les entreprises privatisables sont celles qui sont potentiellement les plus rentables, comment peut-on cibler les deux objectifs (antagonistes) à la fois ? Sur le plan organisationnel, qu’est ce qui pourrait justifier la création de cette nouvelle entité alors que le cœur de sa mission peut être remplie, moyennant quelques ajustements, par la Direction des Entreprises Publiques et de la Privatisation ?

Muet !

En résumé, nous avons compris qu’agir contre l’incertitude ce n’est pas faire de grandes annonces mais c’est être crédible en étant cohérent et clair.  En fait, soit l’exécutif ne prend pas toute la mesure de l’intensité de la crise et du mal que peut générer le manque de visibilité des agents économiques sur l’économie et la société ; soit il s’est converti à l’ultra-libéralisme à la Hayek qui voit dans la montée de l’incertitude elle-même, un argument contre toute intervention publique au nom de l’existence d’un « ordre spontané ». Mais même là et en vue de réduire le champ de notre ignorance collective, à propos de ses convictions cette fois-ci, l’exécutif aurait dû les annoncer et les expliquer clairement.

En tout état de cause, avant de chercher à ancrer les anticipations, il serait opportun que les pouvoirs publics disposent d’une nouvelle enquête (permanente) ou d’un complément d’enquête existante permettant d’évaluer le degré de connaissance par les agents économiques des orientations de la politique économique au Maroc, l’influence des discours ambiants sur leurs décisions (la place des comportements mimétiques par exemple), et leur compréhension de la portée des mesures prises par le pouvoir public.

 



[1] Docteur en économie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne










 

Pr. Mohammed GERMOUNI

Ancien professeur des Universités Mohammed V et Hassan II

Ancien intervenant invité au Beijing Economic Institute

                                                    Chine d’hier et celle de demain.

 Résumé

    La Chine s’était toujours considérée comme l’ancienne et historique grande puissance de la planète, et de ce fait a cru à sa supériorité permanente sur le reste de l’Univers, ainsi qu’à la primauté de sa civilisation hors de laquelle il n’y avait à ses yeux que barbarie

Depuis le siècle des traités inégaux datant la « guerre d’opium », la Chine semble chercher à ne plus être apparentée à une nation quelconque parmi les autres, surmontant les humiliations successives subies du fait des puissances occidentales.

Son retour sur le devant de la scène par ses importantes avancées économiques et techniques, par une présence préparée sur les divers continents, pose la question du repositionnement international en cours et de la place appropriée de la Chine dans le concert des nations. De la « guerre commerciale » à celle des monnaies, en passant par la controverse scientifique en cours à propos du Covid 19, cette grande puissance se trouve directement concernée.

Ses succès économiques admis ne sauraient masquer les importantes inégalités de niveaux de vie de la population d’un pays fortement urbanisé et qui doit négocier une nouvelle transition autrement plus complexe vers un modèle intégrant davantage la satisfaction des besoins internes et pressants.

Les arbitrages socio-économiques attendus et devenus nécessaires ne manqueront pas d’exercer à leur tour un impact sur le rôle mondial et politique futur de cette grande puissance.

 

Introduction

    Grande puissance en voie de se forger une place et un destin planétaires, la Chine ne peut être considérée comme une simple intruse dans la grande compétition qui se déroule depuis le début de ce siècle dont Deng Xiaoping avait conçu et initié à la fin des années 70 du siècle dernier, les grandes transformations socio-économiques postérieures à la direction exercée par Mao Tsé-toung longtemps premier président de la République Populaire de Chine. Elle s’apprête à nouveau à revoir ses orientations de croissance en favorisant progressivement davantage la demande locale. Des considérations internationales et des besoins internes concourent en faveur de mutations de l’organisation de la grande usine du Monde des dernières décennies.

Il est à rappeler que la Chine s’était toujours considérée comme l’ancienne et historique grande puissance, et de ce fait a cru à sa supériorité permanente sur le reste de l’Univers, ainsi qu’à la primauté de sa civilisation hors de laquelle il n’y avait à ses yeux que barbarie. Le siècle des traités inégaux datant la « guerre d’opium » lui a été doublement cruel, en en faisant une nation quelconque parmi les autres, une première humiliation, puis une nation dominée par les barbares. Ce qui explique les réactions nationales et internationales chinoises sur le devant de la scène au cours des dernières décennies qui méritent un bref rappel utile à la compréhension d’un repositionnement multiforme.

 

1-    Bref historique

Cette grande nation n’a pas été occupée à la manière de l’Inde, ni réduite à l’état de pays colonisé comme ce proche voisin. Cependant, elle a été plutôt affectée dans sa souveraineté par les puissances étrangères et en a historiquement souffert, car il faut rappeler qu’elle a été touchée par le commerce européen dès le 16ème siècle avec des conséquences limitées au début dans l’ensemble.

 Progressivement elle fut la cible de traités léonins de la part d’Etats européens ainsi que du Japon, devenus puissants et surtout exigeants, recourant de plus en plus à la force et à la brutalité pour asseoir leurs positions respectives. Pour secouer le joug des occidentaux et des voisins nippons, cela requérait une certaine modernisation préalable du pays, car pour se libérer il fallait se réformer, soit deux tâches souvent complexes et même contradictoires qui furent parfois difficiles à parachever. Pour éliminer lesdits « barbares » d’occident, il a fallu d’abord faire un lent apprentissage de leur science, de leurs techniques et de leurs armes, ce qui exigeait des réformes radicales allant jusqu’à entrainer le renversement de la dynastie impériale mandchoue, en 1911, et la constitution du premier gouvernement républicain dirigé par Sun Yat-sen.

  2-Une Chine doublement humiliée par le passé

 Le pays a été partiellement colonisé par le Japon durant la période de l’entre-deux-guerres mondiales et certaines de ses grandes villes-ports demeurèrent sous domination et partagées entre puissances occidentales, depuis ladite « guerre d’opium » face à une Grande Bretagne lui imposant dès les années 1840 par la force le commerce de cette denrée et drogue qu’elle refusait. En perdant cette guerre contre des anglais belliqueux et exigeants, ce grand et vaste pays allait devoir lutter pendant près d’un siècle contre les traités sous contrainte par les diverses puissances et l’occupation d’une partie de son territoire. Ces épisodes laisseront des traces indélébiles dans la mémoire chinoise et imprègneront les rapports internationaux ultérieurs.

  En effet, au cours de l’histoire des deux derniers siècles, deux importantes guerres ont eu lieu entre la Chine et le Japon et ont marqué les relations des peuples de la région, expliquant depuis l’attachement appuyé de la Chine aux symboles de sa souveraineté pleine et entière. La première guerre, entre 1894 et 1895, avait abouti à la défaite de la Chine alors grand empire face à celui d’un Japon sortant renforcé des résultats de ses importantes réformes de « l’ère Meiji », contraignant les chinois à lui céder Taïwan, les îles Pescadores et Senkaku ainsi que la presqu'île du Liaodong (avec Port-Arthur en Mandchourie). La Chine devait abandonner également la souveraineté qu’elle exerçait à cette époque sur la Corée, qui allait devenir à son tour une colonie japonaise.

 S’agissant du dernier et relativement récent conflit sino-japonais, allant de 1937 à 1945, contrairement à la guerre dirigée autoritairement par le Führer en Allemagne, l'expansionnisme militaire japonais n’avait pas suivi un plan préconçu mais s’est distingué dans l’ensemble par un caractère anarchique, voire féodal, avec des massacres sans utilité militaire évidente selon plusieurs observateurs, de populations civiles chinoises. Le gouvernement central japonais ne faisait qu'entériner, souvent sous la menace, les initiatives de ses chefs militaires sur le terrain. En effet, au cours des années 1930, plusieurs hauts responsables militaires japonais, auraient agi de leur propre initiative et contrairement aux ordres reçus, et envahirent des parties du territoire chinois, constituant des préludes au déclenchement officiel de cette dernière guerre sino-japonaise.

   L’invasion nippone de la Mandchourie en 1931, a abouti à la création du Mandchoukouo, puis à la conquête de Shanghai en 1932. Après l'invasion par des armées japonaises, rivalisant entre elles, d'une grande partie du territoire d’une Chine républicaine, ce conflit allait durer jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, soit au lendemain de la capitulation du Japon consécutive à l'explosion de deux bombes nucléaires américaines sur son territoire. Si les puissances alliées exigèrent que le Japon rende Taïwan à la Chine, l'URSS puissance alliée s’était fait attribuer par la force le sud de Sakhaline, les Iles Kouriles, Moukden, ancienne colonie russe, et Dalian.

 

3-La révolution communiste

   À la prise du pouvoir par le Parti communiste en Chine, en 1949, l’Ile de Taïwan sera occupée par le gouvernement nationaliste exilé du général Tchang Kaï-tchek, en bénéficiant de la reconnaissance exclusive des Nations Unies comme seul représentant de la Chine. Les tensions internationales allaient reprendre alimentant un contexte de nouveaux rapports inégaux, aiguisées par le fait que le Japon, aligné sur les USA qui l’occupaient, ait reconnu le gouvernement de Taïwan comme seul représentant officiel du peuple chinois. La République populaire de Chine, désignée alors par Chine continentale ressentira cette attitude des Nations Unies, des USA et du Japon en particulier plus que vexatoire, voire comme une nouvelle humiliation. 

   La Chine Populaire qui a de longues frontières terrestres avec certains de ses puissants voisins comme l’Inde et surtout l’ancienne puis la nouvelle Russie après l’expérience soviétique, sans oublier la proximité géographique et maritime avec son ancien occupant, le Japon, accordera depuis un intérêt tatillon à ses rapports de voisinage stratégique. Suite à l’affaiblissement général du lien avec la Russie soviétique, est venu se greffer le rayonnement croissant de la Chine révolutionnaire et du personnage de Mao, le seul communiste, avec le yougoslave Tito, mais à une autre échelle, qui ait depuis Lénine conquis le pouvoir par « ses propres moyens ».

Le pays est de toute façon trop immense, trop peuplé, trop central pour être un partenaire asservi. La « déstalinisation » selon le modèle de Nikita Khrouchtchev fournira ainsi à la Chine l’espace idéologique de son indépendance comme Etat, entrainant ce que l’on a appelé « la fin du socialisme dans un seul pays ». Le déplacement de l’idéal révolutionnaire de Staline à Mao Tsé-toung a été masqué par l’affrontement entre l’URSS et la Chine populaire qui a empli de son tumulte les décennies soixante et soixante-dix du siècle dernier s’exprimant par une violente hostilité mutuelle.

4-La Chine de la phase révolutionnaire

  Au lendemain de la révolution communiste intervenue en 1949, Le Président Mao avait essayé de construire une société socialiste dans un pays arriéré et pauvre, en s’inspirant du marxisme léniniste et du modèle soviétique russe. La République Populaire de Chine, qu’il a dirigée depuis et pendant un quart de siècle, deviendra sans conteste le premier grand pays encore pauvre à avoir endigué partiellement certes et avec retard mais non sans détermination la famine massive dont souffrait en permanence une vaste proportion de la population du pays.

 Des famines se sont produites en grand nombre tout au long de l’histoire de la Chine, sous les différentes dynasties impériales et même après l’avènement de la République en 1911, entraînant souvent des millions de morts. La dernière et la plus connue sera la grande famine ayant fait suite au « Grand Bond en avant », une grande campagne d’industrialisation forcée initiée et dirigée par ce leader chinois, entre 1958 et 1961, sera caractérisée par son étendue démographique. Selon les statistiques officielles, elle aurait fait près de 15 millions de morts.  Les estimations officieuses sont variables, mais souvent plus élevées. Des observateurs chinois estimèrent le nombre de victimes à plus du double et relevèrent même plusieurs cas de cannibalisme généralisés dans bon nombre de régions du pays. Si le « bond en avant » avait enregistré un échec sérieux, les autorités avaient refusé de l’admettre et elles poursuivirent pourtant avec un dogmatisme typique de la période la même politique jugée désastreuse pendant encore trois années. Le Pr Amartya Sen a relevé à ce propos avec pertinence et sobriété que les mécanismes de la démocratie permettent de prévenir les disettes et famines et que les autorités chinoises avaient médité certes à leur manière depuis ce tragique épisode.

Pendant les années 1960, alors que la Chine prenait ses distances avec l’URSS, les échanges commerciaux en conséquence avec le Japon augmentèrent, notamment avec l'achat par la Chine d'installations industrielles, financé par des crédits à moyen terme auprès de la Japan Export-Import Bank. Les transactions s’interrompirent à la suite de protestations de Taïwan.

  Devenue puissance nucléaire au cours des années 1960, en dépit des obstacles politiques et oppositions techniques, tant des USA et même de l’URSS ancien compagnon de route, la Chine allait progressivement asseoir une visibilité de nouvelle grande puissance, soutenue discrètement et diplomatiquement en cela par exemple par une France gaulliste libérale et  nationaliste qui , bien qu’anti communiste, était plus soucieuse surtout de réduire le pouvoir  international  que se partageaient  alors les seules deux grandes puissances alors en  sérieuse« Guerre froide».

 

5-L’ère des nouveaux rapports sino américains

  Les relations entre la Chine et le Japon connurent également un déclin supplémentaire pendant la Révolution culturelle. Malgré l'existence de tensions politiques, le développement des échanges commerciaux et culturels allait augmenter à partir des années 1950, entre deux pays longtemps adversaires et sur le pied de guerre. Le rétablissement officiel des relations diplomatiques intervint en 1972, bénéficiant du climat d’amélioration générale du dialogue entre les Président américain et chinois, Nixon et Mao, ayant ouvert la voie au retour de la Chine dans le concert des nations. Quelques années plus tard sera signé le traité de paix et d'amitié entre le Japon et la République populaire de Chine. Les difficultés rencontrées par les réformes de Deng Xiaoping renforcent cependant les tensions internes. Pour éviter que l'ouverture économique n'entraîne une réforme politique, le régime chinois se replia idéologiquement et mit en avant des thématiques nationalistes dans lesquelles le Japon prend une nouvelle importance, notamment sur des questions historiques, tout en en copiant certaines des stratégies économiques réussies. Depuis la fin des années 1990, ces questions réapparaissent épisodiquement dans certains courants du Parti communiste chinois et au sein de la population chinoise.

5-La Chine, un des leaders du mouvement des « non alignés »

    Elle a pris une part active à l’organisation et à la direction du « mouvement dit des non-alignés », c’est à dire non soumis à aucune des deux super puissances, en a été un des principaux animateurs aux cotés de l’Inde, de la Yougoslavie et de l’Egypte. Elle a, à ce titre, soutenu activement les indépendances de plusieurs pays colonisés depuis la conférence tenue à Bandoeng en 1955, surtout en Asie et en Afrique, dont celle de pays comme le Maroc sous protectorat français puis de l’Algérie. Le premier ministre chinois Chou Enlai, celui de l’Inde Jawaharlal Nehru, le président égyptien Jamal Abdennasser et le président yougoslave Josip Broz Tito, formèrent un quatuor international et charismatique agissant de façon militante à la libération de plusieurs pays formant encore les empires de certaines puissances européennes.

 C’est ainsi que la décennie des années Soixante du dernier siècle correspondra à une période de décolonisation et de succès de mouvements nationaux de libération et d’indépendance intéressant l’Afrique et l’Asie tout particulièrement. Cela explique en partie l’historique d’un réseau utile de relations privilégiées nouées depuis avec divers pays sortant de la colonisation et démarrant leur processus de construction nationale. Le soutien à la lutte de libération du Vietnam a cependant parfois pâti du conflit sino-soviétique ainsi que des effets déstabilisants de la « révolution culturelle » chinoise prônée et dirigée par Mao Tsé-toung lui-même pour neutraliser plusieurs de ses adversaires idéologiques au sein du parti communiste chinois.

6- Le retour de la confrontation sino américaine

   Produit du développement économique et social remarquable enregistré par la Chine au cours des trois dernières décennies, d’importants déséquilibres commerciaux ont fait leur apparition entre les USA et la Chine, déficits devenus depuis structurels et surtout épineux sujets de confrontation entre deux grandes puissances ayant pourtant de nombreux intérêts financiers mutuels. De commerciale et économique, cette confrontation s’est étendue sur les océans, dans l’espace ainsi qu’à celui de la recherche et des nouvelles technologies, la crise sanitaire planétaire en cours, due au Covid 19, a alimenté à son tour une vive controverse imputant hâtivement jusqu’à preuve du contraire à la Chine une grande part dans le déclenchement initial de celle-ci.

  7-Le statut d’une nouvelle super puissance

    Il n’est nul besoin de rappeler l’histoire des deux dernières décennies notamment celle qui atteste du fait que la question monétaire en particulier a constamment été un des terrains privilégiés de discorde sino-américaine. Le taux de change du renminbi en dollar, fixé par les autorités chinoises, a été constamment jugé anormalement bas et contesté par les USA, et il serait même, selon eux, à l’origine du creusement de leur déficit commercial au fil des ans. L’explication serait en partie recevable, si un tel déficit n’était cependant devenu plutôt structurel et même permanent.

  Déjà la grande récession économique par exemple, intervenue quelque dix ans auparavant, avait mis à mal le fragile équilibre du système libéral ainsi que des rapports entre deux grands partenaires commerciaux, et n’avait pas manqué déjà d’instiller notamment une forte dose de défiance chinoise dans la solidité relative du dollar et du marché américain. Il y a lieu de noter que la Chine talonne pratiquement depuis quelques années les USA, sur la base par exemple d’un Produit Intérieur Brut de près de 14.000 milliards de dollars en 2019, soit inférieur d’un tiers en moyenne, mais avec une population chinoise quatre fois supérieure.

 

   Ayant été mise à contribution afin d’atténuer le choc des turbulences financières américaines cycliques, la Chine est de plus en plus appelée à revoir sa politique de libre-échange et d’abord celle des changes. Placer l’essentiel de ses revenus d’exportation en dollar américain, en demeurant dépendante des USA, ou opter pour une ou deux devises fortes de remplacement en vue de répartir les risques, la Chine a préféré entamer la carte de la lente convertibilité de sa propre monnaie, le renminbi, devenant ainsi encore plus dépendante des évolutions du marché mondial. Près des quatre cinquièmes des réserves de la Banque centrale de Chine étaient encore placées en dollars américains, durant la dernière période, représentant environ le huitième du Produit intérieur brut des USA, en moyenne.

Si le mouvement est demeuré lent et prudent jusqu’ici, l’objectif à long terme reste une devise convertible. L’option ainsi prise, avec ses aléas et risques de divers ordres, avait été confirmée également par exemple par un ancien chef de la division-Chine au Fonds Monétaire International, un observateur relativement averti s’il en est.

Un tel cheminement est un processus technique long et ardu, aux conséquences économiques et surtout politiques nombreuses et délicates. Un statut probable de future place financière internationale de référence pour Shanghai n’en est pas moins concevable dans les prochaines années. Ceci met l’accent sur le besoin d’une importante technicité financière, tant en experts-comptables, en « risk managers » et autres professionnels nécessaires au fonctionnement courant des marchés qu’un enseignement spécialisé essaie d’y pourvoir.

  Enfin, un vaste mouvement de diversification des avoirs financiers a été enclenché depuis de longues années et a pris la forme d’acquisition d’importants actifs dans diverses régions du monde, allant d’achats massifs de matières premières et de sources d’énergie à toute une panoplie d’investissements dans plusieurs secteurs. Pour des années récentes, par exemple, les montants annuels des acquisitions à travers le monde ont pu être de l’ordre de dizaines de milliards de dollars effectuées par des entreprises chinoises privées, non sans certains échecs et des annulations.

 

8-Les ajustements complexes d’un nouveau modèle chinois de croissance

    Au cours des dernières deux décennies, la Chine est devenue une puissance économique, devançant parfois les USA et l’Europe, en termes de production, sur la base des parités de pouvoir d’achat. La croissance de son Produit Intérieur Brut a oscillé en moyenne annuelle, entre 8 et 10%, tirée par ses exportations notamment. Dans cet ordre d’idées, cet agrégat qui a représenté quelque 2% de celui des USA en 1980, il a été de l’ordre du quart ces dernières années. Qu’un pays aussi vaste avec une population aussi importante ait réussi une telle performance en un délai relativement aussi court ne saurait passer inaperçu. C’est un succès qui a transformé le monde, outre que les chinois sont connus pour être travailleurs, entreprenants et avides d’éducation. Le pays tend à son tour à représenter un grand marché mondial pour les biens et services des divers pays de la planète, depuis les matières premières et les sources d’énergie jusqu’aux biens de consommation, sans omettre les produits de luxe.

  Au-delà des questions de volatilité, de pertes de change, de spéculation qu’une monnaie internationale affronte nécessairement, les risques les plus sérieux pour la Chine concerneront dans le futur notamment les conséquences inévitables des indispensables et difficiles ajustements de son industrie et de ses exportations sur le revenu et le niveau d’emploi résultant d’une convertibilité longtemps purement et simplement occultée. Le projet de plan quinquennal à venir, pour la période 2021-2025, actuellement en cours de discussion par les instances dirigeantes du pays préparerait le cadre d’une réduction de la dépendance par rapport à la demande d’exportation et qui favoriserait une autonomie technologique nationale progressive.

  Les progrès réels enregistrés du niveau de vie moyen dans la dernière période ne sauraient masquer les importantes inégalités qui ont parallèlement fait leur apparition avec la constitution de nombreuses fortunes, du phénomène nouveau de nombre milliardaires en dollars et sans omettre le développement de ce qui peut être considéré comme le premier marché mondial des articles de luxe ,de nature à constituer un indicateur additionnel d’une certaine amélioration relative du niveau de vie moyen  de la population.

  Abritant un cinquième de la population mondiale, la Chine qui s’est urbanisée compte déjà près de quinze villes dépassant les cinq millions et trente-cinq de plus de deux millions. Le phénomène le plus saillant a été l’apparition et le développement de couches moyennes citadines presque comparables à celles de l’Occident et en nombre de plus en plus représentatives, constituant une clientèle disposant d’un pouvoir d’achat annuel moyen calculé équivalant à 45.000 dollars américains. Une étude de l’Académie Chinoise des sciences sociales avait estimé le revenu annuel d’un ménage de la « classe moyenne » à 6.000 dollars lors de la première décennie du 21-ème siècle, correspondant à quelque cent millions de ménages, soit près du tiers de la population totale. Exprimés en termes de parité de pouvoir d’achat, cela donnait un groupe disposant d’un pouvoir d’achat au moins trois fois supérieur en volume à celui des consommateurs britanniques, allemands, français ou italiens. Cette catégorie sociale, pourrait se comparer par exemple aux ménages européens des années 1990, disposant d’un logement, du téléphone fixe, du portable, de la machine à laver, du réfrigérateur, du téléviseur couleur, d’un ordinateur et d’un système de climatisation.

  Il convient bien entendu de ne pas sous-estimer la place prise par une sorte de « classe moyenne supérieure », formant une certaine nouvelle « élite sociale » fondée sur des profils professionnels de la Chine actuelle, constituée notamment de nombreux PDG et de cadres supérieurs des milliers d’entreprises. En effet, les taux de croissance relativement impressionnants de la consommation d’articles de luxe, de l’ordre de 20 à 60%, révélés par diverses études, s’expliqueraient par l’avènement de toutes ces diverses catégories sociales solvables, nées des dernières décennies de développement et constituant la clientèle potentielle pour les grandes marques et biens de luxe toutes largement représentées dans les principales villes du pays.

 A cet égard, c’est notamment par le voyage et la découverte de l’étranger que la clientèle chinoise du luxe aurait augmenté au cours de la dernière période, particulièrement à travers Hong Kong d’abord, la grande vitrine du consumérisme dans la région. Certains produits, comme les vins, les spiritueux, les parfums ou les cosmétiques, contrairement aux articles de mode et de prêt-à-porter, à la notable exception de ceux d’Hermès, sont dans l’ensemble moins affectés par les effets des crises et des ralentissements économiques qui interviennent.

La croissance remarquable du marché du luxe en Chine, et selon plusieurs observateurs avisés, est désormais plus élevée que celle qui avait caractérisé naguère le Japon. Le chiffre d’affaires annuel a été de l’ordre du cinquième des ventes de biens de luxe dans le monde, estimées en tendance par la banque Goldman Sachs, à quelque 60 milliards de dollars américains, voire un peu plus, si on y inclut Hong Kong et Macao, sans omettre l’équivalent de la centaine de millions de touristes chinois qui se sont rendus à l’étranger avant la crise du Covid 19.

  En outre, au cours de ces dernières décennies, la Chine, suivie de la Russie, aurait enregistré l’expansion la plus rapide des ventes des marques devenues « iconiques » genre Prada, Vuitton, Dior, Gucci, Chanel ou Salvatore Ferragamo. De nombreuses enquêtes récentes confirment que de plus en plus de chinoises des couches moyennes par exemple auraient maintenant un sac Louis Vuitton et parfois des chaussures Salvatore Ferragamo.  Les montres de marque sont aussi importantes en Chine du fait que c’est souvent un produit choisi par les hommes, et les trois quarts achetés sont des objets appréciés, généralement sous forme de cadeaux offerts par les entreprises à leurs meilleurs employés le plus souvent. Par ailleurs, beaucoup plus que leurs homologues japonais, les consommateurs chinois seraient fort attirés par les parfums et produits luxueux attachés aux soins de peau. Cette attraction du bien de luxe, engloberait également les maisons-châteaux, les véhicules de grande marque, les hors bords, allant jusqu’au nombre des meilleurs clubs de golf dans le monde et quasi fermés, n’est pas limitative. Les articles Louis Vuitton ont acquis un statut emblématique, et la griffe chinoise fait aussi son chemin comme le prêt-à-porter Shanghai Tai.

En conclusion,

   Longtemps, frugalité, simplicité et modestie constituaient des sortes de vertus cardinales dans cette région du monde, des valeurs recyclées positivement par les dirigeants de l’expérience socialiste chinoise durant la deuxième moitié du siècle dernier. Cependant, la relative importance acquise par l’industrie et le commerce de luxe intéressant encore une petite minorité sociale, ne saurait cacher la lourde contrainte pesant sur les décideurs chinois qui doivent aider la grande masse de la population à améliorer ses conditions de vie.

  Après l’expérience socialiste de Mao et ses avatars, puis celle du libéralisme économique de Deng Xiaoping imitant ses voisins dits « tigres asiatiques », consistant en une croissance fondée surtout sur le bas coût de la main d’œuvre, le développement chinois connaîtrait un début d’essoufflement. A la recherche d’un modèle de croissance durable, l’équipe dirigeante s’attelle à rendre les grandes entreprises publiques à la fois plus compétitives et disciplinées, en donnant au marché officiellement un rôle déterminant. Une évolution qui peut contribuer à augmenter les revenus et d’élargir le nombre de bénéficiaires.

   Dans les faits, si cela devait se concrétiser, d’importants arbitrages sociaux et politiques également devraient prendre corps, car les choix actuels à effectuer sont relativement complexes et auront nécessairement des incidences directes et même indirectes sur l’avenir non seulement des Chinois mais d’une grande partie de la planète. Ainsi, par exemple, autoriser des droits de propriété privée sur des terres agricoles jusqu’ici collectives, pourrait en l’espace de quelques années permettre de combler le large fossé entre les revenus des populations du monde rural chinois et ceux des citadins de cette grande nation.  Autrement dit, une probable nouvelle révolution socio-économique au vrai sens du terme en perspective, de nature à transformer les conditions de vie d’une grande partie de la population de ce pays, mais qui demeure un choix éminemment politique et surtout d’ordre interne.

   S’il est encore tôt pour mesurer l’impact réel des mesures chinoises de développement de la demande locale pour remplacer une partie des exportations habituelles au centre de la « guerre commerciale » menée par certains partenaires à l’échange, il est néanmoins incontestable que sans l’effet stabilisateur de la politique financière des autorités chinoises et du placement de leurs réserves monétaires des dernières années, un relatif atterrissage en douceur de l’économie mondiale eut été tout simplement irréalisable. /

 

 

 






 

 

                                                           MOUAQIT Mohammed

 Préface pour un ouvrage collectif sur l’université marocaine  [1]

                                                                        

            L’Université marocaine est en crise. Ce constat fait l’unanimité. Le mot « crise » a une connotation négative. Il est associé à divers aspects qui entrent dans sa symptomatologie : inflation des effectifs ; baisse des aptitudes des aspirants et de leurs capacités à s’ajuster aux exigences d’un enseignement supérieur ; baisse de la qualité de l’enseignement, liée à la baisse de la qualité des enseignants ; inadaptation des formations universitaires à l’environnement économique et social ; dévalorisation des diplômes ; dysfonctionnements de la gouvernance ; etc. Le constat ne souffre pas d’objection, mais l’inventaire des syndromes de la crise universitaire s’accompagne d’un brouillage de la conception qu’on doit se faire de l’Université et de son rôle, en particulier dans le contexte de l’évolution et du changement que le Maroc est en train de vivre, un brouillage à la faveur duquel l’enjeu de l’évolution et du changement se perd dans le vrac des causalités ou des symptômes inventoriés et dans la noirceur finale du tableau dressé. Car la crise s’articule à un enjeu fondamental, à l’aune duquel devrait s’effectuer l’évaluation des causes et des effets de cette crise. Cet enjeu n’est ni plus ni moins que la démocratisation de l’enseignement supérieur, c’est-à-dire de l’accès au savoir et à la compétence, qui est la conséquence logique de la démocratisation de l’enseignement dans son ensemble.

            Il y eût un moment d’enchantement, celui des lendemains de l’Indépendance, dans un contexte, il est vrai de non stress démographique scolaire et universitaire, où l’Etat a assuré aux familles marocaines, via l’école et l’Université publiques, les chances d’une promotion sociale. Les hauts ou moyens cadres qui ont pourvu la bureaucratie des administrations et des services de l’Etat de compétences nationales ont été le produit de cette école et de cette Université, avec l’aide et la complémentarité certes de la coopération étrangère française. Le secteur privé n’a pas été en reste, à un moment où la motivation nationalitaire de développement l’emportait de loin sur l’esprit mercantiliste. Cela signifie que c’est moins le caractère privé du secteur qui fait problème que sa finalité et sa motivation. Un point à souligner dans le contexte d’aujourd’hui où le secteur de l’enseignement privé est pris à partie par ses détracteurs, car celui-ci, à la différence du secteur privé dans les années soixante et soixante-dix, parvient moins à compenser son mercantilisme par une motivation plus « noble » de développement national et cherche davantage, en invoquant plus récemment ce type de motivation, à l’occulter. Le secteur privé de l’enseignement pose moins problème en son principe que par sa fonction de délestage de l’Etat de sa responsabilité d’acteur principal dans le développement du système éducatif et par le manque de régulation par l’Etat de ce secteur.

            Au temps de l’enchantement a succédé celui du désenchantement. L’explosion de l’effectif scolaire et universitaire a produit un effet d’engorgement du système éducatif par rapport à ses capacités d’absorption et d’intégration. Au regard de l’enjeu de démocratisation de l’enseignement que signale l’explosion des effectifs, il faut reconnaître que l’ensemble des acteurs n’est pas à la hauteur. La crise ne tenant pas qu’au facteur quantitatif, sa résolution n’est pas qu’une question de moyens et de logistique. L’absence d’une perspective stratégique de l’Etat dont l’éducation et l’enseignement seraient une composante primordiale affecte la politique publique d’improvisation et d’indécision. Des choix stratégiques n’ont pas été tranchés. Le bilinguisme du système éducatif public, qui unifiait toutes les catégories sociales dans un même cadre d’égalité des chances, a fait place, moins peut-être par une volonté délibérée que par des choix démagogiques et irréfléchis, à un dualisme qui discrimine par la langue, l’origine sociale et le statut privé ou publique des établissements d’enseignement, les catégories sociales, favorisant les mieux lotis financièrement et condamnant le reste à l’endettement ou à la médiocrité du système public . C’est en se faisant en quelque sorte l’instrument de ce dualisme que le mercantilisme du secteur privé de l’enseignement contribue à la crise du système éducatif plus qu’il ne contribue à sa résolution.  La conciliation entre l’exigence identitaire et l’exigence d’efficacité et de qualité n’est possible que dans la mesure où la première concède à la seconde la priorité. Ce qui s’annonce en ces temps-ci, sur fond des réflexions du « Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et la recherche scientifique » semble aller dans ce sens

            La crise tient aussi à la gouvernance politique. Une gouvernance politique autoritaire tend à imposer et à reproduire aux niveaux inférieurs son modèle et son esprit de gouvernance ou tout au moins à les asservir à ses desseins de domination. Dans un tel contexte, le népotisme l’emporte sur la qualification dans le recrutement, le conformisme intellectuel sur l’audace et l’innovation dans l’enseignement et la recherche académique. Le souci sécuritaire déteignant sur le système scolaire, la réussite scolaire n’obéit plus à l’exigence du mérite, mais à la nécessité de prémunir l’Etat contre le désordre social que susciterait le mécontentement et le ressentiment de la population. La corruption faisant son oeuvre, les diplômes se vendent et s’achètent. Dire que l’Etat n’a pas fait l’effort de remédier à la crise de l’enseignement et de l’Université serait manquer à la vérité. Mais l’Etat a été pris dans le piège de sa propre gouvernance. La prime à l’incompétence, à la médiocrité et/ou à la servitude dans le recrutement du corps professoral et dans le choix des gestionnaires des établissements a privé les remèdes ou les réformes dictées par la nécessité et par la volonté consciente de sortir de la crise d’une base d’efficacité.

            L’Université marocaine tolère trop une fonction professorale sans vocation, ni pour l’enseignement ni pour la recherche. Le mercantilisme aidant, l’incompétence et la médiocrité ont rendu l’Université improductive, ennuyeuse et ringarde. La compétence ne manque certes pas, mais elle tend dans son fonctionnement pédagogique à se complaire dans une posture de « hauteur magistrale ». Le « magistralisme » professoral réduisant les étudiants à la dictée est resté de service quand il pouvait faire place à l’interactivité des étudiants et quand l’enseignement devait désormais obéir à l’exigence d’un encadrement de plus grande proximité (il est vrai que cet encadrement de proximité que devraient constituer les T. D. ont fait les frais d’une réforme sans moyens). Quand l’innovation s’introduit, à la faveur notamment de la technologie, elle tend à la facilité ou à l’illusion. L’innovation pédagogique au moyen de la technologie moderne occulte souvent l’incompétence scientifique par la compétence technique. La nécessité d’apprendre à l’étudiant l’autonomie en lui permettant de se prendre en charge en partie dans le processus de sa formation et de son apprentissage est devenue, pour des enseignants en manque de compétence ou d’énergie, ou dont la compétence ou l’énergie est investie dans des activités externes plus rentables, un prétexte et un moyen de se décharger de sa responsabilité d’enseignant. La gestion administrative a aussi sa part dans cette situation de crise. Les moyens sont certes insuffisants, mais quand ils ne font pas défaut le bureaucratisme, la médiocrité et la malhonnêteté les rendent improductifs. Les fonds d’urgence de provenance européenne affectés dernièrement aux établissements universitaires ont laissé les choses en l’état, et les parts non dépensées ont dû être retirés à temps pour leur éviter de faire totalement les frais de la gabegie des « responsables ».

            L’environnement international n’est pas en reste dans la crise de l’Université. La mondialisation néolibérale et ses effets ont accentué la déconnexion de l’Université de son milieu social et économique. La déconnexion, avant d’être l’effet de la mondialisation, a d’abord été la conséquence d’un trop grand hiatus entre la formation théorique et la formation pratique, celle-ci étant acquise seulement par le passage à la professionnalisation. Ensuite, elle a été, à la suite de la mondialisation, la conséquence du décalage entre une formation généraliste et un marché de l’emploi plus friand de profils spécialisés. S’ensuivit une mise en cause de la formation théorique universitaire, jugée inadéquate au marché réel ou potentiel de l’emploi. Mais l’Université n’est pas seulement pourvoyeuse en ressources humaines pour l’emploi, elle est aussi un lieu d’émancipation.

            L’université ne prodigue pas, ou n’est pas censée prodiguer seulement, une formation technique. Elle est aussi un enjeu de civilisation, adossé à une volonté de rationalisation, dans les limites que la raison s’impose raisonnablement à elle-même, du rapport de l’humanité à elle-même et à l’univers. Les mots « université », « univers » et « universalité » appartiennent à une même trame de sens et c’est à travers cette trame de sens que le rôle moderne de l’Université s’est profilé (l’Université médiévale de Paris, ce foyer d’irradiation philosophique sur fond d’averroïsme, surtout à travers sa branche d’enseignement des Arts, fut sous cet angle un ancêtre de l’Université moderne). Si l’Université doit être bénéfique à la communauté nationale en termes de formation de ressources humaines, il convient de ne pas oublier ou sous-estimer que ce qui fait l’enjeu de l’Université, c’est tout autant l’idéal d’émancipation par le savoir qu’elle doit incarner. L’accès au savoir et à la compétence ne qualifie pas uniquement aux hautes responsabilités, mais aussi à une citoyenneté éclairée et émancipée, « vertueuse »- comme on dirait dans le langage des anciens- non seulement dans l’espace des responsabilités étatiques et administratives, mais aussi et surtout dans l’espace de la Cité. L’accès au savoir universitaire devient, dans cette perspective, le droit de chaque individu à accéder à un mode d’émancipation personnelle (mon expérience me permet de constater un nombre grandissant d’individus, hommes et femmes, hautement diplômés dans des disciplines scientifiques « dures » et bien établis dans leur carrière qui, en dehors de toute préoccupation de diplôme ou d’avancement dans la carrière ou avec une préoccupation de ce genre secondaire, décident de suivre des études juridiques dans un souci de se « cultiver » ). L’accusation de déconnexion de l’Université de son milieu, au-delà de la dénonciation du hiatus entre la formation théorique et la formation pratique et professionnelle, vise en même temps un type de savoir universitaire ravalé à la « littérature » et à la « culture générale » qui, bien que conférant à leurs détenteurs un certain brio intellectuel, sont considérés en définitive comme inutiles ou purement ostentatoires. On ne s’étonnera pas que les profils d’experts que la nouvelle conception de la formation universitaire privilégie brillent plus, quand ils brillent, par leur compétence technique que par leur capacité à affronter les enjeux de sens de leur société et du monde. En attendant que son rôle soit mieux clarifié à l’aune d’un choix civilisationnel émancipateur pour les individus et pour la collectivité, l’Université continuera malheureusement, dans son état actuel et dans le prolongement de l’enseignement pré-universitaire, à favoriser un profil de formation qui associe la rationalité scientifique et technique la plus poussée à l’irrationalité la plus béate.

            Il semble que l’on commence à prendre conscience sérieusement de la nécessité de prendre à bras le corps la crise de l’enseignement et de l’Université au Maroc. Il était temps, si l’on ose cet optimisme dans un contexte de propos et de déclarations au ton assez sombre sur les risques d’un naufrage sans espoir de sauvetage.

 

                                              

 

 



[1] UNIVERSITÉ PUBLIQUE ET DYNAMIQUES SOCIÉTALES AU MAROC

De nouveaux enjeux, des référentiels émergents, Sous la Direction de Mohamed Behnassi et al.

 2016, 236 pages.

 

Cress Revue

{picture#http://store4.up-00.com/2017-07/149982714684611.jpg} Revue marocaine des sciences politiques et sociales, Dossier "Economie politique du Maroc", volume XIV, Hors série. Les auteurs du volume n'ont pas hésité ... {facebook#http://facebook.com} {twitter#http://twitter.com} {google#http://google.com} {pinterest#http://pinterest.com} {youtube#http://youtube.com} {instagram#http://instagram.com}

Formulaire de contact

Nom

Adresse e-mail *

Message *

Fourni par Blogger.