aux origines du dérèglement du monde (2/8).. Pr. A.B. TREDANO











AUX ORIGINES DU DÉRÈGLEMENT DU MONDE

 « DU TEMPS DU MONDE FINI COMMENCE …A LA NÉCESSITE DE SORTIR

DU XXème SIÈCLE »

 Les BONNES FEUILLES 2/8


Pr. Abdeloumoughit Benmessaoud TREDANO

Professeur de science politique et de géopolitique

Université Mohamed V. Rabat

 Extrait de :

CORONA, MONDIALISATION ET DÉRÈGLEMENT DU MONDE :

Entre extinction et survie de l’humain

 

AUX ORIGINES DU DÉRÈGLEMENT DU MONDE [1]

Le lundi 20 avril 2020, le cours du pétrole brut américain (West Texas Intermediate) a  clôturé à -37 dollars[2] . Du jamais vu. La cause ? La COVID 19, communément appelée le coronavirus !

Bien que surprenante, la raison est pourtant simple : l’économie mondiale est à l’arrêt, l’offre est plus importante que la demande, et de surcroit, le tout s’effectue sur une toile de fond de bataille entre les pays de l’OPEP, l’Arabie Saoudite en tête, d’un côté et la Russie de l’autre.

Un tel scénario était inimaginable, et pourtant, en un temps record, un microscopique virus a tout chamboulé.

"Le temps du monde fini commence"[3]

Rien ne sera plus comme avant. C’est une vérité. Mais, il s’agit là d’une lapalissade !

En fait, la Covid-19 n’a joué qu’un rôle de révélateur. Tout allait déjà à l’envers ; en effet, une littérature   riche et   variée d’obédiences politique, idéologique et philosophique différentes tirait la sonnette d’alarme il y a quelques décennies, déjà. Tous affirmaient que si le monde continuait sur la même trajectoire, il foncerait droit dans le mur.

Tout allait mal : l’idéologie productiviste dominait, la culture consumériste s’installait, le capital primait sur l’humain, l’écosystème global était en souffrance et le sort de l’humain était joué.

La cause de cet état de fait est la tournure prise par l’économie mondiale et par la géopolitique internationale depuis au moins les années 80, marquées, entre autres, par l’avènement de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan au pouvoir, respectivement au Royaume-Uni et aux États-Unis. Deux personnages inspirés par le consensus de Washington, la vision de Milton Friedman et les néoconservateurs qui avaient conseillé George Bush père et 20 ans plus tard Bush junior.

Ceci dit, au niveau de la philosophie politique, la fin des lumières remonte à l’hécatombe qu’avait représentée   le premier conflit mondial. Le second  a été considéré comme le requiem du monde occidental [4]...

De Paul Valery à René Dumont

Face aux dérives et aux dégâts occasionnés par un système débridé, les rappels à l’ordre et les mises en garde se multiplient sans discontinuité.

Déjà en 1931, bien avant la version "moderne" de la mondialisation, Paul Valery disait dans son ouvrage Regards sur le monde actuel : « que le temps du monde fini commence ».

Plus proche de nous, en 1972, les membres de club de Rome avaient d’une manière ferme, attiré l’attention des décideurs sur l’impasse où l’humanité risquait de se retrouver si le mode de production et le mode de vie continuaient à ce rythme et sans changement de cap. 

Ses membres étaient pris pour des farfelus.

Qu'est- ce qu'ils disaient, dans leur fameux rapport Halte à la croissance ?

 « La religion de l'Expansion doit s'effacer au profit, non d'un arrêt de la croissance, mais d'une croissance contrôlée, pour préparer de grands équilibres écologiques... »  Et d’ajouter:« Nous ne faisons pas de la prévision. Nous disons: voilà ce que donnent, à telle ou telle échéance, les tendances actuelles. Eh bien, sauf renversement, elles donnent la catastrophe. » [5]

Encore qu’en 1972, le danger de l’épuisement des ressources de la planète n’était pas suffisamment perçu comme évident par rapport à nos jours …

Une année plus tard, un altermondialiste avant l’heure, René Dumont sortait son fameux  L’utopie ou la mort [6] ; il ne disait pas autre chose que ce que les auteurs du rapport de Rome disaient déjà.[7]

Il fallait une abondante littérature sur les défis posés à l’homme et la planète pour qu’une prise de conscience soit suffisamment forte et ce pour que ces appels soient entendus.

Et pourtant, nous avons continué à produire sans compter et à consommer avec excès dans un état d’inconscience délirante.   Nous avions l’impression que l’humanité était rentrée dans une profonde hibernation. L’année 1989 n’a fait que conforter  cet état de fait. Le marché fera tout. La main invisible garantira l’ordre des choses. Adam Smith l’avait promis !

Dans la préface de l'ouvrage du sociologue iranien Ehsan Naraghi, le démographe français Alfred Sauvy disait:« En cherchant à vivre mieux, l'Européen, l’Américain ont oublié de vivre »[8].

Pourquoi a-t-on continué à reproduire le même système ?

Ce n’est pas un secret de polichinelle ; la "révolution" conservatrice conduite par les idéologues et néoconservateurs autour de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan a imposé une chape de plomb au point que tout discours différent passait pour archaïque, obsolète, voire anhistorique.

Au niveau économique, notamment dans les pays développés mais aussi dans les pays dits en développement, sous l’emprise d'un mimétisme imposé et aveugle, on ne vit qu'au rythme de chiffres, de courbes et de graphiques... Et on ne jure qu'en termes de concurrence, de productivité, de compétitivité et de croissance.

Dans la préface de l’ouvrage du penseur de la complexité et de la méthode, Edgar Morin qui disait:« Nous vivons dans un univers que menace l’obsession maladive des chiffres et des données quantitatives, la quantonphrénie, comme disait Pitirim Sorokin : cela ne doit ne pas  dispenser de penser et de réfléchir »  [9] 

La pensée critique  a été quasiment enterrée et cela quatre décennies durant. Au point que toute la terminologie marxiste ait disparu de la littérature politique, économique et philosophique... La parcellisation de la connaissance et du savoir s’est occupée du reste.

Dans un brillant essai, sur la refondation du monde, Jean Claude Guillebaud se posait la question  « s’il était encore possible de penser la totalité ? »[10]

La crise financière de 2008 : avertissement non entendu ?

 Nous pensions que la crise de 2008 allait réveiller les consciences et pousser les décideurs politiques à avoir une vision plus saine. C’était ignorer la force de l’inertie, des lobbies, des intérêts, de la finance et des banques. La marchandisation de tout et la financiarisation des échanges et du commerce international ont tout bloqué. La soumission des politiques au marché et l’économique a annihilé toutes les pensées audacieuses, fortes voire téméraires et idéalistes. 

Marc Blondel, ancien Secrétaire général du syndicat français, Force Ouvrière (FO), disait lors d’un sommet de Davos :« Les pouvoirs publics ne sont au mieux, qu’un sous- traitant de l’entreprise. Le marché gouverne. Le gouvernement gère »[11] .

Pour sortir du XXème 

Bien avant la chute du bloc de l’Est, en 1981 déjà,   au niveau plus philosophique,  et en dehors de ces considérations purement économiques, Edgard Morin posait d’une manière prémonitoire  des questions relatives à la finalité de l’humain dans le monde :

 « Savons-nous à quoi obéit l’histoire ? Lois ? Nécessité ? Hasard ? Caprices ?

 Tout à la fois. Alternativement ?

Savons-nous si, en cette pré-aube du troisième millénaire, l’histoire de l’humanité tend à un accomplissement grandiose ? A un fiasco total ?À une piétinement interminable ? Le monde va-t-il imperturbablement vers le développement et le progrès, à travers seulement soubresauts temporaires et crise locale, ou bien les idées de progrès ou de développement nous ont-elles égarés, et nous conduisent-elles au désastre ? [12] »

La littérature sur la folie du monde s’est multipliée et diversifiée après l'effondrement de l’Est.

 

On peut partager avec le professeur Jerémy Rifkin, l’idée d’une civilisation de l’empathie. C’est une piste à creuser: « l’homme est condamné à remodeler sa conscience ; nous devons parvenir au cours de ce XXIème siècle à un état d’esprit proche de l’empathie universelle, qui témoignera de l’aptitude de notre espèce à survivre et à prospérer » [13]

 



[1]C’est le   titre d’un ouvrage d’Amine Maalouf, Le dérèglement du monde ; Grasset, 2009,315 pages.

[2] « Ce prix négatif signifie que les producteurs sont prêts à payer pour que les grossistes qui ont encore un tout petit peu de place acceptent de stocker leurs barils. Cette situation est inédite, elle est inouïe. Le baril de brut new-yorkais n'est jamais tombé sous le seuil des 10 dollars depuis sa création en 1983 » Il est vrai que ce prix était valable pour un pétrole livré au mois de mai ; et au même temps celui livré en juin s’est établi à 20, 43$ et de juillet à 26,28 $ et enfin pour août il était fixé à 28,51 $.

"Le Covid-19 a-t-il tué le pétrole ? Le 20 avril un baril à moins 37 $, c’est celui de New York, un seul jour, le dernier contrat est intervenu à la fin de la journée de clôture de la bourse. https://youtu.be/Wws7PRu-EjE Toutefois le Brent de la mer du nord, autre indice de prix de référence du pétrole s’est maintenu à 25,57 $.

https://mail.google.com/mail/u/0/?tab=rm&ogbl#inbox/WhctKJVqvwhPHBLGKZncvVRLFHQzsxXnKSMSqlzQzWFGnfRTnPPJhDRDkQrfMFtvfJdkDSbhttps://www.lejdd.fr/Economie/prix-negatif-du-baril-de-petrole-pourquoi-il-sagit-dun-trompe-loeil-3963438

[3] Cité par Philipe Moreau Defarges, La mondialisation, 1997,127 pages, p .3.

[4] Contrairement à Pascal Boniface qui considère que le requiem du monde occidental est le produit de l’arrivée de Ronald Trump !" Requiem pour le monde occidental", Edition Eryolles, 2019.

[5] Halte à la croissance, ouvrage collectif, voir p. 13 et sommaire

[6] Edition seuil, 191 p.

[7] Ibid. pp.13-17

[8]  Ehsan Naraghi, L'Orient et la Crise de l'Occident, Ed. Entente, 1977, 212p. p. 8

[9] E. Morin, Penser global, Robert Laffont, 2015, 235 p.9 ; pour avoir une idée sur ce penseur voir un document spécial édité par le Journal Le Monde, Une œuvre. Edgar Morin : Le philosophe indiscipliné Hors-Série, Une vie, juin 2010, 122p. 

[10]  Jean Claude Guillebaud, La refondation du monde, Edition du seuil, 1999,494 p., pp. 26 -32.

[11] Ignacio Ramonet , Géopolitique du chaos, Gallimard ,1999, 267p.,p.85

[12]  Fernand Nathan, Pour sortir du XXème siècle ,  1981, 382p. pp.8 et suivantes.

[13] Op. cit. La quatrième de couverture. Pour plus de développement sur cette idée d’empathie, voir les pages 537-  606. 



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