Géopolitique et marchés pétroliers Pr.A.B.Tredano








Géopolitique et marchés pétroliers

Pr. Abdelmoughit Benmessaoud Tredano

Université Mohamed V- Souissi.

 Cette étude a été écrite en 2004 ; elle garde dans sa plus grande partie une certaine actualité et un certain intérêt.

En effet, l’histoire des rapports entre pays producteurs et consommateurs, l’importance de cette énergie dans les rapports mondiaux, son utilisation comme arme politique et la position dominante du Moyen- Orient dans ce secteur n’ont pas fondamentalement changé.   

En revanche, deux faits majeurs méritent d’être rappelés qui ne sont pas développés dans cette étude ; il s’agit de découvertes d’une grande importance du gaz en Méditerranée orientale. Ce qui ne fait que consolider le rôle de cette région et la dépendance du monde de ladite région en matière d’hydrocarbure.

Deuxième fait qui mérite un intérêt ; c’est le changement de statut des Etats-Unis d’une puissance importatrice à un pays exportateur. Ce qui ne fait que limiter la dépendance de ce dernier du Moyen-Orient. Sa volonté de contrôler la région est dictée moins pour satisfaire ses besoins internes en pétrole et en gaz que pour maitriser cette énergie dans ses rapports potentiellement conflictuels avec les puissances émergentes.

Toutefois un bémol à cette assertion ; c’est que l’autonomie des Etats-Unis du pétrole du Moyen-Orient est somme toute relative car elle dépend du prix de cette énergie. Sachant que la production américaine en matière pétrolière et gazière est fondée sur l’exploitation du schiste, production qui reste chère par rapport au pétrole classique et dépendant du marché pétrolier et de la conjoncture mondiale.

26 avril 2021  

I – Quelques données fondamentales et quelques mythes.

II – La diplomatie des Etats au service d’une politique pétrolière : pour une maîtrise politique de la ressource.

1)   Domination et affrontement.

2)   Enjeux géopolitique et maturité du marché pétrolier : du début du dialogue.

III – Le pétrole, un instrument pour une ambition impériale : le cas des Etats-Unis.

A l’instar du charbon durant le 19ème siècle, le pétrole a structuré, durant tout le 20ème siècle, les rapports au sein des pays industrialisés et entre ces derniers et les pays producteurs de l’or noir.

            Dans l’imaginaire collectif, le Moyen-orient a constitué une zone quasi- mythique par rapport à cette source d’énergie ; convoitises, enjeux, guerres, chocs et contre-chocs… constituent les mots clés souvent mêlés à cette région et à ce produit.

            Entre les deux guerres ,l’accord dit de la Ligne rouge ([1]), a déterminé largement les rapports entre les pays producteurs (notamment au Moyen-orient) encore colonisés ou sous influence coloniale et les sociétés pétrolières dominantes dans ce secteur.

Après le second conflit mondial, l’accord conclu entre le président américain Franklin D. Roosevelt et le Roi Abdelaziz Al –Saoud en 1945 ([2] ) a, à son tour, structuré au niveau mondial la question de la production, de la fixation des prix et de la sécurité d’approvisionnement en pétrole des pays industrialisés ; le tandem américano-saoudien a réussi, malgré quelques soubresauts et quelques velléités d’indépendance des pays producteurs (création de l’OPEP en 1960), à stabiliser, trois décennies durant, le marché pétrolier international.

            Les deux chocs pétroliers en 1973 et 1979 (après la guerre israélo-arabe d’octobre et la révolution iranienne) ont constitué un tournant au niveau des modes de consommation des pays industrialisés, de la recherche des énergies de substitution, des rapports entre pays producteurs et consommateurs. Bref la géopolitique pétrolière au niveau international est entrée dans une nouvelle ère.

            Pendant longtemps, et ce depuis la découverte en Iran du premier puits  de pétrole au début du 20ème siècle, souvent les Etats aussi bien producteurs que consommateurs étaient derrière les grandes décisions et orientations dans le secteur pétrolier.

            Après les deux chocs pétroliers, progressivement pour des raisons diverses, le secteur a commencé à être, de plus en plus, soustrait aux influences polico- diplomatiques et davantage soumis aux lois du marché.

            Conscient d’une interdépendance bien établie, les pays producteurs et consommateurs ont encouragé cette nouvelle tendance ; l’institutionnalisation et la maturité du marché ne pouvaient que la conforter.

            Complexe, sensible et fortement névralgique, le secteur pétrolier, au niveau de l’évaluation des réserves, de la quantité de la production, de la fixation des prix ainsi que des rapports producteurs / consommateurs ont fait l’objet de légendes, de mythes et de perceptions controversées et souvent contradictoires. Pour pouvoir appréhender valablement la géopolitique pétrolière internationale, il importe d’expliquer d’abord l’intérêt et les enjeux de certains chiffres et de mettre fin à certains mythes.

            Le cadrage historique permettra, dans une certaine mesure, d’évaluer les enjeux de ce produit et d’apprécier les comportements des Etats et des compagnies pétrolières.

            Deux grandes phases historiques en ressortent ; la première est marquée par un rapport de confrontation/domination entre pays producteurs et pays consommateurs et la seconde (très récente/après les deux chocs pétroliers) traduit une volonté de dialogue et de concertation entre ces deux protagonistes.

            Enfin, pour illustrer l’importance de cette source d’énergie dans l’économie mondiale et dans les rapports entre les puissances quant à son contrôle politique dans deux zones névralgiques (la Caspienne et le Moyen-orient) on exposera brièvement les soubassements de la guerre anglo-américaine en Irak en mars 2003.

            Le travail sera donc décliné en trois volets :

       I- Quelques données fondamentales et quelques mythes.

       II- La diplomatie des Etats au service d’une politique pétrolière : pour une maîtrise de la ressource.

       III- Le pétrole comme instrument d’une ambition impériale : le cas des Etats-Unis

 I- Quelques données fondamentales et quelques mythes

            Le Moyen-Orient recèle 64% des réserves mondiales. Plus préoccupant, « …dans vingt ans, s’il n’y a pas de découvertes majeures, il n’y aurait plus de pétrole en Amérique du Nord, ni en Europe, presque plus en Afrique, ni même une Russie. L’OCDE, comme les NOPEP (Pays exportateurs non- membres de l’OPEP) seraient à sec »[3]. Alors que le Moyen-Orient continuera encore à produire pendant trente (30) ans supplémentaires ! !

            L’OPEP contrôle aujourd’hui 40% de la production dans le monde, 60% des exportations et 75% des réserves.

            Les Etats Unis consomment 25% de la production mondiale, importent 50% de leurs besoins. Plus inquiétant encore, au rythme de leur production et consommation actuelles, ils épuiseront leurs réserves dans dix ans ([4]). De même, le pétrole constitue 40% de la consommation mondiale d’énergie et occupe une place prépondérante dans les échanges internationaux.

            Des chiffres qui donnent le vertige. Il est vrai que ceux-ci reflètent la situation actuelle. Mais il importe de savoir que le Moyen-Orient a, depuis le début, occupé une position centrale dans la scène pétrolière. C’est justement cette situation qui est à l’origine de certains mythes ; si ceux-ci reflètent une part réelle de l’histoire géopolitique du pétrole, une appréciation affinée mérite d’être faite.

            Comme un épouvantail, la fin proche du pétrole a été souvent avancée, et  à chaque fois l’échéance est repoussée. Déjà en 1972, les membres du club de Rome avaient tiré la sonnette d’alarme sur l’idéologie productiviste, l’épuisement des ressources et les déséquilibres écologiques subséquents ([5]).

            La dépendance de l’économie des pays industrialisés de cette source d’énergie et l’angoisse sur la sécurité d’approvisionnement qui lui est inhérente, contribuent à renforcer l’idée de la rupture physique ce qui explique, en partie, la tension permanente et le nombre de conflits qui s’y rapporte.

            En tout cas la réserve est limitée et l’échéance est relativement mesurable ; plus nuancés, d’autres analystes estiment que « le fait majeur de la période qui s’annonce ne sera probablement pas géologique mais géopolitique … » ([6]).

            Autre idée reçue, c’est la dépendance des pays consommateurs des pays producteurs et le dictat imposé par ces derniers sur les premiers. Si dans la phase historique dite politique correspondant aux décennies 60 et 70 et en relation avec le conflit du Moyen-Orient, cette dépendance était forte, elle a, cependant, progressivement perdu en intensité notamment depuis le contre-choc pétrolier de 1986 ; la faiblesse de l’OPEP ([7]), la venue de producteurs de pétrole occidentaux (Norvège et Royaume Uni), l’institutionnalisation et une meilleure organisation du marché pétrolier, la vague libérale de la décennie 80 (sous l’effet de la politique de Margaret Thatcher et R. Reagan) et la prépondérance américaine (après 1989) ont contribué largement à cet état de fait.

             Mais réduire l’ensemble du secteur pétrolier à un clivage producteurs/ consommateurs et à  une opposition radicale d’intérêts n’est pas toute la réalité. En effet, ce domaine a énormément évolué et a gagné en complexité ; on a pu observer l’apparition de nouveaux producteurs et de nouveaux consommateurs donc une répartition géographique plus diversifiée de l’offre et de la demande mais avec une  forte concentration géographique de la réserve au Moyen-Orient.

             Ce clivage pays producteurs / pays consommateurs souvent assimilé allégrement à un  affrontement sud/sud ou abusivement Occident / monde arabo-musulmane (eu égard à l’importance de la réserve au Moyen Orient et la persistance de la question palestinienne) commence  à changer ne serait-ce que par la venue de nouvelles puissances consommatrices en l’occurrence la Chine et l’émergence de nouvelles zones pétrolières telles que la Caspienne et l’Afrique.

            Si le premier facteur peut influer sur la géopolitique pétrolière internationale (la Chine qui devient un gros consommateur et l’Amérique qui s’installe en Asie Centrale, à la faveur de la guerre de l’Afghanistan et espère s’incruster au Moyen-orient à la suite de la guerre contre l’Irak) le second, eu égard aux limites de ses réserves actuellement prouvées n’y jouera pas un rôle déterminant.

            En effet, les analystes estiment, selon les données actuelles que « les pays en développement passeraient d’un tiers environ de la consommation mondiale aujourd’hui à plus de la moitié en 2020 et à 60% en 2030 : la Chine consommerait ainsi en 2030 20% du pétrole mondial, contre 5% aujourd’hui »[8].

            L’actualité politique liée aux interventions des Américains en Asie centrale et au Moyen-Orient préfigure la géopolitique pétrolière internationale de demain à l’aune du rôle que ceux-ci y joueraient.

            On a souvent soutenu que la question pétrolière est plus marquée par des incertitudes que par des certitudes. Il n’empêche que tous les chiffres et les indications disponibles montrent que l’économie mondiale dépendrait de plus en plus du Moyen-Orient.

Les réserves de la mer Caspienne ne changeront pas fondamentalement cette donnée.

            En effet, au moment où le Moyen-Orient recèle 64% des réserves mondiales et contribue à concurrence de 31% de la production mondiale, la Caspienne n’offre respectivement que 6% (en fait il s’agit de tous les Etats de CEI y compris la Russie) et 11% ([9]) .

            Si le pétrole du Moyen-Orient est facile à évacuer celui de la Caspienne est soumis aux aléas de l’instabilité politique. D’autres régions offrent quelques perspectives comme l’Afrique (mais en eau profonde et dans un continent où l’instabilité est la règle) mais eu égard aux limites de leurs réserves, l’importance de la place du Moyen -Orient ne peut qu’accroître.

            Et si cette région a connu quatre (4) guerres avec comme toile de fond la question palestinienne et trois guerres du golfe ce n’est pas le fait du hasard.

            En effet, depuis la découverte du premier puits pétrolier en 1908 en Iran, la région n’a pas cessé de faire l’objet de convoitises des puissances et des sociétés pétrolières.

            La prégnance de cette région, abstraction faite de l’importance de ses réserves, sur le reste du monde est telle qui on a l’impression qu’elle est la seule à renfermer du pétrole. Il est incontestable qu’elle a structuré les rapports inter étatiques en matière pétrolière et elle continue à le faire avec une domination accrue.  

 II- La diplomatie des Etats au service d’une politique pétrolière : pour une maîtrise politique de la ressource.

Depuis le début du 20ème siècle, les puissances industrielles avec le soutien et / ou la participation de leurs compagnies pétrolières, ont investi directement le champ pétrolier notamment au Moyen-Orient eu égard au potentiel soupçonné déjà à l’époque.

            Dans le sillage du partage territorial entre Anglais et Français (les accords Sykes-Picot de 1916 et ajusté à San Remo (avril 1920) et l’accord pétrolier dit de la Ligne rouge de 1928, les possessions pétrolières et les modalités de leur exploitation étaient déjà définies. Globalement cette situation n’a pas changé jusqu’à 1945.

            A peine introduit en 1928 dans le partage du « fromage » pétrolier[10] , les Américains deviennent dominants au lendemain  du second conflit mondial ; l’accord de 1945 avec les Saoudiens leur a conféré une place prépondérante.

 1- Domination et affrontement

            Hantés par la sécurité de l’approvisionnement et intéressés par un pétrole à bas prix, les puissances industrialisées se sont évertuées à contrôler politiquement et économiquement les sources d’énergie.

            Ce rapport de domination s’est traduit par plusieurs tensions et conflits.

            En effet,  dans une toile de fond de décolonisation,  de rivalité Est-Ouest, d’idéologie tiers-mondiste et panarabe, les premières velléités de reprise en main de cette richesse nationale se sont déjà exprimées.

            La première manifestation dans ce sens était la nationalisation du pétrole iranien en 1951 par le Premier ministre Mohammed Mossadegh, expérience vite avortée à cause de coup d’Etat organisé par la CIA ; cet acte s’est traduit non seulement par la fin de cette expérience mais aussi par l’éviction des Anglais et l’installation des Américains en Iran.

            La guerre du Biafra (1967-70) où les Français soutenaient la sécession au  Nigeria, en partie, à cause du pétrole, la guerre civile angolaise (1975-2000) entretenue, entre autres raisons, pour le contrôle de cette ressource, la guerre ethnique au Congo Brazzaville (1992-97) et tout récemment les tentatives de déstabilisation du président H. Chavez au Venezuela (2002-2004) par une opposition interne soutenue par les Américains constituent quelques exemples édifiants de tensions ou de conflits qui sont souvent suscités par les convoitises des puissances étrangères et parfois relayés au niveau interne par les pouvoirs en place ou leur opposition.

            Ces exemples montrent si besoin est que le marché jouait un rôle accessoire dans la détermination de la  production et de la commercialisation du pétrole et que la dimension politique, souvent traduite par des coups d’Etat et / ou des guerres civiles, domine fortement  le champ pétrolier.

 Le contrôle politique de la ressource était le leitmotiv des puissances industrialisées. En l’absence d’un dialogue entre producteurs et consommateurs, ces derniers, préoccupés par la sécurité d’approvisionnement ; ne pouvaient agir autrement.

            Dans ce climat de défiance, les pays producteurs pour préserver la ressource et surtout obtenir un juste prix ont cherché à s’organiser ; la création de l’OPEP en 1960 et la culture tiers-mondiste fortement revendicative inscrite dans le cadre du groupe de 77 et de la CNUCED en vue d’un nouvel ordre économique international, (à cause de la détérioration des termes de l’échange) ne pouvaient que conforter le climat d’affrontement, le point culminant de ce processus de tension était les deux chocs pétroliers (1973-1979).

            A deux reprises, et surtout lors de la guerre israélo-arabe, le pétrole a été utilisé comme arme politique contre les pays dits « inamicaux » laquelle utilisation a constitué une mutation profonde de la géopolitique pétrolière internationale.

            Conscients de leur dépendance vis-à-vis de cette source d’énergie et de la zone du Moyen-Orient les Etats industrialisés, sans changer radicalement de mode de consommation et de vie, ont adopté un train de mesures pour en limiter l’acuité ; c’est  justement dans ce contexte précis que l’idée du dialogue entre pays producteurs et consommateurs a été lancée. Le dialogue euro- arabe, peut être inscrit dans cette lignée même s’il n’a abouti à rien de concret. Il n’empêche qu’il a contribué à conforter l’idée d’une prise de conscience et de la nécessité d’un dialogue salutaire pour les deux protagonistes.

 2- Enjeux géopolitiques et maturité du marché pétrolier : du début du dialogue

            Pour pouvoir apprécier l’évolution de la géopolitique pétrolière internationale,  il importe de faire une observation préalable.

            D’ici 2020, s’il n’y a pas de fait majeur (rupture d’un producteur important tel que l’Arabie Saoudite par exemple) l’économie mondiale ne manquera pas de pétrole ; la réserve physique existe. Au- delà de cette date, le monde dépendra largement du Moyen-Orient.

            C’est justement cette concentration géographique de l’offre (64% des réserves et 31% de la production mondiale) qui peut rendre le marché pétrolier sensible et accoucheur de multiples tensions ([11]).

            Par ailleurs, le contexte politique international, notamment après les attentats du 11 septembre 2001 ne peut qu’aiguiser les frictions et soumettre le marché pétrolier à des secousses qui peuvent ne pas être contrôlables ; la stratégie américaine de lutte contre le terrorisme, la guerre contre l’Irak et l’absence de solution prévisible de la question palestinienne ne sont pas de nature à favoriser un apaisement de ce marché.

            Eu égard à la sensibilité et la complexité du secteur pétrolier, le marché peut-il jouer le rôle d’amortisseur ?

            Aujourd’hui, il est révolu le temps où la destinée du pétrole se réglait plus ou moins dans les chancelleries occidentales et les palais des pétromonarchies.

            En effet, « … après les chocs pétroliers, le marché pétrolier s’est rapproché des autres marchés de matières premières … » et dans ce contexte mondialisé il est de plus en plus difficile et improbable «  toute manipulation des flux à des fins politiques … »[12].

            Que peut le marché ? Quels sont les acteurs qui y interviennent ? Y-a-t-il encore une place aux Etats producteurs et consommateurs dans la géopolitique pétrolière internationale ?

De nombreux analystes estiment que parmi les facteurs qui peuvent contribuer à créer un contexte d’apaisement et de stabilité du secteur pétrolier, notamment au niveau des prix, c’est justement le marché[13] . « L’OPEP fixe le prix avant la virgule et les traders après la virgule »[14]. Une formule lapidaire qui peut résumer un certain rôle du marché.

            Il est établi que le marché pétrolier de plus en plus normalisé (proche des marchés des  matières premières) et  ayant gagné en maturité y participe grâce aussi à facteurs structurels liés à ce secteur et à l’autonomie des compagnies pétrolières.

            A titre d’exemple on peut citer le fait suivant: en effet, « les compagnies pétrolières américaines se sont intéressées à la mer Caspienne bien avant que le département d’Etat soit à même d’articuler une politique cohérente dans cette région »[15].

            De même, les mêmes compagnies s’opposent, pour des raisons de rentabilité et de sécurité, au choix fait par l’administration américaine quant aux différents itinéraires des oléoducs, pour l’évacuation du pétrole de la Caspienne, faits ou projetés à travers des pays comme la tchétchènie, l’Azerbaïdjan ou l’Afghanistan ! ! Et tout cela pour éviter la route russe et iranienne[16].

            Est- ce à dire que les Etats ne peuvent ou ne doivent plus intervenir dans le secteur pétrolier ?

            Même dans ce contexte dominé par la vague  libérale et  l’économie mondialisée, l’intervention des Etats, aussi bien producteur que consommateurs, est souhaitée et souhaitable parce que des contraintes de nature diverse la commandent.

            Les raisons sont d’ordre économique, sécuritaire et géopolitique ; en effet les crises majeures ne peuvent être absorbées ni par le marché ni par les stocks stratégiques. Ne serait-ce que pour cette raison, le dialogue entre pays producteurs et consommateurs devient impératif et catégorique.

            Le dialogue est nécessaire parce que, comme on l’a déjà souligné, l’interdépendance entre producteurs et consommateurs est un fait bien établi. Le dialogue est nécessaire parce que la permanence des rentes pour les premiers (situation socio-économique de la quasi-totalité de ces pays, pour des raisons différentes, est peu enviable) et la sécurité l’approvisionnement des seconds sont aussi vitales pour les uns que pour les autres.

            Le cadre existe. Il s’agit du conseil mondial d’énergie (voir lexique en annexe) et du Forum international de l’énergie qui est, quant à lui,  présenté « officiellement  comme un rassemblement informel de ministres de l’énergie de pays producteurs et consommateurs d’énergie dont le but est d’établir la confiance, d’échanger des informations et de développer une meilleure compréhension des enjeux énergétiques sous-jacents à l’échelle mondiale »[17].

            Ce forum a eu sa 7ème édition en novembre 2000 à Riad, marquée, entre autres, par le retour des Etats-Unis.

            Pour son efficacité et sa réussite, il importe aux protagonistes d’en préciser les termes et les perspectives.

            A la lumière des différents forums et d’autres manifestations internationales, il ressort les préoccupations suivantes : développer la multilatéralisation en intégrant d’autres acteurs comme les industriels, les ONG, société civile … et autres pour sortir du clivage producteur/consommateurs.

            Nombreux sont les Etats qui souhaitent aussi l’élargissement de l’ordre de ce dialogue pour l’inscrire dans une problématique globale.

            Enfin, tout le monde s’accorde à dire pour inscrire aussi ce dialogue, ainsi que les décisions et les actions qui peuvent en sortir dans la perspective de la sortie du système de consommation fondé sur les hydrocarbures ; cette sortie programmée dans l’an 2050 appelle des mesures d’accompagnement pour éviter les dérives, les tensions et les conflits. Il y va de l’intérêt de toute la communauté internationale.

 III- Le pétrole, un instrument pour une ambition impériale : le cas des Etats-Unis.

            Comme on l’a déjà dit le Moyen-Orient recèle 66% des réserves mondiales de pétrole et l’Irak dispose de la 2° réserve. Certains analystes considèrent que le sol mésopotamien pourrait en receler une quantité équivalente à celle de l’Arabie saoudite c'est-à-dire environ  230 à 240 milliards barils [18]. Tout pour susciter convoitises et appétits.

Le taux de dépendance pétrolière des Etats-Unis croit d’une manière substantielle ; il était de l’ordre de 35% en 1973, il est actuellement à 54.3% et il est prévu qu’il soit de l’ordre de   67% en l’an 2020 [19]. Vis-à-vis du Moyen-Orient, ils en importent environ 23.8%.

Il est vrai que les Etats-Unis ont diversifié, ces dernières années, leurs sources d’approvisionnement ; seulement comme on l’a déjà souligné, dans vingt ans, s’il n’y a pas de mutations majeures, le monde dépendrait du Moyen-Orient pour son pétrole.

Avant le déclenchement de la guerre anglo-américaine contre l’Irak en mars 2003, un débat  controversé a été remarqué sur ses véritables raisons ; si le pétrole et une des raisons, elle n’est pas la seule [20].

La guerre en Afghanistan (2001) et celle de l’Irak (2003) s’inscrit dans une stratégie globale ; l’objectif, à long terme et de se maintenir comme puissance et ce en empêchant les pays prétendants d’émerger. 

Pour se maintenir en tant que puissance et surtout retarder l’échéance du déclin, les Etats-Unis doivent :

           

-        Réduire les chances et les atouts des pôles émergents comme l’Europe, la Russie, le Japon et la Chine.

-        Moderniser et adapter les forces armées américaines aux «  nouvelles  menaces ».

-        Lutter contre le « terrorisme » et neutraliser les Etats dits « terroristes » ou « voyous » (doctrine de la guerre préventive).

-        Sécuriser et dominer les régions recelant les réserves les plus importantes d’hydrocarbures.

 

« L’objectif des Etats-Unis, dit Emmanuel Todd, n’est plus de défendre un ordre démocratique et libéral   qui se vide lentement de sa substance en Amérique même. L’approvisionnement en bien divers et en capitaux devient primordial : le but stratégique fondamental des Etats-Unis et désormais le contrôle politique des ressources mondiales ([21]). 

Mais le plus important, et sur la base des mêmes chiffres concernant les réserves du Moyen –Orient et leur dépendance de plus en plus accrue de la région, le contrôle politique par l’Amérique du Moyen -Orient s’inscrit dans sa stratégie d’endiguement des pôles émergents : « la vérité est que, par le contrôle des ressources énergétiques nécessaires à l’Europe et au Japon, les Etats-Unis pensent garder la possibilité d’exercer sur eux des pressions significatives » (21).

L’occupation de l’Irak ne serait donc qu’une étape vers une véritable conquête de la région au service d’une ambition impériale.

 Lexique*

 Organismes et institutions

 AIE                             Agence internationale de l’énergie

 Conseil  mondial           Instance fondée en 1923 pour promouvoir l’offre mondiale d’énergie

De l’énergie                 et son utilisation. Elle est composée de 90 comités nationaux

 Unités de mesures et équivalences

   Baril                          Unité de mesure des volumes des pétroles et de produits.

                                    1 baril = 159 litres

                                    1 tonne = 7.3 barils.

                                    1 baril/jour = 50 tonnes/an.

 Gb                               Milliard de barils.

 Mb/j                            Millions de barils/jour

 Tep                             Tonne-équivalent pétrole. Unité d’énergie commune aux différentes sources.

 Marchés, références et places financières

 Marché à terme          Marché où sont négociés des contrats standardisés sur des opérations à échéance, contrats utilisés comme moyen de couverture et débouchant rarement sur des échanges physiques.

.Marché spot               Marché au jour le jour portant sur des cargaisons. S’oppose aux contrats à moyen terme.

Panier OPEP              Prix de référence de l’OPEP calculé sur la base des cours spot des sept bruts différents.

Marqueur                   En anglais benchmark. Brut de référence d’un marché, grâce auquel sont déterminés les prix des autres types de bruts.

 Brent                          Marqueur de la zone Europe-Méditerranée-Afrique basé sur différents brutes de la mer du Nord

 Dubaï                          Marqueur du Moyen-Orient et de la zone Asie Son évolution est fortement corrélée à celle du Brent d »e la zone Europe.

WTI                            Western Texas  Intermediate. Marqueur de la zone Amériques, basé sur                        un brut local produit aux Etats-Unis.

 IPE                             International Petroleum Exchange, place financière de Londres où sont réalisés des transactions sur le Brent.

 NYMEX                     New York Mercantile Exchange, place financière des Etats-Unis où sont réalisées les transactions sur le WTI et sur les produits

 Trader                        Négociant intermédiaire dont le rôle est de réaliser une marge sur des ventes à terme.

Pétroles

conventionnels            Pétroles pouvant être exploités dans les conditions économiques et

                                    techniques actuels.

 Pétroles non                Pétroles caractérisés par leur haute densité et qui sont plus difficiles et 

conditionnels              plus coûteux à extraire.

 Price band                  Fourchette de prix dans laquelle doit évoluer le prix du baril.

 Réserves prouvées      Cumul des productions possibles jusqu’à l’abandon de l’exploitation.

Ressources en             Ressources existant physiquement dans le sol avant tout d’extraction

place 

 SPR                             Statégic Petroleum Reserve. Stocks d’état existant aux Etats-Unis et gérés par l’office of Fossil Energy. 

 L’accord de la Ligne rouge : c’est un accord conclu entre Turkish petroleum company devenue par la suite  Iraq Petroleum company  et quatre autres compagnies pétrolières dominant le secteur à l’époque. Il dessina le cadre du futur développement pétrolier au Moyen- Orient. Il a imposé aux cinq partenaires de ne pas agir seul dans les zones  d’exploration du pétrole délimité en commun accord entre eux.

 *Ce lexique a été puisé dans le document de l’ENA déjà cité.  Il a été aménagé et présenté  d’une certaine manière permettant au lecteur  de l’utiliser aisément pour la compréhension  des questions techniques liées au secteur pétrolier.

  Bibliographie

  I – Ouvrages et annuaires

 1)      Hubert de Beaufort, guide mondial d’économie et de géopolitique, Le CHERCHE midi éditeur, 1996,515 pages.

 2)      Benmessaoud Tredano Abdelmoughit, ONU, Etats-Unis – Irak, de la mère des batailles à la guerre des faucons, collection Confluence, 2003, 189 pages.

 3)      Serge Cordellier, Le dictionnaire historique et géopolitique du 20° siècle, édition La découverte 2000, 735 pages.

 4)      Yves Lacoste (s/ direction), Dictionnaire géopolitique des Etats, 1998, Flammarion, 1197, 677 pages.

5)   Emmanuel Todd, Après l’empire, Essai sur la décomposition du système américain Gallimard, 2002, 233.p      

II Articles.

1)  Philippe Chalmin, géopolitique des ressources naturelles, 2002, Ramsès, 2000, pp. 91 – 102.

 1)      Vicken Cheterian, bataille pour l’or noir dans le Caucase, Manière de voir, janvier- février 1998, pp. 83-87

 2)       Agnès Chevalier, Le marché pétrolier en déroute, L’état du monde 1986, Annuaire économique et géopolitique mondial, sous/ la direction de Yves Lacoste et autres. 527-522.

 3)      Phillip S Golub, les Etats-Unis, hyper puissance mondiale, dépendance énergétique interventionnisme, in Atlas du monde diplomatique, 2002, pp. 98-99.

 4)      Paul-Marie De La Gorce, Manière de voir, N°67 janvier-février 2003, pp.

 5)      Youssef Ibrahim, La vraie bataille pour le pétrole commence, Le Monde 13-14 avril 2003 (in Irak, ruée sur l’or noir, dossier du Monde 13-14 avril 2003.

 6)      Michael Klare, les vrais dessins de Georges Bush, MD, novembre 2002.

 7)      Serge Marti, Sous la guerre, le pétrole, Le Monde, Dossiers et documents, avril 2003.

 8)      Véronique Maurus, Un trésor disputé depuis un siècle, Le Monde 13-14 avril 2003 ( in dossier du Monde, 13-14 avril 2003.

 9)      André Nouschi, pétrole et relations internationales, Revue Etudes Internationales, N°65, décembre 1997, pp 30 44.

 10) Jean Radvanyi, La Russie et ses marchés, un espace écartelé. Un atout majeur pour Moscou : le pétrole, Atlas  du Monde diplomatique,   2002                  

 

 



[1] -  Voir en  annexe quelques développements sur cet accord.

[2] -Ce deal a consisté à assurer la protection de l’Arabie Saoudite par les Etats-Unis contre la sécurité de l’approvisionnement en pétrole et à bon marché. 

[3] -  Philippe CHALMIN, Géopolitique des ressources naturelles : prospective 2020, RAMSES, 200, pp. 91-102, p. 95.

[4] - Youssef Michel IBrahim, La vraie bataille pour le pétrole commence, interview accordée au journal  Le Monde 13-14 avril 2003, voir aussi notre ouvrage, l’ONU, Etats-Unis, l’Irak. De la mère des batailles à la guerre des faucons, coll. Confluences, 2003, 189 p, pp. 129-155.

[5] - Janine Delannay et autres, Halte à la croissance, Ed. Fayard, 1972, 314 p, voir les pages 7-14.

[6] - Document d’un séminaire de l’ENA (française) intitulé « Energie et société », 2002, 94 p, p. 63.Cité ci- après Document de l’ENA

[7] - Après le contre-choc pétrolier de 1986, les revenus de l’OPEP sont passés de 280 milliards de $ en 1980 à 155 en 1986 et sa part de production de 47% en 1979 à 30% en 1985. Agnès Chevalier, le marché du pétrole en déroute, in Y.Lacoste (sous/la direction) l’Etat du monde 1986, Annuaire économique et géopolitique mondial, Ed. La Découverte, pp. 527-529.

[8] - Document de l’ENA op.cit, p. 14.

[9] - Document du séminaire de l’ENA, op.cit, pp. 36-38 et 81, voir aussi l’Atlas du Monde diplomatique, 2002, pp. 99 ; Philippe Chalmin, op.cit, p. 95.

[10] -   Véronique Maurus, l’accord piège de la ligne rouge, Le dossier du Monde, 13-14 avril 2003.

[11] - Voir en annexe le détail concernant les chiffres relatif à la réserve, production et consommation mondiale.

[12] - Document du séminaire de l’ENA, pp. 27-29.

[13] -  Sur les modalités de fonctionnement du marché pétrolier voir en annexe le lexique portant sur les différents marchés et marqueurs existant.

[14] -  Document du séminaire de l’ENA, p. 28.

[15] -  Vicken Cheterian, Grand jeu pétrolier en Transcaucasie, Manière de voir, N° 60, novembre-décembre 2001, p. 83.

[16] -  Document du séminaire de l’ENA, p. 49,Philippe Chalmin, op.cit, p. 95.

[17] - Document du séminaire de l’ENA, op. Cit.pp.61-62

[18] Annie  Kahn, les deuxièmes réserves du monde, Le Monde 13-14 avril, 2003, Serge Marti, Sous la guerre le pétrole, Le Monde, Dossier et documents, N°319, avril 203 ; Yahya Sadowski, vérités et mensonges sur l’enjeu pétrolier, Le Monde diplomatique, avril 2003.

 

[19] Philippe S. Golub, les Etats-Unis, hyper puissance mondiale. Dépendance énergétique et interventionnisme, Atlas du monde diplomatique, 2000, p 98.

 

[20] Pour plus de développement sur cet aspect voir notre ouvrage, op. Cit. , surtout les pages 129-155.  

 

[21] Emmanuel Todd, Après l’empire, essai de la décomposition du système américain, Paris, Gallimard, 223p.

 

Libellés :

Enregistrer un commentaire

[blogger][facebook][disqus]

Cress Revue

{picture#http://store4.up-00.com/2017-07/149982714684611.jpg} Revue marocaine des sciences politiques et sociales, Dossier "Economie politique du Maroc", volume XIV, Hors série. Les auteurs du volume n'ont pas hésité ... {facebook#http://facebook.com} {twitter#http://twitter.com} {google#http://google.com} {pinterest#http://pinterest.com} {youtube#http://youtube.com} {instagram#http://instagram.com}

Formulaire de contact

Nom

E-mail *

Message *

Fourni par Blogger.