janvier 2021





                      Mank : un voyage cinéphile dans les coulisses de Hollywood

  Pr.   Mohammed Bakrim

Poursuivant sa stratégie pour séduire les cinéphiles, adeptes du cinéma d’auteur et de la projection en salle, la plateforme Netflix vient de leur proposer la programmation de Mank, le nouveau film, très attendu, de David Fincher.  Ainsi après le succès de Roma de Alfonso Cuaron, Irishman de Martin Scorsese ou encore dernièrement Les sept de Chicago d’Aaron Sorkin, avec David Fincher, c’est une valeur sûre du cinéma américain qui rejoint ce brillant et séduisant programme. Fincher  c’est l’auteur de films cultes de la planète cinéphile ; cela va d’Alien à Gone girl en passant par Seven, Fight club, Zodiac, L’étrange histoire de Benjamin Button...Il avait aussi signé pour Netflix un des épisodes de la célèbre série,  House of cards. Pour continuer cet engouement cinéphile, on annonce également l’arrivée bientôt de David Lynch dans ce qu’on présente comme un « projet mystérieux », série ? Film ?

Cependant cette stratégie d’ouverture cinéphile bute sur une discrimination née du découpage régional qui oriente la programmation cinéma de la plateforme et ne traite pas ses abonnés comme des adultes libres dans leurs choix. Ainsi un abonné marocain n’accède pas automatiquement aux titres proposés aux abonnés européens. Ce que nous recevons au Maroc passe d’abord par un filtrage. La plateforme exerce même une sorte de tutelle culturelle sur les « abonnés du sud » en confiant à l’algorithme le soin de leur programmation selon  des critères marqués par la tendance « Cultural studies ». Je cite comme exemple récent, le film marocain Much loved qui n’est disponible que dans certaines régions. Comme si la plateforme prolongeait et cautionnait, sur le territoire marocain, l’interdiction du film décidée à l’époque…

Mank est une plongée dans le Hollywood des années 1930. Un voyage effectivement cinéphile qui fait appel à la culture cinématographique du spectateur. Il est construit autour de la genèse du film, référence absolue des cinéphiles, Citizen Kane d’Orson Welles. C’est un film qui est cité périodiquement comme le meilleur film de l’histoire du cinéma et beaucoup de théoriciens le considèrent comme le moment qui a ouvert la voie à la modernité cinématographique. André Bazin écrit par exemple, dans son livre Qu’est-ce que le cinéma ? : « Orson Welles a restitué à l’illusion cinématographique une qualité fondamentale du réel : sa continuité ». Une continuité qui sera restituée avec une exploitation optimale des possibilités d’expression qu’offre le cinéma notamment à travers deux procédés : la profondeur de champ et le plan séquence. Nous les retrouverons déclinés comme des clins d’œil à Citizen Kane dans Mank. Certes David Fincher revient sur  l’histoire de la naissance du film à partir du point de vue de son scénariste tout en mettant l’image au service de ce retour vers cette révolution cinématographique. Oui, hommage au scénariste, d’abord comme une réconciliation avec le père. C’est le père Fincher en effet qui a écrit le script de Mank. Et il faut  comprendre « Mank » comme le diminutif de Mankiewicz. Il ne s’agit pas de Joseph Mankiewicz, le célèbre tâcheron hollywoodien, réalisateur de Eve, Cléopâtre et surtout du magnifique La comtesse aux pieds nus…mais de son frère Hermann, chroniqueur et scénariste.  Alcoolique, marginal mais grande plume qui fera la rencontre décisive de sa vie avec Orson Welles. Celui-ci jeune prodige, génie qui a déjà séduit Hollywood à l’âge de 24 ans. La RKO en crise va faire appel à lui pour une sorte d’opération de sauvetage d’un studio en déclin. Welles va imposer une règle de travail dans son contrat qui sera le credo de ce que l’on appellera le cinéma d’auteur : aucune supervision  de la part des producteurs ;  le cinéaste fera le film de son choix ; le sujet de son choix ; et les collaborateurs de son choix. Appliquant cette règle à la lettre, Orson Welles choisira pour écrire le scénario Hermann Mankiewicz. C’est le récit de cette collaboration exceptionnelle que raconte le film de Fincher. Le film d’une approche ardue est en effet construit à l’image de son film de référence avec d’abord une éblouissante image en noir et blanc et un schéma narratif qui reprend la structure labyrinthique de Citizen Kane avec le recours itératif au flashback présenté comme dans une page écrite du scénario. Mais c’est surtout au niveau de la mise en scène que ce jeu de miroir fascine. J’en prends comme exemple, la séquence d’ouverture où l’on voit la mise en place du contrat avec l’installation du scénariste Mankiewicz dans un ranch loin de la ville où il est sommé de rédiger son script en 60 jours. La séquence au niveau de l’image n’est pas sans rappeler la séquence mythique où des représentants de la banque viennent arracher l’enfant Kane pour l’emmener vers son destin fabuleux. Chaque plan n’est plus l’illustration d’une seule idée, d’un seul sujet avec des dialogues en champ-contre champ mais le lieu d’un rapport de forces avec une architecture de l’espace gérée par une caméra qui épouse des angles inédits (des plongées et contre-plongées ; un éclairage qui découpe l’espace…), invitant le spectateur à un effort constant sur la voie de la reconstruction du sens.








1979 : L’ANNEE QUI A FAIT LE MONDE

Les BONNES FEUILLES

Extrait de : Corona, mondialisation et dérèglement du monde :

Entre extinction et survie de l’humain

Pr. Abdeloumoughit Benmessaoud TREDANO

Professeur de science politique et de géopolitique

Université Mohamed V. Rabat

 

« Il y a des années creuses, sans évènement majeur ; le monde s’est mis entre parenthèse. Il est aussi des années fastes, charnière … Le XXème en est prodigue, marqué par les conflits mondiaux 1914- 1918, 1939-1945.On ajoutera 1968 évidemment 1989. A ce tableau il manque cependant une année tout aussi décisive, qui nous concerne au premier chef : 1979 »[1].

" …Ce qui m’a amené à évoquer, une fois encore, ce que j’ai  appelé  « l’année du grand retournement » -1979.L’observateur désespérément rationnel que je suis n’accorde à ce nombre aucune vertu cachée ; s’il vient souvent sous ma plume ,c’est que des évènements significatifs ont eu lieu cette année-là, ou à ses alentours , qui ont marqué un tournant , et parfois une rupture , dans le cours de l’Histoire " dit Amin Maalouf  dans son livre sur le naufrage des civilisation .[2]

"L’incroyable année 1979, renchérit un autre, a vu se succéder des évènements qui ont changé le cours de notre histoire : la révolution iranienne, les  accords de Camp David, la prise d’otages à la Mecque et de l’ambassade américaine à Téhéran et enfin l’invasion soviétique de l’Afghanistan .En quelques mois , le Moyen-Orient a basculé et le monde entier avec lui .."[3]

Ces différents propos montrent, si besoin est, l’importance de cette année dans la chronologie des évènements mondiaux et surtout une certaine prise de conscience tardive du rôle qu’elle a joué et continue à le faire dans l’évolution du monde.

En effet, personne n’accordait une importance démesurée à cette date …

Preuves en est : peu d’écrits. On s’est rappelé cette date seulement en 2019[4] ; quarante après.

A notre connaissance,  dans la littérature française du moins , on a relevé  à peines six textes , un documentaire et deux livres[5] qui ont traité de l’importance de cette année.[6]

Les titres de ces articles sont à eux seuls largement significatifs :

"1979,l’année où tout a commencé "  [7] ,  " L’année où le monde a changé "[8] ,

  "   Notre époque s’est dessinée en 1979 " [9] ; ces textes sont, en effet ,  unanimes à souligner , avec quarante  ans  de recul, l’importance révélée de l’année 1979.

« L’année 1979 est définitivement une année-charnière, comme la fin d’un cycle. Elle scelle le sort des dernières utopies. Le monde prend une pelle et enterre à la hâte les cadavres encore fumants de nos illusions perdues. Après 1979, rien ne sera plus vraiment comme avant » [10], c’est  ce qu’on  relève dans l’accroche  d’une interview accordée  par  l’académicien Amin Maalouf à un magazine.

Le géopoliticien Gérard Chaliand , quant à lui , parle de l'année 1979 comme année structurante .[11]

A l’époque personne n’imaginait que l’année 1979 allait structurer l’évolution du monde et elle continuera à le faire d’une manière tragique !

Cette importance, certes reconnue tardivement, est due au fait que des évènements multiples et surtout de nature différente l’ont marqué ; ils sont d’ordre politique, géopolitique, militaire, religieux et culturel.

Personne ne soupçonnait que le lien de cause à effet allait se construire au fil des ans.

Les évènements de l’année 1979

Première observation que l’on peut   faire c’est justement l’absence apparente de liens de cause à effet entre l’ensemble de ces évènements.

 En fait, les évènements ayant marqué cette année ne sont pas cloisonnés, ils ont interagi pour générer   les effets de boule de neige qu’ils ont provoqués.

Au fait de quoi s’agit-il ?

On peut citer parmi les évènements [12] ayant  marqué cette année ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont influé fortement  sur le cours de l’évolution de l’ordre international depuis 40 ans. 

*     En janvier 1979, la rencontre entre quatre puissances (les USA, la France, la Grande Bretagne et l’Allemagne) à Guadeloupe : objet la préparation du G7 ; dommage collatéral : elles ont validé la proposition du président français, V. Giscard d’Estaing, relative à   l’exil du Shah.

*L’avènement de la révolution iranienne et l’arrivé de Khomeiny à Téhéran après quelques mois d’exil en France

*2ème choc pétrolier. Le nucléaire retrouve sa nécessité et sa légitimité.

* Référendum, organisé le 31 mars 1979, pour l’installation d’une république islamique.

*       En janvier 1979, Deng Xiaoping se rend aux Etats-Unis ; c’est le   début d’un changement de jeu d’alliance. Nixon était déjà en Chine pendant que les Etats Unis pataugeant dans  le bourbier vietnamien moins de 10 ans après, les deux pays rétablissent leurs relations diplomatiques et la coopération est telle qu’elle a atteint l’installation   de base d’écoutes en Chine   pour espionner les soviétiques[13]

   A deux reprises les présidents Reagan et Bush voulaient remettre en cause cette coopération, ils se sont ravisés sachant l’intérêt qu’ils pouvaient en tirer.

 

*       En janvier 1979 , durant le   voyage du pape Jean Paul II pour le Mexique,  Il pensait déjà à sa croisade contre le communisme en programmant sa visite en Pologne en juin 1979[14].   

*     Mars 1979 :   l’accord de paix entre l’Egypte et Israël ; il s’agit des accords de Camp David conclus en 1978 et signés en mars 1979.

Le secrétaire américain, Henri Kissinger, aurait dit, la guerre sans l’Egypte n’est pas possible et la paix sans la Syrie l’est pas aussi ; ce qui explique en partie l’absence de perspectives de paix surtout avec l’entêtement de la droite et l’extrême droite israéliennes depuis vingt ans. 

Le retrait du champ de bataille de l’Egypte , traduit par son affaiblissement et l’émergence de deux puissances régionales concurrentes en l’occurrence l’Iran chiite et l’Arabie Saoudite sunnite ; la guerre des religions a pris racine   dans ce contexte encouragé en cela par les différentes interventions occidentales dans la région du Moyen-Orient ; l’agression américaine en Irak ( 2003)  et l’intervention de l’ensemble du bloc occidental en Syrie depuis 2011 ,  avec la complicité et  l’implication des pays du Golfe ( Arabie , EAU, et  Qatar ) et la Turquie,   en sont  la plus importante et la plus  déterminante dans le chaos que connait la région . 

Thatchérisme et Reaganisme : un autre conservatisme

*     En mai, Margaret Thatcher arrive au pouvoir avec une nouvelle vision de l’économie et du monde. Quelques mois après, en novembre 1980, Ronald Reagan   est lui aussi est élu à la présidence américaine. Tous deux vont mener une croisade contre le communisme et contribué à propager une idéologie ultralibérale dans leurs pays respectifs et dans le monde.

*     16 juillet 1979 Saddam Hussein accède à la présidence en Irak.

*     Défaite des Khmers rouges au Cambodge avec l’entrée des Vietnamiens dans le pays. 

*       En Juillet 1979 : 44 scientifiques –après les préconisations du club de Rome et des interpellations de René Dumont -   ont remis à Jimmy Carter un rapport sur l’environnement : leur diagnostic disait, la même chose ; si ça continue c’est la catastrophe assurée !!

*     La prise des 52 otages américains à Téhéran pendant 444 jours. Fait qui explique, en partie, l’antagonisme persistant entre l’Iran et les Etats Unis.

*       20 novembre -4 décembre :  la prise d’otages dans de la Grande mosquée de la Mecque par des islamiste saoudiens extrémistes .Pour éviter d’être dépassé par cet extrémisme religieux , Riad  a  enfourché   le cheval   de la doctrine wahhabite avec plus d’application et de méthode .[15]

Début de la guerre contre l’URSS de la part des USA et leurs alliés

*     Décembre 1979, l’invasion de l’Afghanistan par les soviétiques ; c’est leur Vietnam à eux comme le souhaitait et le voulait le duo anglo-américain (Margaret Thatcher et Ronald Reagan).

Tout a été mobilisé pour les y enfoncer.

On peut citer, entre autres, les actions américaines suivantes :

*En Afghanistan : armement américain (missile Stinger ) , financement des pays pétroliers, et mobilisation des Moudjahidines dans tous les pays arabo-musulmans.

*Dans les ex-colonies portugaises : une politique de containment effectuée par Les USA contre la présence sovièto –cubaine

*La guerre des Etoiles : obliger les soviétiques à suivre une course à l’armement que leur économie ne pouvait pas supporter.

*La guerre pétrolière :  le 1er contre-choc pétrolier au milieu des années 80, les Américains ont poussé l’Arabie saoudite à noyer le marché pétrolier par une offre importante   . Résultats :  un baril à 10$ …Avec des conséquences néfastes sur l’économie l’URSS, dépendant de l’exportation de cette énergie. Tout cela est le fait du président américain Ronald Reagan et le président G. Bush père pendant les trois mandats républicains (1980 /1992).

Deux conservatismes

Après les avoir cité, on serait enclin de se poser la légitime question sur le lien existant entre des évènements aussi divers et d’inégale importance.

Pour mieux les appréhender et voir l’impact qu’ils ont eu sur l’évolution du monde, il importe de les classer ; on peut le faire de la manière suivante :

Ils sont d’ordre religieux : on peut y mettre la révolution iranienne, la prise d’otages à la Mecque, le rôle du Pape jean Paul II en Pologne.

Ces faits conjugués, avec l’invasion de l’Afghanistan, ont fait le lit au conservatisme religieux et par ricochet ont contribué, du moins dans le monde arabo-musulman, à la naissance de l’islam politique et donc de l’apparition d’un "terrorisme" lié à l’Islam.

Autre phénomène, d’ordre économique, non moins important, c’est l’émergence d’une idéologie ultralibérale   au niveau du mode de conception, de production et de distribution dans le système capitaliste. ; les deux chantres et les porte-voix de cette idéologie ne sont autres que les dirigeants anglais et américains en l’occurrence   Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Quarante durant, ce système de pensée, de production a dominé le monde avec tous les dégâts et le désordre mondial actuel que l’on observe et qui ont font le lit de tous les extrémismes de tout ordre !!

L’écrivain Amin Maalouf a parlé de deux conservatismes[16] : l’un religieux préconisé par l’Iran  et l’Arabie saoudite  et l’autre d’ordre  économique conçu et diffusé par les anglo-américains.  

Il reste un évènement d’ordre politique et géopolitique qui est à l’origine d’un grand chambardement au Moyen-Orient.

Les accords de Camp David   négociés en 1978 et signés en 1979.

Ces accords, avec l’effacement de l’Egypte, ont changé les rapports de force dans le conflit entre Israël et le monde arabe en faveur du premier et ont permis à ‘l’Iran et l’Arabie saoudite de s’imposer dans la région moyen-orientale.

Depuis, le conflit qui opposait les Palestiniens à une entité occupante en l’espèce Israël s’est progressivement effacé au profit d’une guerre de religion et de la diffusion d’un terrorisme nourri par les frustrations  nées, entre autres ,  des défaites arabes répétées  , de la faillite des  élites dans ce monde ,  de l’agression permanente occidentale contre ce dernier .[17] 

          Pour conclure ce développement sur l’année 1979, on peut soutenir Il n’y a pas eu de concertation et /ou de plan préétabli par les acteurs de l’ensemble de ces évènements. Il n’y a pas eu, non plus de complot contre l’humanité qui serait le fruit d’un "cabinet noir".

Ce n’est que l’évolution normale des évènements qui par un effet d’osmose et d’interactions a fait que l’année 1979 s’est révélée, après coup, comme fortement structurante de l’ordre international. 

Nous continuerons à vivre les soubresauts et les effets sismiques provoqués par ces faits épars qui sont à l’origine de profondes mutations dont la suite demeure impénétrable et imprévisible. 

L’année 1989   qui est à la fois l’enfant naturel des évènements relevés et révélés en 1979 mais aussi le déclencheur d’un nouveau processus. 

 

 

 

 

 

 



[1] François Guillaume Lorrain, https://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/1979-l-annee-ou-tout-a-commence-15-07-2019-2324537_1913.php

 

[2] Op. cit. p. 218.

[3] Yvonnick Denoël, " 1979, guerres secrètes au Moyen-Orient, Ed. Chronos, 2019,255 p.

[4] Sauf une interview donnée par le géopoliticien Gérard Chaliand où il montrait en 2013 déjà l’importance de cette année. 

[5] Il s’agit du livre de Yvonnick Denoël et d’Amin Maalouf.  Encore qu’ils ne traitent pas cette année d’une manière directe.

[6] C’est cette insuffisance d’intérêt à cette année qui nous a incité à penser à préparer un ouvrage traitant d’une manière plus approfondie son rôle déterminant sur l’évolution du monde.

[11] https://www.letemps.ch/monde/epoque-sest-dessinee-1979

[13] 13 Voir le documentaire, 1979, l’année qui a changé le monde, au niveau d’une heure 20 minutes

://www.youtube.com/watch?v=JpEq8cn6lRY.

 

[14] L’année qui a changé le monde, https://www.youtube.com/watch ? v=JpEq8cn6lRY

 

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1172305/pape-jean-paul-pologne-histoire-archives

[15] Sur cet aspect-là voir l’excellent ouvrage de Pierre Conesa, Dr. Saoud et Mr. Djihad. La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite, Robert Laffont, 2016, 307 pages. 

[16] Voir son essai sur le naufrage des civilisations, op. cit.

[17] Robert Fisk le grand reporter britannique et spécialiste du Moyen-Orient    -qui vient de mourir-  parlait de la grande guerre pour la civilisation. Op. cit.

 








           Remunicipaliser la gestion des Services Publics

 Pr. Mohamed Saïd Saadi. Economiste et ancien ministre

 

   (Tribune parue dans le dernier Numéro du magazine marocain Tel Quel du 15/1/2021)

 Les dernières inondations qui ont frappé le Grand Casablanca (y compris la ville de Mohammedia) ont généré d’énormes souffrances humaines et des dégâts matériels considérables. En même temps, elles ont mis á nu les multiples défaillances et les dysfonctionnements de la gestion déléguée des services publics locaux, notamment en matière d’infrastructures. Ces derniers avaient déjà été mis en exergue et analysés tant par des chercheurs que par la Cour des Comptes et le Conseil économique, social et environnemental (CESE). Pour ce qui est de Casablanca, le seul rapport disponible á cet effet est constitué par l’audit des exercices 1997-2006 ayant servi á la révision du contrat de gestion déléguée entre la Communauté Urbaine de Casablanca et la Lyonnaise des Eaux, filiale du groupe Suez. Il y est mentionné les manquements suivants de la part de la société délégataire : un important déficit en matière d’investissements, La distribution anticipée de dividendes, des abus en matière d’assistance technique, des retards dans la libération du capital social, la création d’une société filiale en infraction aux dispositions du contrat de gestion déléguée, la non-réalisation des engagements en matière de branchements sociaux, etc.

Au vu des inondations récurrentes dans le Grand Casablanca, il n’est pas exagéré d’affirmer que le sous-investissement en matière d’infrastructures continue d’être l’une des principales tares de la gestion déléguée des services d’électricité. Ainsi, La Lydec reconnaît qu‘elle est incapable de financer les besoins en infrastructures á l’horizon 2027, le gros des financements devant être apporté, selon elle, par l’autorité délégante. Pourtant, l’une des raisons même de la privatisation des services publics, notamment ceux intensifs en investissements d’infrastructure, réside dans l’apport de financements par le secteur privé. A ce titre, le gestionnaire délégué a engrangé des profits conséquents depuis 1997, date de la signature du contrat de gestion déléguée, dont il a préféré distribuer une bonne partie, sinon la totalité. Par ailleurs, l’urbanisation continue du Grand Casablanca aidant, le chiffre d’affaires a pratiquement doublé durant les deux dernières décennies, passant de 3,8 milliards de dhs en 2004 á 7,5 milliards en 2019. Par contre, les effectifs n’ont évolué qu’á la marge (3252 en 2004 contre 3491 en 2020), ce qui signifie que la Lydec a engrangé des gains de productivité substantiels qui n’ont pas profité aux travailleurs, et encore moins aux consommateurs casablancais- les tarifs de l’eau potable, de l’électricité et de l’assainissement évoluant á sens unique, c’est-á-dire á la hausse.

Dans ces conditions, se pose la question du rôle de l’autorité délégante- le Conseil de la ville pour Casablanca en l’occurrence - qui est censée représenter les citoyens et défendre leur droit á des services publics de qualité. Or, de ce point de vue, le Conseil de la ville a été totalement défaillant, et ce, á plus d’un titre. D’abord, il a été incapable de faire respecter la périodicité quinquennale de la révision du contrat de gestion déléguée, cette dernière n’ayant eu lieu qu’une seule fois en l’espace de 24 ans !! Ceci revient á s’interroger sur la volonté et les compétences des édiles locaux pour gérer une métropole dont le développement s’accompagne d’énormes disparités sociales et spatiales. Ensuite, les organes destinés á assurer le suivi et le monitoring du contrat de gestion déléguée brillent par leur inefficacité et leur manque de communication et de transparence. Á titre d’exemple, le “Service permanent de contrôle” est domicilié au sein même du siège de la société délégataire qu’il est censé contrôler !! Qui plus est, ses besoins sont pris en charge par la Lydec elle-même, trahissant un conflit d’intérêt flagrant. Enfin, la régulation de ce type de privatisation est une tâche qui est rendue difficile par le rapport de force déséquilibré entre une firme multinationale aux moyens financiers et technologiques énormes et une collectivité locale á faible légitimité populaire et aux moyens rachitiques. Rapport de force qui est d’ailleurs accentué par l’asymétrie d’information existant entre les deux entités.

Dans ces conditions, il est tout á fait légitime de penser á une alternative á la gestion déléguée des services publics locaux. A ce titre, il est important de relever que plusieurs villes tant au Nord qu‘au Sud de la planète, et non des moindres (Paris, Berlin, Buenos Aires…), ont procédé par exemple á la remunicipalisation des services d’eau et d’assainissement, au sens du transfert de ces derniers á la propriété publique et au contrôle démocratique et citoyen. Pour ce faire, des partenariats public-public sont tout á fait possibles entre par exemple le Conseil de la ville de Casablanca et l’Office National de l’Électricité et de l’Eau potable- ONEE (qui continue d’ailleurs d’assurer les services d’eau et d’électricité dans une partie de la ville jusqu’á aujourd’hui !) et la Caisse de Dépôts et de Gestion. Ces partenariats devraient être ouverts á la société civile et aux représentants des travailleurs. Il va sans dire qu’une telle perspective ne saurait se réaliser en l’absence d’une véritable démocratie locale, participative et citoyenne.

                                                       Mohammed Saïd Saadi, économiste et ancien élu de Casablanca

 



 

La reconnaissance de la marocanité du Sahara :

un tournant qui promet

CHIGUER Mohammed

Président du centre d’Etudes et de Recherches Aziz Belal (CERAB)

 

 

La reconnaissance par l’administration américaine de la marocanité du Sahara et la décision de l’Etat marocain de reprendre les relations avec l’Etat d’Israël, interrompues au début de ce millénaire, ont fait couler beaucoup d’encre. Globalement, les réactions ont oscillé entre l’approbation et la réprobation.

Ceux qui ont approuvé font valoir l’importance que revêt la reconnaissance de la marocanité du Sahara par un pays aussi important que les Etats Unis qui, non seulement, est la première puissance mondiale, mais aussi et surtout membre du conseil de sécurité. Ceux qui ont désapprouvé, voient dans la normalisation des relations du Maroc avec Israël, une déviation de la ligne de conduite qui a toujours été celle du Maroc depuis qu’il a rompu ses relations avec l’Etat d’Israël.

Cette controverse est improductive et ne fait que nourrir les malentendus, entretenir les hostilités et générer du ressentiment. Son caractère récurrent (Camp David, Oslo, etc.) s’explique par l’absence du débat démocratique. Ce n’est pas par hasard si le monde arabe se démarque par son despotisme oriental, son absolutisme et son autoritarisme. Il a tourné le dos à la Raison et s’est détourné de la modernité. De fait, malgré ses atouts qui le prédisposent à jouer dans la cour des grands et à agir en tant que faiseur de l’histoire, il sombre dans une inquiétante léthargie.

Que traduit cette controverse si ce n’est l’incapacité de ce monde arabe à transcender le catégoriel. D’ailleurs, il est condamné à subir l’humiliation et à supporter les caprices de ses soi-disant protecteurs, tant qu’il ne repense pas son rapport au temps et n’arrive pas à se remettre en question. La Palestine de 1948 n’est plus la Palestine de 2021. Que d’échecs ! Le boycott d’Israël, comme la normalisation initiée très tôt par la Turquie et suivie par l’Egypte et la Jordanie, n’ont pas empêché cet Etat spoliateur à faire valoir « la légitime défense » pour poursuivre sa politique expansionniste et justifier ses actes barbares et sa politique d’apartheid. Ce qui importe pour lui est de mettre à contribution le temps pour faire avaler aux palestiniens des couleuvres. Sans le renversement, ou du moins, un rééquilibrage des rapports de force, Gaza restera une prison à ciel ouvert et la Cisjordanie disparaitra sous le poids des colonies.

Il va sans dire que ce renversement restera un vœu pieux tant que les régimes arabes conçoivent l’adversaire horizontalement et s’opposent, ainsi, mutuellement. A dire vrai, cette manière de concevoir l’horizontalité a fait de ces régimes une nouvelle version de « Moulouk tawaif ».

Force est de constater que cette conception de l’horizontalité fragilise le monde arabe et l’empêche d’évoluer vers une intégration régionale. Le dossier du Sahara est un exemple édifiant de la manière dont l’horizontalité est perçue. Au lieu de constituer une force, en favorisant l’édification du grand Maghreb, elle est source de divergence et de tentions.

Le conflit du Sahara a trop duré. Toutes les tentatives du Maroc pour ramener le régime algérien à de meilleurs sentiments se sont heurtées à l’intransigeance de ce dernier (l’appel à l’ouverture des frontières, la main tendue, l’autonomie pour les provinces du sud). En s’accrochant au référendum, que l’ONU a abandonné, le régime algérien cherche à éterniser le conflit et fait preuve de son incapacité à renouveler son logiciel pour se mettre au diapason avec le monde d’aujourd’hui.

Faut-il rappeler que le conflit du Sahara est le produit d’une époque révolue où le monde arabe était divisé en deux blocs opposés : les panarabistes, constitués de régimes militaires qui se sont alliés au bloc de l’Est, et les « islamistes », constitués, essentiellement, de régimes monarchiques d’obédience occidentale. Le panarabisme, comme l’islamisme, sont deux « idéologies locales » conçues pour se prémunir contre l’universalisme.

Les régimes militaires qui se voulaient progressistes et à coloration soi-disant socialiste, se sont constitués en front de refus non pour faire triompher la cause palestinienne, mais pour s’en servir en vue de consacrer leur autoritarisme voire leur despotisme, légitimer leur animosité vis-à-vis des régimes dits islamiques qui leur faisaient de la résistance ou qui leur disputaient le leadership et justifier, en conséquence, leur hégémonisme et les manœuvres qu’ils entreprenaient pour  les déstabiliser.

 Le régime militaire égyptien a mené une guerre au Yémen et s’est allié au régime militaire algérien lors de la guerre des sables. Ce dernier s’est associé au régime de Kadhafi, pour récupérer le POLISARIO et en faire un « caillou dans les souliers du Maroc ». Le régime de Saddam s’est lancé dans une guerre par procuration, contre les Ayatollahs qui venaient juste de destituer le Chah, considéré comme gendarme de l’impérialisme. Al Assad a mobilisé ses troupes pour mettre le Liban sous protectorat syrienne.

Ces agissements qui se sont révélé un gouffre financier, ont eu des effets désastreux sur les peuples de ces pays, en particulier, et sur la région en général. L’Irak a été détruit, la Syrie a été mise à genoux, la Libye fait l’objet d’une guerre fratricide et le Soudan a été amputé de son sud et s’est trouvé au banc des nations. Seuls les régimes militaires égyptien et algérien ont pu survivre. Le premier parce qu’il est entré dans les rangs très tôt, en signant les accords de Camp David, et en s’alignant sur les positions anti-démocratiques des monarchies du Golfe suite au printemps arabe. Le régime militaire algérien semble bénéficier d’une certaine bienveillance après avoir interrompu le processus démocratique et écarté, en conséquence, l’épouvantail islamiste que craignait l’Europe en particulier. Néanmoins, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis la fin de la décennie noire.

Ainsi, le Hirak qui a été contraint au confinement suite à la COVID19, a été un avertissement à la junte militaire pour qu’elle se retire dans ses casernes avec les honneurs. D’ailleurs, le taux d’abstention lors du référendum sur la nouvelle constitution, ne lui a laissé qu’une seule et unique légitimité, à savoir la légitimité des armes. Or, la reconnaissance par les Etats-Unis de la marocanité du Sahara, est à même de remettre en cause cette légitimité en réduisant davantage sa marge de manœuvre pour se maintenir au pouvoir.

Les régimes autoritaires et despotiques sont inéluctablement voués à l’échec. La quasi-totalité des régimes militaires arabes ont disparu. En Afrique, la légitimité par les armes est bannie. Les régimes des généraux en Grèce, en Turquie et en Espagne ne sont plus que de mauvais souvenirs. Le régime algérien doit tirer les leçons de l’histoire et se retirer avec les honneurs en rétrocédant le pouvoir aux civils. Il devrait suivre l’exemple des militaires portugais (la révolution des œillets) et sud-coréens, et méditer le comportement de l’armée tunisienne lors du printemps arabe.

Avec la reconnaissance par les USA, de la marocanité du Sahara, qui est en fait une opération de recadrage, le double discours ne serait plus de mise. L’Algérie des généraux ne peut plus se cacher derrière un principe aussi noble que le droit des peuples à disposer d’eux –mêmes qu’elle veut, par ailleurs, sélectif. Elle l’exige pour le Sahara marocain, mais refuse de l’accorder à la Kabylie qui n’a cessé de réclamer son droit à l’autodétermination. Les puissances, notamment celles qui ont un passé colonial dans la région qui auraient dû témoigner et rétablir le Maroc dans ses droits, devraient sortir du bois.

 Cette reconnaissance profite, objectivement, à l’ensemble des pays du Maghreb et par ricochet à la cause palestinienne. Elle peut contribuer à l ’accélération du règlement du conflit du Sahara ; règlement qui est de nature à ouvrir de nouvelles perspectives pour reprendre la construction du Grand Maghreb ; prélude à un rééquilibrage des rapports de force dans la région de l’Afrique du Nord et du Moyen Orient.

La position américaine interpelle le régime militaire algérien pour reconsidérer son objectif d’encercler le Maroc et le couper du reste de l’Afrique, son prolongement naturel et profondeur stratégique. Elle l’incite, implicitement, à s’engager dans   une solution négociée qui préserve l’avenir.

En fait, les deux Etats voisins sont condamnés à s’entendre. Ils finiront par se mettre autour d’une table de négociation tôt ou tard, en vue de dissiper les équivoques et les malentendus et régler ainsi, tous les litiges et les problèmes qui les opposent.  Le Maroc s’est déclaré disposé à aller dans ce sens (discours royal ;2018) en tendant la main que le régime militaire algérien ne s’est pas empressé à prendre. Ce dernier doit donc, assumer les conséquences de son obstination et reconnaitre sa responsabilité pleine et entière de l’état où se trouve actuellement la région. Le Maroc n’a fait jouer la carte des Etats-Unis et d’Israël qu’après avoir épuisé tous les recours dont il disposait pour régler le conflit du Sahara. Reste à se demander si la position des Etats-Unis va amener le régime militaire algérien à changer son fusil d’épaule.

Il est peu probable que ce régime aille contre sa nature et accepte de faire son mea -culpa. Il serait plus enclin à une fuite en avant dans une tentative désespérée pour se faire une nouvelle légitimité. Cependant, là où croît le péril croît ce qui sauve. C’est pourquoi, il faut garder l’espoir tant que l’imprévisible relève du possible.

Rabat le 4/1/2021

 









Adieu Nour Eddine Saïl

Le premier maître

Pr. Mohammed Bakrim

« Il avait l’intelligence de Godard et l’humour de Woody Allen… »

Il était l’homme des défis et des challenges. Suffit-il de rappeler dans cette urgence qu’il est l’auteur d’un roman, L’ombre du chroniqueur (1990),  où il avait réussi la prouesse de rédiger un texte, de près  deux cents pages, sans recourir à la lettre « a ». Oui, c’est bien lui qu’on vient de perdre, Monsieur Nour Eddine  Saïl ; l’homme aux multiples talents, intellectuel au sens noble du mot. Toute une vie engagée au service du cinéma, sa passion qui a fait de lui l’une des références majeures de la cinéphilie à dimension internationale. Philosophe (il enseigne Kant dans des universités internationales), cinéphile, professionnel du cinéma (critique, auteur de scénario, producteur), homme de la télévision et théoricien de l’audiovisuel. Cet homme de toutes les batailles culturelles, vient de perdre son ultime combat contre le vilain virus. Qu’il repose en paix. Le repos du guerrier.

On ne peut réduire son apport à une seule dimension. Des ciné-clubs au festival international de Marrakech en passant par ses émissions de radio, sa contribution à tvm, son rôle à Canal plus Horizons, son apport à la tête de 2M ou du CCM, Nour Eddine Saïl a marqué définitivement le paysage ausiovisuel et culturel de notre pays.  Il est tout simplement pour la génération, la mienne, qui est arrivée à l’université au début des années 1970, le premier maître. A l’image justement du héros du film Le premier maître d’Andrei Konchalovski (1955), un film phare du cinéma soviétique que Saïl nous a fait découvrir grâce à la dynalique qu’il avait instairé à la tête de la fédération des ciné-clubs des seventies notamment…

Les années 1970 qui resteront gravées en lettres/images indélébiles dans la mémoire des cinéphiles marocains. Le cinéma était non seulement vécu comme la pratique culturelle domainante chez les nouvelles élites urbaines (52 salles de cinéma dans la seule ville de Casablanaca) mais il était aussi le lieu ou plutôt le champ d’expression et de production d’un discours critique inédit puisant dans les acquis des sciences huamaines et dans le paradigme d’analyse produit par l’idéologie en vogue à l’poque, celle du marxime. Le  cinéma était une composante essentielle du champ culturel en tant que référence intellectuelle moderniste dans la mesure où la production locale proprement dite n’arrivait pas encore à s’imposer au sein du marché de circultation des objets symboliques…L’appartenance au cinéma signifiant l’adhésion à un projet qui s’inscrivait dans la modernité en symbiose avec un projet plus global. Disons celui de la gauche.

Une figure intellectuelle va très vite s’imposer comme emblème de cette période, c’est Nour Eddine Saïl. Il en était l’incarnation de par sa formation et ses engagements multiples. Il avait les outils qui en font l’homme de son temps ; philosophe nourri de Spinoza, Nietzche et Bergson ; marxiste, plutôt dans sa version du matérialisme dialectique que dogmatique ou mécanique ; tout cela porté par un riche background de culture arabo-islamique. Cinéphile, fin connaisseur du cinéma mondial, très tôt il était inscrit dans un vaste réseau international avec de fortes amitiés parmi les grands noms du cinéma mondial. En septembre 1970 il lance une revue au titre significatif : Cinéma 3.  Dans ses trois numéros on retrouve de grandes signatures (Alain Bergala,Guy Hennebelle…), des interviews avec des cinéastes d’Afrique, du monde arabe, et d’Amérique latine ; des textes de théorie (une célèbre contribution de Hamid Bennani sur psychanalyse et cinéma)…Le sommaire du premier numéro de « Cinéma 3» est une indication majeure : il y a un dossier sur le cinéma cubain ; un entretien avec Jean Rouch; le fonctionnement du sens dans le cinéma moderne ; évolution de recherches cinématographiques; filmographie palestinienne…Une information sur un tournage marocain, celui du film «Les enfants du Haouz » de (feu) Driss Karim.

Son terrain de prédilection sera principalement le ciné-club. « Les ciné-clubs étaient jusque-là contrôlés par des coopérants français dont l’intérêt pour le cinéma national était minimal, et organisés dans une « Fédération marocaine des ciné-clubs ». De retour de Beyrouth où il avait enseigné comme cadre de l’UNESCO et où il avait surtout côtoyé les militants palestiniens pratiquement dans le feu de l’action, il met en pratique ce qui constitue désormais sa raison d’être : « Très vite j’ai eu la conviction que le changement ne pouvait se faire qu’à travers l’action culturelle. Je le pense toujours ». C’est ainsi  qu’à son initiative en 1973 (mars), la FMCC est « marocanisée » et devient la « Fédération nationale des ciné-clubs du Maroc », la plus puissante d’Afrique. Elle parvient à fédérer plus de 40 000 adhérents (on s’amusait alors à dire que ce fut le plus grand « parti politique du Maroc ») ; portant les films souvent inédits et absents du circuit commercial dans les contrées les plus éloignées du pays.   N. Saïl en sera le  président pendant 10 ans. Une présidence qui a permis de réaliser d’énormes acquis. Grâce à son réseau international, la FNCCM pouvait avoir des films provenant de la cinémathèque d’Alger, l’une des plus dynamiques à l’époque ou de Paris grâce au soutien des Cahiers du cinéma qui n’hésitaient pas à envoyer leurs collaborateurs les plus prestigieux (cinéastes et critiques) pour animer des débats à Tanger, Meknès, ou Khouribga . C’était un levier puissant” reconnaît-il.  Nous passions les classiques du cinéma soviétique. Nous avons fait découvrir le très riche cinéma sud-américain aux Marocains.  Nous leur avons montré une autre facette du cinéma égyptien avec les films de Youssef Chahine. Mais jamais personne n’a osé m’interdire de dire tout ce que le cinéma mondial devait à John Ford ».

N. Saïl va être également l’initiateur d’une pratique qui va marquer l’histoire de la cinéphilie marocaine à savoir celle des pages « Cinéma » dans les grands quotidiens nationaux. Il avait ouvert la voie avec sa page hebdomadaire du quotidien « Maghreb-Informations », proche de la puissante centrale syndicale l’Union marocaine du travail (UMT) ; une page d’une grande teneur intellectuelle : je me souviens ainsi d’une célèbre interview de Godard sur trois numéros ; une lettre ouverte à Pasolini et surtout une ligne éditoriale bien pensée et bien fondée théoriquement pour défendre « le droit à l’existence d’un cinéma marocain et dénoncer sans ménagement les manœuvres mercantilistes et bassement « cinépicières » des distributeurs de films et des propriétaires de salles ».

L’autre événement cinéphilique qui marque la décennie est la création  des Rencontres des cinémas africains de Khouribga en mars 1977. L’alter ego de Carthage et d’Ouagadougou. Ce sera le premier festival de cinéma d’envergure internationale qui est organisé au Maroc (je ne tiens pas compte ici de l’éphémère festival du cinéma méditerranéen lancé par le ministre de l’information en 1968 et 1969 qui n’a pas eu de suite). Le festival   va connaître un franc succès malgré son destin qui demeure aléatoire. Il reste le festival le plus prisé des cinéphiles marocains et jouit d’une immense estime à travers le continent.  “À Khouribga, nous étions censés porter le cinéma à un public d’ouvriers. Nous n’avons pas rencontré d’ouvriers, mais nous avons tout de suite été reçus par la population mélangée de la ville, très fière d’accueillir un festival cinéphilique de qualité. Pas de paillettes ni de tapis rouge, mais des débats passionnés qui duraient jusqu’à pas d’heure, pour chacun des films projetés, comme c’est d’ailleurs toujours le cas » rappelle-t-il. Il faut juste préciser que ces débats cinéphiliques et ses séances de minuit sont animés par Nour Eddine Saïl lui-même.

Cet immense bagage culturel fera de lui la personnalité idoine quand il s’agit de donner une nouvelle dynamique à la télévision ou au cinéma. On fera appel à lui quand la Tvm tenta une ouverture au début des années 1980 ou quand il vint à la rescousse de 2M au début des années 2000 ou encore au CCM en 2003. Au festival international du film de Marrakech, il joua un rôle primordial pour défendre le cinéma marocain et globalement pour pousser dans le sens d’une diversité cinéphilique du festival. Bref, Il faut plus qu’un article de circonstances pour décrire cet acquis immense, ce dévouement sans faille pour le cinéma, pour son pays, pour ses proches et ses amis.

 Pour le définir ou plutôt tenter d’approcher son profil, j’aime souvent dire à mes amis « Saïl ? C’est l’intelligence de Godard et l’humour de Woody Allen ! »

16/12/2020


 

 

 










HOMMAGE A

MOHAMED FERHAT, UN PATRIOTE REVOLUTIONNAIRE

Mohamed  Khalil

 Le grand patriote et militant Mohamed Ferhat est décédé, vendredi 11 novembre 2011 à Rabat, après une vie politique, culturelle et médiatique, pleine d’apport au Maroc. Natif d’Essaouira le 21 juillet 1921, son patriotisme et sa conscience de classe l’avaient conduit, à la fleur de l’âge, à adhérer au Parti communiste marocain (PCM), dont il deviendra membre du Comité central en 1949, avant de siéger, juste après, au sein de son Bureau politique.

Il avait accepté, à l’époque, de quitter son métier d’enseignant pour devenir membre permanent du Parti, à côté d’Ali Yata et Abdeslam Bourquia, puis, un peu plus tard, d’Abdellah Layachi.

Avec feus Abdelkrim Benabdallah et Fkih Kouakji  (Haj Oubella), venu de Marrakech à Casablanca, et d’autres dirigeants de l’époque, il se contentera du SMIG salarial (20 francs par mois) versé par le Parti à ses permanents, pour se consacrer à à cette mission militante.

Il représentait, au niveau de la direction du PCM, la nouvelle vague de Marocains qui ont remplacé les communistes français et espagnols, après le départ des camarades Léon Sultan et Michel Mazzella, les deux figures de proue du Parti communiste français au Maghreb. Parmi la nouvelle génération, figurait Benomar Lahrach, qui deviendra en 1954 général au Vietnam et adjoint de Giap, toux deux héros de la fameuse bataille de Dien Ben Phu.

Mohamed Ferhat rencontrera et nouera amitié avec de nombreux dirigeants du PCM et des résistants de renom, dont Abdelkrim Benabdallah, premier géologue maghrébin et responsable politique du Croissant Noir (Al Hilal Al Aswad), organisation de la résistance armée où le Parti communiste marocain a joué un rôle prépondérant et dont le chef était feu Abdallah Haddaoui.

Mohamed Ferhat, à l’instar de nombreux patriotes, paiera de sa vie et de sa liberté son engagement contre le colonialisme et l’impérialisme qui ne renonçaient pas à leur mainmise sur le Maroc, ses richesses et à l’exploitation de son peuple.

Avec Ali Yata, il connaîtra le chemin de l’exil, en Algérie puis en France. Tous les deux ne rentreront d’ailleurs au pays qu’après l’indépendance du Maroc.

En Algérie, Mohamed Ferhat était «le compagnon d’Ali Yata » et ils furent refoulés à plusieurs reprises, souvent du train Oujda-Casablanca, vers Alger, la tentation de regagner la Patrie étant très présente.

Comme tous les nationalistes de l’époque, Si Mohamed Ferhat  s’était adapté au combat clandestin qui était l’arme la plus efficace, face à la tyrannie coloniale.

Durant ces années sombres de l’Histoire du Maroc, il a fait preuve d’une abnégation militante sans égal, sacrifiant tout ce qu’il avait de plus cher pour mener la lutte contre le colonialisme et faisait prévaloir la libération du pays du joug colonial et l’affranchissement de son peuple sur toute autre considération.
Il était de cette trempe qui avait tout abandonné pour l’amour de la Patrie et du peuple et a cru, comme tous ces nationalistes hors pair, que ni l’arbitraire, ni la répression ni  l’emprisonnement ou la torture ne pouvaient fragiliser le sentiment national et le recouvrement de l’indépendance du Maroc.

Comme la plupart de ses camarades du PCM et du Mouvement national, il paiera son tribut. Il sera emprisonné, durant l’année 195O, en même temps qu’Ali Yata, condamnés tous les deux à deux années de prison. Il les purgera à la prison Laâlou, à quelques mètres où le destin a voulu qu’il repose, aujourd’hui, au cimetière Laâlou.

Il sera ensuite exilé en Algérie où il continuera le combat pour l’indépendance du Maroc et des deux autres pays du Maghreb, l’Algérie et la Tunisie.

A Alger, il fera connaissance avec de nombreux résistants algériens, notamment des responsables du Front de libération nationale (FLN) et, bien sûr, avec ses camarades communistes du Parti de l’avant garde socialiste (PAGS).  Son expérience dans la presse du PCM lui permettra de participer à la confection d’Alger Républicain », l’organe central du PAGS, où il côtoiera de grands journalistes, politiques et hommes de Lettres, à l’instar de Katib Yacine, Albert Camus, Henri Alleg, Abderrahmane Benzina et d’autres encore.

 Après son retour d’exil, il a continué à animer et à contribuer aux journaux du Parti, par des articles politiques et culturels, y compris quand il était chargé par le PCM, à la fin des années cinquante et début de la décennie soixante, de missions auprès de partis frères en Albanie et en Tchécoslovaquie.

A Tirana, il a été chargé par le président Enver Hodja de chapeauter la radio arabophone albanaise, pour contribuer à la lutte contre l’impérialisme.

Ensuite à Prague, il avait occupé, pendant un certain temps, il animait Radio-Prague et entretenait des liens avec La Nouvelle revue internationale, éditée à l’époque par les partis communistes et ouvriers à travers le monde.

C’est ici qu’il rencontrera plusieurs personnalités du monde communiste et ouvrier, tout particulièrement celles de France (Duclos, Aragon, Rochet, Garaudy…).

De retour au Maroc, Mohamed Ferhat retournera à son métier de base, celui d’enseignant et poursuivra ses écrits culturels dans les journaux du Parti, souvent interdits.

Il a pu ainsi former toute une génération de cadres, qui ont été portés à de hautes responsabilités durant la décennie soixante-dix et quatre vingt.

Il avait exercé, en tant qu’enseignant puis directeur d’école et fut l’un des tout premiers Marocains à avoir enseigné dans les écoles françaises de l’époque, notamment à Tamanart.

A la retraite, il se consacrera totalement au journalisme, dans la presse du Parti, notamment à Al Bayane, marqué par sa présence quotidienne, dès les années  80, et son engagement dans la sphère culturelle.

Il a été précurseur en matière de divulgation de la langue amazigh, en confectionnant une page hebdomadaire à la condition amazighe.

Parallèlement, il n’a pas oublié Essaouira natal et a particulièrement été sensible à la défense de l’arganier.

Il était un chroniqueur régulier avec ses nombreuses rubriques «A chaque jour suffit sa peine», «Le quotidien, cet enfer», « Le plaisir de lire… », … à côté de plusieurs reportages sur le Maroc et l’étranger.

Signalons, enfin, que le défunt avait publié un recueil, en 1997, en collaboration avec Abdelkrim Belguendouz, intitulé «Ali Yata ou le chemin de l’honneur et de la dignité», édité par Dar Boukili, Kénitra.

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MOHAMED FERHAT

UN HOMME PROFONDEMENT HUMBLE ET FRATERNEL

On m’a demandé de parler de Si Mohamed Ferhat.

Si Mohamed Ferhat, je l’ai rencontré pour la première fois, un jour de l’été 1974, à l’imprimerie de nos journaux. Abou Mounia venait remettre sa chronique à la Rédaction d’Al Bayane, chapeautée à l’époque par Si Khalid Naciri et Si Mohamed Bennis.

Je ne l’ai plus revu jusqu’en 1981, quand j’avais intégré AL Bayane.

Et c’est feu Si Mohamed Kouakji L’fkih qui me facilitera de me rapprocher du défunt.

Mais c’est particulièrement quand il est devenu membre permanent de la rédaction, au milieu des années 80, que nos liens ont commencé à se tisser et à se consolider.

Depuis, une profonde amitié nous a liés.

Si Mohammed Ferhat avait de nombreuses qualités et vertus dont certaines ont été relevées par mes amis Abdelkader Jamali et Moha Mokhliss.

Pour ma part, je retiendrais quelques traits qui m’ont frappé chez le regretté défunt.

Il avait une culture qui dépassait largement son savoir politique.

Il disposait également d’une réserve courtoise dans l’expression de ses connaissances et de sa pensée, et d’une faiblesse face à l’amitié et à la confiance.

C’est le fond de son personnage.

Il m’a raconté souvent la vie militante de ses compagnons de lutte, Ali Yata, Abdeslam Bourquia, Abdallah Layachi, Hadi Messouak, Aziz Belal, Simon Levy et d’autres, et a jeté des faisceaux de lumières sur bien des aspects de l’histoire du pays et du parti.

Son talent de conteur et sa fraternité exprimaient ce que doit être le militant d’aujourd’hui.

J’ai aimé cet homme, tel un père, tel un grand-frère.

Il a continué son combat politique autrement. En se consacrant totalement à l’écriture et à la culture.

Il est utile de relire ses écrits en ce moment où un vent de liberté, nouveau, souffle sur le monde arabe, pour se donner l’ampleur de la force de ce qu’il a pu léguer en tant qu’artiste des mots et professeur.

Je n’oublierai jamais ces moments partagés, dans le travail et lors de nos rencontres amicales. Il était brillant dans son œuvre, tout en restant si discret, si humble.

Doté d’une énergie calme, il était un fin organisateur du travail.

Il était le plus âgé de l’équipe de la Rédaction, mais il était le premier à venir au boulot, bien matinal.

A l’arrivée des autres journalistes, il avait déjà fait l’essentiel du travail. Les deux rouleaux de la MAP et de l’AFP ont été dispatchés et mis dans des chemises improvisées, en fonction des rubriques du journal.

Les dépêches qu’il jugeait importantes sont triées à part. Un véritable travail de préparation de l’édition du jour.

Si Mohamed Ferhat était un grand homme connu aussi pour ses gestes de générosité, toujours prêt à aider, dans l’élégance, l’humilité et la discrétion.

Une belle leçon de la vie qu’il nous a donnée, sur le plan humain et professionnel.

Outre sa profonde connaissance de la Révolution française et celle des Bolchevicks, il a accumulé un fin savoir encyclopédiste et des hommes des Lumières.

En homme de lettres, il avait une prédilection pour certains écrivains du mouvement surréaliste, notamment Philippes Soupault, André  Breton,  Aragon et d’autres.

Mohamed Ferhat avait beaucoup d’admirateurs, de fans et de lecteurs qu’il a émerveillés par son talent et le contenu de ses écrits, tant il était exigeant envers lui-même dans le travail des mots, des lignes et des phrases, et, je dirais, de leur musique.

Il était un excellent porteur des douleurs et des espoirs des Marocains.

Nous pouvons dire, sans exagération aucune, que le Maroc, le Parti et le journal ont perdu en Si Mohamed Ferhat un porte-voix, un créateur de qualité et un artiste du verbe et du langage. Une humilité authentique qui valorise l’autre sans fausse autodépréciation ou fausse modestie.

C’est le signe d’une grandeur de l’âme, de la vie, d’une disposition au bonheur de découvrir, au plaisir de la bonté humaine, à la rage de la grandeur de la vie. Mais peu importe si cela allait à contre-courant du nouveau monde où la loyauté et la confiance n’ont plus cours dans les relations, face à la perdition de l’idéal commun, même si cela ne cadrait plus avec les exigences de l’époque et n’était pas au goût du jour.

Il s’exprimait sur un ton mineur. Et n’eussent été l’admiration et le respect dont il jouissait auprès de ses camarades et amis, on l’aurait à peine remarqué. Car il écoutait attentivement ses interlocuteurs et utilisait très peu le « je » et le « moi ». Et pour le faire parvenir à parler de lui, c’est tout un parcours de combattant.

Sur le plan des écrits, il possédait la capacité de donner sens et vie aux mots simples, aux gestes et actes les plus ordinaires.

Il s’avait traduire, par les mots, les maux de pans entiers de citoyens, des damnés de la terre, pour semer l’espoir de lendemains meilleurs.

En témoignent ses nombreux reportages sur la condition inhumaine, les faits de société, les drames sociaux, les massacres environnementaux, le combat de la femme.

Son combat pour le gente féminin est connu. Il est resté fidèle au muguet du Premier Mai, offert régulièrement aux collègues femmes de l’Administration du journal.

Et meilleure illustration de cet engagement, sa compagne de toujours Lalla Rkia, qu’il a connue grâce à feu Germain Ayache. Il l’a aidée à apprendre à lire et à écrire. Autodidacte, elle a fini sa carrière comme haut cadre commercial dans une entreprise privée…

A la fin de ses jours, le défunt a vécu une solitude profonde, endémique, quand les yeux l’ont trahi et quand ses amis et camarades l’avaient perdu de vue, abandonné.

 J’avoue, pour ma part, avoir failli au devoir d’amitié, de fraternité.

 Réparer les manquements consiste aujourd’hui à compiler puis à éditer ses écrits pour que leur mémoire se prolonge longtemps avec ses textes littéraires et poétiques.

                                                                                                              Mohamed Khalil

Cress Revue

{picture#http://store4.up-00.com/2017-07/149982714684611.jpg} Revue marocaine des sciences politiques et sociales, Dossier "Economie politique du Maroc", volume XIV, Hors série. Les auteurs du volume n'ont pas hésité ... {facebook#http://facebook.com} {twitter#http://twitter.com} {google#http://google.com} {pinterest#http://pinterest.com} {youtube#http://youtube.com} {instagram#http://instagram.com}

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