SAHARA/ PALESTINE : ENTRE REALPOLITIK,(1/5) ... Pr. A.B. TREDANO















Pr. Abdeloumoughit Benmessaoud TREDANO

 Professeur de science politique et de géopolitique

Université Mohamed V. Rabat

SAHARA/ PALESTINE : ENTRE REALPOLITIK, INTERETS NATIONAUX ET UNE NOUVELLE GEOPLITIQUE REGIONALE ET INTERNATIONALE ? 

(1/5)

La décision du Maroc de normaliser ses relations avec l’entité israélienne va surement provoquer des remous dans les milieux politiques et diplomatiques …

Au-delà des considérants et les arguties diplomatiques et juridiques avancés dans le communiqué du cabinet royal du 10 décembre 2020 [1], il s’agit d’une normalisation en bonne et due forme.

D’aucuns diront que le texte apporte beaucoup de limites à cette normalisation.

Le communiqué commence par préciser que le Maroc s’appliquera à :

·         Faciliter les vols aériens directs venant   d’Israël  vers le Maroc   des juifs d’origine marocaine.

·        Continuer les contacts officiels bilatéraux et des relations diplomatiques dans les meilleurs délais.

·         Développer des relations sur le plan économique et technologique ; et pour ce faire, il importe de rouvrir les bureaux de liaisons établis entre les deux pays dans les années 90 [2].

Bureau de liaison à la place d’une ambassade ?

Il est vrai, qu’on va s’évertuer à atténuer la portée de la décision en optant, effectivement pour le rétablissement desdits bureaux de liaison.

Alors pourquoi s’indigner quand   cette normalisation se réduit à un minima !!  

 En fait il y a   ce que dit le texte mais aussi ce qu'il ne dit pas. Il y a aussi le contexte.

Il y a, également et surtout la nouvelle configuration géopolitique au Moyen-Orient et dans le monde.

Sans cette lecture globale, on ne fera qu’une interprétation littéraliste de la décision.

Quel est l’intérêt du Maroc dans cette normalisation ?

Et pourquoi maintenant ?

Au-delà des prises de positions militantes, enclines à condamner -sans   essayer de comprendre et d’analyser, NOTRE PAYS N’A AUCUN INTERET dans cette démarche pétrie de dangers.

Dans la logique même de la position marocaine, on va essayer de montrer que le Maroc n’a rien à gagner dans cette galère.

Le choix des pays du Golfe, contesté et contestable,    n’est  pas un exemple à suivre ; ces pays-là ont tout vu faux[3] .

"Taza avant Gaza" ?

1.Un argument massue et qui revient souvent est la question saharienne : la reconnaissance de la marocanité du Sahara par la première puissance mondiale   est de première importance. Le Maroc était donc tenté de franchir le pas ; en effet, notre pays était courtisé depuis plus de deux ans ; le gendre du président D. Trump et son Haut conseiller Jared Kushner s’est fortement déployé pour cette tâche lors de ses trois visites   au Maroc.

L’argument de la question saharienne était-il pertinent ?

Constitue-t-il la vraie raison de la décision marocaine ?

 Rien n’est moins sûr.

D’abord, le dossier saharien est en béton et à la limite on peut bien se passer du soutien déterminant des puissances qui pour une raison d’intérêts évidents ont toujours évité de s’aligner sur l’un ou l’autre des deux protagonistes.

Et en dépit de cette duplicité diplomatique des grandes puissances , on a tenu contre vent et marées.

C’est un dossier solide sur le plan historique, juridique et diplomatique

Dans le cadre de cinq ouvrages[4] j’ai essayé de montrer la solidité de la cause marocaine, textes juridiques à l’appui et la pratique de l’ONU en matière de décolonisation comme référence, et ce sans chauvinisme ni nationalisme débridés.

Le Maroc, en plus, et surtout dispose d’un atout considérable, en l’occurrence le soutien quasi-unanime du peuple marocain et ce malgré les sacrifices consentis depuis 45 ans.

Donc, on ne peut soutenir, que la question saharienne était la seule préoccupation des décideurs marocains.

En effet, les arguments du communiqué et des déclarations du ministre marocain des affaires étrangères, faites pour justifier la décision ( vols aériens  directs pour les Juifs marocains, le  Maroc a toujours eu des relations avec l’entité israélienne et parallèlement le Maroc continuera à soutenir la cause palestinienne ..) sont loin d’être convaincants.

Il tombe sous le sens que lorsque les gouvernants prennent une décision de cette envergure, il faut toujours un argumentaire pour la soutenir diplomatiquement et aux yeux de l’opinion publique externe et interne. 

Cet argumentaire est-il suffisant et satisfaisant pour juger de la pertinence d’une telle décision.  L’histoire le dira.

Mais, peut-on penser un seul instant qu’avec les gouvernants israéliens, situation qui perdure depuis l’arrivée du Likoud en 1978, qui massacrent, qui exproprient, qui torturent des prisonniers en grève de la faim, qui malmènent et humilient les Palestiniens aux checkpoints, qu’on peut instaurer une  juste et durable  ?

C’est croire au père noël

Il n’y a plus rien qui restent aux Palestiniennes ; les colons ont pratiquement tout occupé depuis 1993. Abbas "règne" sur des confettis de territoires.

 Le Sahara n’est pas la Palestine 

2.Autre argument qui plaide contre cette position c’est que ce " troc " conduit implicitement à assimiler l’affaire saharienne à l’occupation de la Palestine par le sionisme !!

Et il s’agit là, sans conteste, d’un cadeau empoisonné. 

Je me rappelle avoir répondu à un argument utilisé par feu Abdellatif Filali - soit en tant que ministre ou premier ministre - ; en effet, lors des discussions sur les préparatifs relatifs à l’organisation du référendum au Sahara, les Algériens demandaient le retrait de l’armée et l’administration marocaines. Le responsable marocain leur répondait naïvement que le référendum en Algérie a été bien organisé avec la présence de la puissance coloniale !

Les esprits mal intentionnés ont vite fait la comparaison !!

L’Amérique, en déclin, est un mauvais allié

3.Cette décision de Trump est prise pendant le temps mort de son mandat ; sa fragilité n’est nullement contestable.

Elle l’est d’autant plus, que les successeurs du président finissant, peuvent à tout moment l’abroger. Le président Trump l’a bien fait quant à l’accord nucléaire avec l’Iran (5 + un), de 2015. Et tout le monde n’a rien trouvé à dire. L’Europe n’a même pas pu exécuter la partie des obligations qui lui reviennent, et ce malgré son refus de s’aligner totalement sur l’Amérique !!

Ainsi, l’épée de Damoclès pèsera constamment sur les décisions souveraines du Maroc. Comme l’absence de soutien clair des grandes puissances a été constamment monnayée pour tirer avantage de cette situation ambigüe ; on se rappelle que, suite à l’adoption du plan Baker II, les Etats-Unis avaient arraché, durant l’année 2002/03, 6 à 7 concessions du Maroc (Radio Sawa , la visite du e ministre des Affaires étrangères Sylvain Shalom, le Maroc rajouté sur la liste de la coalition internationale contre Saddam etc..)

On peut nous rétorquer que les Républicains disposent de la majorité au sénat, et toute abrogation besoin du vote du congrès.

On peut rétorquer aussi qu’on voit mal un président américain mettre fin à une décision favorable à Israël 

Au-delà de cette argutie juridique et de de cette préoccupation d'opportunité, le Maroc n'est pas à l'abri d'une surprise comme la puissance impériale a l'habitude de réserver à ses alliés / vassaux...

A quel prix ? 

La justice internationale est sacrifiée sur l'autel de la realpolitik !! 

Et de se trouver dans un camp en perte de vitesse, notamment au Moyen-Orient. 

On peut se tromper, mais le jeu en va-t-il la chandelle ?

Par ailleurs, l’Amérique est un mauvais allié ; à travers l’histoire, ils ont toujours soit abandonné leur alliés/vassaux (les Vietnamiens du Sud en avril 1975, Iran du Shah en 1979, ou tout récemment les Kurdes du Nord de la Syrie) soit au "mieux" ils les ont malmenés (Trump avec les Rois du Golfe).

Le secrétaire d’Etat américain  John Foster Dulles aurait dit   "que  les Etats-Unis n’ont pas d’amis  permanents, d’ennemis permanents mais uniquement des intérêts  permanents " [5]

Ça peut paraitre péremptoire mais fonder une politique extérieure ou attendre un soutien sincère et conséquent des Américains c’est miser sur un cheval perdant !

C’est une erreur stratégique.

Pourquoi ? 

Les Etats-Unis l’Amérique, pour des raisons diverses –leur déclin selon Emanuel Todd 2002[6]-, sont en retrait de la région du Moyen-Orient et Israël ne dispose plus de la même supériorité technologique et militaire face à un bloc d’Etats et de mouvements de résistance dirigés par l’Iran et qui a le vent en poupe et ce malgré les sanctions et diverses pressions américaines.  

Un nouveau rapport de forces et une nouvelle configuration au Moyen-Orient

En effet, à la faveur du faux printemps arabe, de la guerre civile en Syrie, et grâce à l’implication déterminante de l’Iran, du Hezbollah, de la résistance de l’Etat syrien, et à l’intervention russe à partir de septembre 2015, la stratégie, occidentale s’est ensablée dans la région du Moyen-Orient.

Si le bloc iranien n’a pas encore totalement gagné, la partie occidentale avec la complicité des pays du Golfe et de la Turquie n’ont pas, en revanche, réussi à imposer leur plan de domination.

Deux questions essentielles sont, désormais, posées :

 L’existence même d’Israël et le départ des Américains de la région du Moyen- Orient.

Certains diront que c’est un fantasme et qu’on est en train de prendre des vessies pour des lanternes !!

C’est possible.

N’empêche que la géopolitique régionale connait de profondes mutations.

Davantage au niveau mondial. 

Et le Maroc dans tout ça ?   

Le Maroc qui a fait le choix du vaccin chinois, a-t-il   intérêt à continuer à   s’accrocher au wagon américain ?   

 



[1] Pour le texte intégral du communiqué, voir le lien suivant : https://www.hespress.com/orbites/492101.html

[2] Ils ont été créés en septembre 1994 dans le sillage des accords d’Oslo et supprimé en octobre 2002, suite à l’Intifada II.

[3] Voir notre article sur le processus de normalisation des pays du Golfe avec Israël ; ISREAL - EAU/TRAITE DE PAIX ? Abou Dhabi, Manama, Riad…… et peut être Qatar et le Soudan…La fin d’un monde ? Le monde arabe ! http://www.sciencepo.ma/2020/09/isreal-eau-bahrein-traite-de-paix-pr-b.html .

[4] Lesdits ouvrages portent sur la décolonisation, la question des frontières, les mouvement d libération nationale et les conflits entre Etats :  L’Organisation des Nations Unies  et les mouvements de libertion en Afrique , these de 3ème cycle , Grenoble , 1979,389 p.,Intangibilités des frontières coloniales et espace étatique en Afrique, préface de Mohamed Bennani et postface d’Amadou Mahtar M’bow, Paris, L.G.D.J, 1989,225p.,Le Sahara marocain : une décolonisation pas comme les autres, Rabat, Collection Confluentes, 1991, 186 p.,La question saharienne : du référendum à la troisième voie, Ed. Confluences, Rabat, 2002, 240 p.La question saharienne, Histoire d’une décolonisation pas comme les autres : Repères historiques décolonisation, autonomie (avril 2009, Ed. Afrique Orient.).

 [5] En fait elle est empruntée au Lord Palmerston (1848).

[6] Emmanuel TODD, "Après l’empire : Essai sur la décomposition du système américain", Ed.Gallimard, 2002,237p.


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