introduction du livre du Pr Lotfi M'RINI : Culture et Développement








Pr. Lotfi ELMRINI
 

INTRODUCTION

 

C

e livre a pour ambition de participer à la réflexion sur la politique publique de la culture. C’est un travail de décryptage de la réalité qui s’intéresse au factuel, qui dresse des constats, qui fait appel abondamment aux chiffres et qui s’arrête aux points d’inflexion. C’est également un travail d’analyse qui questionne la pertinence des concepts et des approches, et qui propose des pistes pour aller de l’avant.

C’est un ouvrage qui aspire à faire changer les mentalités, à faire bouger les lignes, non seulement en répétant des vérités, voire des lapalissades, mais également en convoquant, par provocation, des expériences et des avenues empruntées par des pays et des territoires dans les autres régions du monde, qui sont justement révélatrices d’une dynamique que je nous souhaite inspirante.

C’est également un livre pour plaider la cause de la culture. Les acteurs culturels considèrent, souvent et à juste titre, que la culture n’est pas dans le radar du gouvernement, que la politique culturelle n’est pas perçue comme un enjeu politique, économique et social majeur, qu’elle n’a pas de place dans le modèle de développement, mais qu’elle est paradoxalement très présente dans le discours roboratif et dans la rhétorique fournie en envolées lyriques des acteurs de la scène politique, par ailleurs, parfaitement inaudibles. 

Cette absence de curseur est une véritable aberration, eu égard à la richesse patrimoniale du pays, à la diversité de ses expressions culturelles, aux rôles que joue la culture pour forger la personnalité, renforcer le lien social, ouvrir les yeux et l’esprit à la beauté, adoucir les mœurs, combattre les radicalités, et à son potentiel pour créer la valeur, les postes d’emploi, contribuer au rayonnement du pays, etc.

L’indicateur le plus parlant, le plus révélateur de la position de hors-jeu de la culture sur le terrain gouvernemental est l’absence de données ou de séries statistiques sur la culture. Hormis le secteur du cinéma et les résultats des enquêtes sur la consommation des ménages, aucune information statistique n’a été publiée par le département mère ou par le Haut-Commissariat au Plan sur l’état de la culture ou sur les biens culturels avant 2013. Or, l’absence de mesure induit l’invisibilité et favorise la marginalisation, tant il est vrai que « ce qui n’est pas compté ne compte pas » et « qu’à l’inverse, mesurer, c’est gouverner »[i] !

Certes, la culture a rejoint le champ des politiques publiques beaucoup plus tard que les secteurs non économiques tels que l’éducation ou la santé, traduisant une prise de conscience relative et tardive de ses rôles et de son potentiel. Cependant, sa mise à la marge sur une longue durée et l’absence de toute stratégie nationale après 70 ans d’indépendance est un motif de découragement. 
 
Ce manque de volonté politique trouve sa source dans la quasi-vacuité  des programmes partisans de toute référence à la culture en tant que domaine prioritaire ou stratégique[ii]. Or, l’histoire récente nous apprend que les expériences gouvernementales qui ont infléchi les politiques culturelles ont été bâties sur un engagement politique fort. Trois exemples à cet effet des mondes anglo-saxon, germanique et francophone. 
 

D’abord, l’exemple anglais, porté par le manifeste électoral du parti travailliste et de son livre blanc, A Policy for the Arts, publié en 1965, où il affirmait que « la place qui revient aux lettres et aux arts dans la vie de la nation est en grande partie fonction du temps et des efforts qui leur sont consacrés dans les écoles et les universités », et qu’il y avait une « urgente nécessité d’accorder aux arts une aide plus généreuse et plus judicieuse, au triple échelon local, régional et national ». Politique mise en œuvre par le secrétaire d’Etat qui va rapatrier le financement de la culture du Tresor (ministère des Finances), reprendre les musées auparavant confiés au ministère de l’Equipement, et qui opérera une progression remarquable des subventions culturelles  accordées à l’Arts Council qui passeront de 3.2 millions £ en 1964 à 8.2 millions £ en 1969.

Ensuite, l’exemple autrichien avec le chancelier Bruno Kreisky, chef du Parti socialiste d'Autriche (SPÖ), qui entreprit à partir du début des années 1970 une vaste réforme pour démocratiser et moderniser son pays dans laquelle la culture et les arts étaient mis en avant. Cette réforme s’inscrivait dans le contexte de la société autrichienne, demeurée depuis  la Deuxième guerre mondiale drapée dans ses oripeaux passéistes et rébarbative à toute nouvelle création dans les domaines de la littérature  et des arts plastiques, et où l’action de l’Etat, peu tolérant, se tenait à une politique culturelle élitiste et de « répartition proportionnelle »  entre les anciens et les nouveaux penseurs et créateurs. Le chancelier fédéral imposa d’emblée une nouvelle vision qui considérait que  « l’art libre, non l’art de commande, les activités artistiques critiques, non l’hagiographie, irriguent la société de vie, d’intelligence, d’imagination ; qu’une société ainsi animée, est aussi une société plus tolérante, plus libre, plus riche »[iii]. Il subventionna les intellectuels, les artistes et les écrivains de tout style, y compris les créateurs novateurs non compris et non reconnus, admit aux artistes le droit au discours radical et respecta leur liberté de création inscrite dans la Constitution. Il s’impliqua même personnellement pour soutenir certaines idées comme la vision d’architecture écologique d’avant-garde de Friendensreich Hundertwasser qui finit par se concrétiser par la construction dans les années 80 à Vienne d’un bâtiment, devenu, depuis, un immeuble HLM célèbre[iv].

Enfin, l’exemple français avec l’avènement du parti socialiste au pouvoir en 1981 et la nomination de Jacques Lang au ministère de la Culture, qui va annoncer le doublement du budget de ce département qui passe de 0,48 % à 0,76 % du budget global de l’Etat et fixer l’objectif d’atteindre le seuil de 1% en 1983. Dans son discours à l’Assemblée nationale,  il considère que son ministère conduira :    « une politique nouvelle pour l'art et la création », affirme que « tout est culture » et place la culture au centre de l’action du gouvernement, considérant « qu’il y a, non pas un seul, mais quarante-quatre ministres de la culture dans le gouvernement»[v].

Au Maroc, en l’absence d’un pareil portage politique fort, la culture est demeurée longtemps un secteur gouvernemental et un domaine transversal, en attente, en stand-by, sans stratégie, sans charpente, sans grille de lecture de ses programmes et sans évaluation de ses performances. D’ailleurs, la relégation de son budget au fond du classement des budgets sectoriels et le rang protocolaire qu’occupe le détenteur de son portefeuille sont révélateurs de la vraie place qu’elle occupe dans la vie politique. Dans ce contexte, les ministres qui se sont succédé à la tête du département, indépendamment de la volonté et du charisme des uns et des autres, ont fonctionné dans un cadre brouillon et contraint,  et leur action ne pouvait se solder que par des bilans mitigés.

Aujourd’hui, à l’approche de la fin du mandat de l’actuel gouvernement qui a inscrit dans son programme l’élaboration d’une stratégie nationale de la culture, aucune démarche méthodologique n’a été arrêtée à ce propos, aucune cellule ad hoc pour encadrer la réflexion et la rédaction du document de référence n’a été désignée, aucune étude n’a été lancée. Cette inaction manifeste traduit une crise profonde de gouvernance au sein du gouvernement qui continue de conduire le domaine culturel à l’aveugle, ignorant sa propre feuille de route et tournant le dos à la sagesse des anciens pour qui  « il n'est pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va[vi]»

 

Le lancement de la cogitation collective sur la nouvelle vision du développement intégré et durable du Maroc pour les décennies à venir ouvre une fenêtre d’espoir pour enfin positionner la culture dans le modèle de développement en gestation. Les esprits brillants qui constituent la commission en charge de ce modèle héritent de la lourde tâche d’aborder une question éminemment idéologique, celle du logiciel marocain, des valeurs, croyances et comportements qui structurent son ingénierie, et qui commandent en dernière analyse, la réussite ou l’échec de tout projet de développement : rationalité vs irrationalité, travail et compétition loyale vs rente, libertés vs contraintes, réalités vs mythes, richesse vs solidarité, droits vs abus, clientélisme et népotisme, ouverture sur le monde vs clôture identitaire, etc. C’est là une question idéologique parce qu’il s’agit d’opérer un basculement, un reformatage partiel mais sérieux de nos structures mentales pour, comme dirait Victor Hugo, « allumer des flambeaux dans les esprits »[vii]. Sous cet angle, l’élimination des facteurs non économiques du sous-développement apparaît, sinon comme un prérequis indispensable, du moins comme un levier aussi important que celui des facteurs économiques.   Ce livre porte un éclairage et, parfois, une réflexion sur certains de ces aspects qui viennent d’être évoqués, en toute modestie et sans prétention.

Le choix des thèmes développés dans cet ouvrage s’inscrit dans un effort de présentation pédagogique de repères et d’analyse de problématiques nouvelles et structurelles, qui se trouvent au cœur de toute stratégie nationale et n’ont pas ou été peu traitées par la recherche. Ce choix s’inscrit dans l’effort collectif entrepris ces dernières années pour enrichir la bibliographie limitée dans ce domaine[viii]. Les cinq problématiques retenues sont : la liberté de création, la culture et le développement, la culture et le territoire, le financement de la culture et le soft power .

Sur le plan méthodologique, un pari a été pris pour investir ces thématiques sur la base d’une approche éclectique qui fait appel tantôt au droit, tantôt à l’économie, la sociologie, l’anthropologie ou les relations internationales. C’est un pari risqué car il suppose une maîtrise de champs disciplinaires divers qui peut s’avérer des fois imparfaite. Néanmoins, ce pari était incontournable face à la complexité des questions culturelles dont l’analyse exige le recours aux outils adéquats pour la compréhension et le traitement, justement, de cette complexité.



[i] Eloi Laurent et Jacques Le Cacheux, Un nouveau monde économique, Mesurer le bien-être et la soutenabilité au 21è siècle, Odile Jacob, 2015.

[ii] Le parti du progrès et du socialisme s’est positionné dernièrement en faveur de relever  la culture au rang de secteur stratégique, Voir, PPS, Thèses politiques, 2018.

[iii] K.-M. Gausz, Bruno Kreisky. L’homme politique et les arts, Austriaca, n° 40, juin 1995, p. 77-80.

[iv] Sylvie Freytag, Art et politique en Autriche, L’impact des œuvres d’Alfred Hrdlicka, de Friendensreich Hundertwasser, de Günter Brus et Valie Export sur l’Autriche de la seconde république, Thèse de doctorat en études germaniques, Université de Strasbourg, 2017, p. 207-208.

[v] Assemblée Nationale, Jack Lang : « Un ministère de la culture, pour quoi faire ? », 17 novembre 1981.

[vi] Sénèque, Lettres à Lucilius, LXXI.

[vii] Victor Hugo, Discours à l’Assemblée nationale, 1848.

[viii] Voir, notamment, les travaux de Mohamed Bahdod, Nabil Bayahya, Driss Jaydane,  Hassan Aourid, Abdelkader Fassi Fihri, Ahmed Boukkous, Amina Touzani, Ahmed Aydoun, Farid Britel et Ahmed Massaia.

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