La puissance impériale américaine est-elle en déclin ? Partie 4/5... Pr A.B.TREDANO






La puissance impériale américaine est-elle en déclin ?

Partie 4/5

   Pr. Abdeloumoughit Benmessaoud TREDANO

Professeur de science politique et de géopolitique

Université Mohamed V. Rabat


Parallèlement, face   à l’émergence et au renforcement récents des mouvements libanais et palestiniens grâce au soutien iranien, avec le complexe de Massada aidant, la perspective de paix est devenue une arlésienne !!

Ne voulant rien céder, Israël serait enclin à une fuite en avant.

Les hommes politiques israéliens, Netanyahou en tête, étaient déjà fortement tentés par une aventure militaire contre l’Iran s’ils n’y avaient pas, semble-t-il, l’opposition du président américain Barak Obama et des responsables militaires et des services secrets israéliens.

Cette option aventureuse voire apocalyptique n’est pas exclue surtout que l’Amérique se "retire" progressivement du Moyen-Orient et se refuse à s’engager dans de nouvelles guerres sauf si l’existence même d’Israël est en cause.

Cette option hasardeuse voire apocalyptique n’est pas à écarter aussi, eu égard au supposé déclin de la puissance impériale.

DECLIN AMERICAIN, ENTRE REALITE ET FANTASME ?

D’aucuns s’empresseraient à fustiger la fameuse logorrhée sur le soi-disant déclin de l’Amérique.

D’autres vont agiter les 21 000 milliards de $ du PIB américain ;

Comme certains peuvent soutenir qu’avec le GAFAM, l’Amérique continue à contrôler l’image, la communication et le net …

Avec le système ESPION (NSA), l’Etat profond américain dispose d’un outil d’écoute hallucinant !!

Avec un arsenal militaire impressionnant et des bases disséminées un peu partout à travers le monde, l’ONCLE Sam peut intervenir à tout moment avec une efficacité déconcertante du moins au début de l’opération !

Alors pourquoi donc soutenons-nous une telle hypothèse ?

D’abord c’est une règle de l’histoire. Il est vrai ça ne sera pas à la soviétique : rapide et brutale. Ça sera plutôt un processus long et compliqué qui sera marqué par des irruptions incontrôlées et incontrôlables à cause, en partie, du refus du déclin. 

Par ailleurs, Il n’est pas inintéressant de rappeler que trois écrivains émérites[1]avaient prédit la fin de l’URSS même si leurs explications et les modalités ne sont pas les mêmes.

Parmi ces trois, il y a Emanuel Todd qui récidive pour les Etats-Unis ;

Le supposé déclin américain n’est pas isolé, il s’inscrit dans un processus global qui concerne l’ensemble de l’Occident qui voit sa domination du monde se réduire ;   le philosophe et compagnon du Che Guevara, Régis Debray a commis un texte lumineux sur ledit déclin [2] ; tout en soulignant les atouts dont dispose cet Occident dominateur, il en décline les signaux et les indices précurseurs[3]

 Un autre auteur, dans un autre esprit, en traitant de la crise interne de l’Occident, parle de requiem de ce monde[4].

Les causes de ce déclin sont d’ordre structurel, comme il y a quelques indices de conjecture qui confortent cette idée.

 E. Todd, Régis Debray et la fin de quatre siècles de domination occidentale …

Quelques signes liés à la conjoncture notamment suite à leur implication dans deux conflits récents et particulièrement meurtriers et conduits presque au même temps   à savoir l’Afghanistan (octobre 2001) et l’Irak (mars / avril 2003)

Ces deux conflits ont constitué une sorte d’un deuxième Vietnam pour les Américains, notamment en Irak dans la mesure où en moins de trois ans ils ont plus de quatre mille morts et des centaines de blessé sans parler des conséquences psychologiques inhérentes à ce conflit.

Au fait, comment se présente cette perception du déclin de l’Amérique ; selon Emanuel Todd, et sur la base des écrits d’une littérature politique et géopolitique diversifiée.

La théorie du déclin de l’Amérique [5]

Cette tension permanente qu’entretient l’Amérique dans le monde est le produit d’une angoisse, d’un sentiment de son inutilité … Cette thèse est magistralement développée par Emmanuel Todd [6]..

Elle est fondée sur les écrits d’une pléiade d’auteurs et d’hommes politiques américains, il s’agit, entre autres, de Paul kennedy, Samuel Huntington, Zbigniew Brzezinski, Henri Kissinger et Robert Gilpin   [7]..

Tous, avec quelques nuances, partagent « la même vision mesurée d’une Amérique qui, loin d’être invincible, doit gérer l’inexorable réduction de sa puissance relative dans un monde de plus un plus peuplé et développé »[8]..

Avec le changement du centre du monde en faveur de l’Eurasie (Z. Brzeziwski), la généralisation de la démocratie dans le monde (F. Fukuyama) et l’impossibilité d’une guerre entre les démocraties (Michael Doyle), E. Todd construit sa théorie sur l’inéluctabilité du déclin américain ; il commence par mettre en exergue l’idée générale de Brzezinski. Sa représentation d’une population et d’une économie mondiale concentrée en Eurasie, une Eurasie réunifiée par l’effondrement du communisme et oubliant les Etats-Unis, isolés dans leur nouveau monde, est quelque chose de fondamental, une intuition fulgurante de la véritable menace qui plane sur le système américain » [9].

Cette situation inquiète l’Amérique et surtout les stratégies de la nouvelle administration américaine. Cette angoisse est déclinée par E. Todd en ces termes : « Si la démocratie triomphe partout, nous aboutissons à ce paradoxe que les Etats-Unis deviennent, en tant que puissance militaire, inutiles au monde et vont devoir se résigner à n’être qu’une démocratie parmi les autres ». Et pour éviter cette échéance ou du moins la retarder le plus longtemps possible et comme elle ne peut s’affronter aux véritables acteurs stratégiques de l’ordre mondial de demain, l’Amérique s’essaie à une stratégie réduite à un « militarisme théâtral comprenant trois éléments essentiels … ».

« - Ne jamais résoudre définitivement un problème, pour justifier l’action militaire indéfinie de l’unique superpuissance » à l’échelle planétaire.

- Se fixer sur des micro puissances – Irak, Iran, Corée du Nord, Cuba, etc. La seule façon de rester politiquement au cœur du monde est d’« affronter » des acteurs mineurs, valorisant pour la puissance américaine, afin d’empêcher, ou du moins de retarder la prise de conscience des puissances majeures appelées à partager avec les Etats-Unis le contrôle de la planète : l’Europe, le Japon et la Russie à moyen terme, la Chine à plus long terme….

- Développer des armes nouvelles supposées mettre les Etats-Unis « loin devant », dans une course aux armements qui ne doit jamais cesser.

Cette stratégie fait certes de l’Amérique un obstacle nouveau et inattendu à la paix du monde, mais elle n’est pas d’une ampleur menaçante. La liste et la taille des pays cibles définit objectivement la puissance de l’Amérique, capable au plus d’affronter l’Irak, l’Iran, la Corée du Nord ou Cuba. Il n’y a aucune raison de s’affoler et de dénoncer l’émergence d’un empire américain qui est en réalité en cours de décomposition, une décennie après l’empire soviétique.

Une telle représentation des rapports de force planétaires conduira naturellement à quelques propositions d’ordre stratégique, dont le but ne sera pas d’accroître les gains de telle ou telle nation, mais de gérer au mieux pour tout le déclin de l’Amérique.

Cette stratégie de tension permanente s’articule donc, dans les faits, autour de la lutte contre le terrorisme, la maîtrise politique des ressources mondiales et un développement effréné de l’armement américain et sa nécessaire modernisation et adaptation aux « menaces nouvelles ».

 Pour résumer sur cette question de déclin, au-delà des causes de faiblesse internes, il y a trois facteurs, au niveau externe qui expliquent l’inutilité de cette puissance qui est devenue plus prédatrice que productrice !!

1.L’émergence d’une puissance mondiale en l’occurrence la Chine, le retour de la Russie, la prépondérance de l’Asie et l’apparition de puissance régionales telles que la Turquie et l‘Iran et tout cela conjugué conduit à une sorte de régionalisation du monde[10].

2.La dépendance accrue des Etats-Unis du reste du monde

3.La multiplication des démocraties

En effet, « si la démocratie triomphe partout, nous aboutissons à ce paradoxe terminal que les Etat- Unis deviennent, entant que puissance militaire, inutiles au monde et vont devoir se résigner à n’être qu’une démocratie parmi les autres »[11]

Plus largement, Régis Debray, quant à lui parle d’un déclin de l’ensemble de l’Occident mais sans pour autant trancher, d’une manière définitive, sur l’inéluctabilité de ce déclin ; en effet, en rappelant les atouts dont dispose encore ledit Occident[12], l’Amérique en tête, ses faiblesses intrinsèques ne conduisent pas à sceller son sort.

Il n’empêche, avec une phrase sibylline résume bien l’état des rapports de force entre les puissances : « l’Amérique s’ausculte, l’Europe s’égare, la chine se retrouve ».[13]

La Chine, Carter et Trump

A propos de la Chine, dans un échange entre l’ancien président américain, Jimmy Carter et l’actuel président Donald Trump, on relève la réflexion suivante ; en effet, ce dernier faisait part au président Carter   de son inquiétude par rapport à l’émergence de la Chine et sa menace pour l’Amérique.

Le président Jimmy Carter a eu cette réponse cinglante « …les Etats-Unis sont «la nation la plus belliqueuse de l'histoire du monde » et que par ailleurs «la Chine n'a jamais perdu un seul centime sur la guerre ». Voilà pourquoi, explique Jimmy Carter «la Chine nous devance aujourd’hui »[14] .

Un chiffre est largement édifiant par rapport à la nature guerrière de cet empire :

Plus de 220 années de guerre

 « Les Etats-Unis ont été en guerre 93% du temps de leur vie  depuis leur création en 1776 ; c’est à dire 222 des 239 années de leur existence…» en tant qu’Etat[15].

L’humoriste et scénariste américain George Carlin résumait la politique impériale de son pays en ces termes :

"Nous sommes un peuple de la guerre. Nous aimons la guerre parce que nous sommes très bons à la faire. En fait, c’est la seule chose que nous savons faire dans ce putain de pays : faire la guerre, on a eu beaucoup de temps de pratique et aussi parce que c’est sûr que nous ne sommes plus capables de construire une machine à laver ou une voiture qui vaille un pet de lapin…" [16]

 Dans une autre occasion le même président Carter appelle à une coopération entre les Etats-Unis et la Chine, notamment pour le développement de l’Afrique  [17].

 Quelques signes conjoncturels précurseurs du déclin ?

Les Etats- Unis ont connu, durant le mandat de Donald Trump    un véritable paradoxe ; autant le 45ème président des Etats-Unis   s’est employé à durcir sa diplomatie, y compris avec ses alliés, au même moment les signes de faiblesse n’ont pas cessé de se multiplier ..

Le 18 décembre 2017, au sein du Conseil de Sécurité de l’ONU 14 Etats, y compris les plus proches alliés des USA à savoir la France et le Royaume Uni, ont condamné la décision du président américain de changer le statut de Jérusalem ; grâce à leur véto la résolution n’a pas été adoptée[18].

Quelques jours plus tard, au sein de l’Assemblée générale de l’ONU, le désaveu a été sans nuances : 128 pays ont voté la résolution, 35 se sont abstenus et à peine 9 ont voté contre ; on y relève quelques îles et des petits Etats en plus d’Israël et des Etats Unis. La plus grande puissance au monde est désavouée par la majorité de la communauté internationale et ce malgré les menaces proférées, sans vergognes, par la représentante américaine à l’ONU contre tous ceux qui voteraient pour la résolution condamnant la position américaine.

Par ailleurs avec le leader de la Corée du Nord, le président américain a essayé d’arracher un gain diplomatique en lui imposant une dénucléarisation forcée sans succès.

Il a tout fait, vainement, pour terrasser la puissance iranienne, malgré les sanctions diverses, renouvelées et puissamment contraignantes.

Retrait américain progressif du Moyen-Orient

Les faiblesses des Etats-Unis remarquées ces derniers temps et leur retrait de la région qui s’ensuivit ne sont pas une vue d’esprit mais une réalité plus ou moins bien établie.

 Quelques faits confortent, si besoin, cette perception des choses 

En plus des faiblesses intrinsèques de l’Amérique et quelques signes montrant les limites de sa puissance, il n’est pas inutile de rappeler certains faits plus convaincants.

En juin 2019, l’Iran a abattu un drone américain très sophistiqué (appartient à la famille des Global Hawk,)[19] !!.

Le fait que les dirigeants iraniens décident de l’abattre traduit l’assurance qu’ils ont de leur puissance ; les Etats-Unis n’ont pas pu répliquer ; ils se sont rétractés à la dernière minute sous prétexte que leur action allait tuer des victimes civiles !! L’Oncle Sam qui s’est érigé en bon samaritain ! Alors que l’histoire américaine est chargée de massacres commis par eux :les bombardements anglo-américains sur le la ville de Dresde, ceux des Etats-Unis de nature nucléaires de Hiroshima et Nagasaki, ceux de l’Indochine ; ceux de l’Irak en février 1991, entre autres et la liste est longue …

L’assassinat de deux   dirigeants iranien et irakien en janvier 2020, le général Qassem Soleimani, un personnage charismatique   et  Abou Mehdi al-Mouhandis, le commandant du Hachd al-Chaabi, une coalition rassemblant des dizaines de milliers de paramilitaires pro-Iran en Irak, a poussé à une riposte iranienne  mesurée mais combien symbolique (Frapper la première puissance du monde ) ; elle s’est traduite par une frappe chirurgicale  des bases d'Aïn al-Assad et d'Erbil [20].

Le bombardement des installations pétrolières saoudiennes (l’Aramco), en plein cœur de l’Arabie par les Houtis censés être des alliés de l’Iran, l’arraisonnement d’un bateau britannique (certes après que les Britanniques ait fait pareil dans le détroit de Gibraltar), sont autant de signes du renforcement du statut de l’Iran et en parallèle, le début de l’effritement de la puissance américaine !! 

Il importe aussi de souligner que malgré l’importance du pétrole, de la région du   Moyen-Orient, de la sécurité d’Israël et la découverte récente de réserves importantes de gaz en Méditerranée Orientale, les nouveaux enjeux entre les puissances se déroulent désormais ailleurs ; c’est à dire au pacifique en raison de l’émergence et les ambitions de la Chine et les conflits éventuel qui pourrait les opposer.

 Autres signes de faiblesse des Américains, c’est que leurs bâtiments et leurs bases militaires sont à la portée des missiles iraniens.

Les Etats-Unis se retirent partiellement du Moyen-Orient, parce que le contrôle direct de la région commence à coûte cher !! Une "gestion déléguée" assurée par des alliés locaux telles que la Turquie et l’Arabie saoudite est une formule qui est déjà à l’œuvre !!

Bref, des indices de faiblesse américaine de plus en plus visibles, une impasse politique et militaires israéliennes et une émergence du bloc iranien préfigurent, sans conteste, une nouvelle configuration de la région du Moyen- Orient.

 

  



[1] André Amalrik, L’Union soviétique survivra-t-elle en 1984 ? Fayard, (1970), 118 pages ; Emmanuel Todd, La chute finale. Essai sur la décomposition de la sphère soviétique, Rober Laffont, 1976, 371 p. ; Carrère D’Encausse, Hélène, L’Empire éclaté : la révolte des nations en URSS, Paris, Flammarion, 1978, 318 p.

[2] Régis Debray 

[3] Les pages correspondantes.

[4] Pascal Boniface, Requiem pour le monde occidental : Relever le défi Trump , Eyrolles;  2019 ,145 p.

[5] Cet extrait est reproduit de mon ouvrage sur l’Irak publié en 2003. Il garde toute son actualité et sa pertinence ; L’ONU-Etats-Unis -Irak : de la mère des batailles à la guerre des faucons, Ed. Confluences, Rabat, 2003,188 p.

[6] On lira avec intérêt soutenu son ouvrage sur le déclin de l’empire américain. Après l’empire. Essai sur la décomposition du système américain. Ed. Gallimard, 2002, 233 p.Et surtout le premier  chapitre du livre appelé ouverture :pp.9-33.

[7] - Sur cet aspect on peut consulter certaines références citées par Bernard Cassen, L’Europe est malade de l’atlantisme, Le Monde diplomatique, mai 2003 ; l’ensemble de ces analyses a mis mal le mythe de la super puissance américaine.

[8] - Emmanuel Todd, op.cit., p. 16.

[9] - E. Todd, op.cit., pp. 20-21.

[10] E. Todd ; op.cit. p. 17

[11] Op. cit. p. 21.

[12] Les pages correspondantes

[13] R. Debray, op.cit. 10

[14] http://french.cri.cn/commentaire/2495/20190417/277110.html

[15] https://eljadidascoop.com/les-etats-unis-ont-ete-en-guerre-222-des-239-annees-de-son-existence/

[16] Idem.

[17] https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/politique-africaine/lancien-president-americain-jimmy-carter-appelle-washington-et-pekin-a-cooperer-davantage-en-afrique_3126571.html

 

[18]https://www.un.org/press/fr/2017/cs13125.doc.htm

[19] https://www.france24.com/fr/20190621-global-hawk-rq4a-drone-americain-iran-espionnage

[20] https://www.europe1.fr/international/liran-frappe-une-base-americaine-en-irak-avec-plus-dune-douzaine-de-missiles-3941690










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