ELECTIONS LÉGISLATIVES DU 8/09/2021. Pr. A.B.TREDANO






ELECTIONS LÉGISLATIVES DU 8 SEPTEMBRE 2021 :
LES CAUSES D’UN DÉSASTRE ?

Abdelmoughit Benmessaoud TREDANO
Pr. de Science Politique et de Géopolitique
Université Mohamed V Rabat


SIDÉRATION
La défaite d’un parti dans un pays démocratique, en dehors de la colère et de la déception du moment, passe pour un fait normal, quasi anodin.
La raison en est simple, c’est que le système dispose de tous les éléments qui font qu’il est considéré comme démocratique.
Et parmi ces conditions l’alternance au pouvoir. En plus des libertés publiques, des élections libres et transparentes, de la séparation du pouvoir et de la nécessité d’un Etat de droit, le changement de majorité est devenu routinier dans les pays à ancrage démocratique.
Chez nous, les analystes les plus aguerris ne peuvent pas comprendre la chute verticale que le PJD vient de connaitre même s’il y a des raisons objectives d’une telle défaite.
Toutefois, on peut comprendre facilement une infortune électorale mais difficilement un désastre.
Que s’est-il passé dans les arcanes et les coulisses du système politique pour que cette descente aux enfers du PJD ait eu lieu ?
Il y a des raisons internes et externes,déclinées ici et là, pour expliquer ce cataclysme électoral.
La déliquescence de l’islam politique "frériste" qui, à la faveur du printemps arabe, était présenté par l’Occident comme un moindre mal dans la mesure où les islamistes restent foncièrement libéraux et ne posent pas la question de l’existence d’Israël (En Egypte et en Tunisie) peut constituer une des explications parmi d’autres.
La faillite de ces expériences s’est révélée en Egypte, en Tunisie, en Libye et en Syrie et subsidiairement en Jordanie et en Turquie (quelques difficultés politiques et faiblesses économiques récentes).
De surcroit, les 2 sponsors de l’islam politique "freriste", en l’occurrence la Turquie et le Qatar, sont contestés, par plus d’un pays, pour leur politique intrusive.
Le coup de massue n’est autre que la signature par leur premier responsable, Saad Eddine Othmani, de l’acte de normalisation avec Israël.
On est loin de la réception, avec tambour et trompette, accordée au leader de Hamas, Khaled Mechaal lors de leur 7ème congrès tenu à Rabat en juillet 2012.
Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts.
En revanche, certains analystes privilégient les causes internes pour expliquer cet échec cuisant.
On cite pèle mêle certains arguments qui ont une certaine importance dans l’explication de ces résultats.
Pour faire court, on va les citer d’une manière télégraphique sans les développer et sans en établir une importance hiérarchique quelconque.
1. Un double langage entre le discours et la pratique gouvernementale ; il y a une phrase célèbre qu’on prête à l’ancien dirigeant du PJD et ancien chef de gouvernement Abdeillah Benkirane : "pendant la semaine je suis chef du gouvernement, et le week-end, je suis dans l’opposition. Edifiant !!
2. Les séquelles de la crise interne liée au blocage de 2016 où une frange du parti, notamment au niveau de la direction, s’est résignée à laisser tomber A. Benkirane et accepter la primature avec El Othmani comme chef de gouvernement.
3. Toutes les mesures impopulaires (la suppression de la compensation de certains produits de première nécessité, l’augmentation de l’âge de la retraite, la contractualisation de la fonction des enseignants , entre autres mesures ) que les anciens gouvernements étaient incapables d’appliquer et d’assumer, celui de Benkiran et d’El Othmani les ont adoptées sans état d’âme ;
4. La pédagogie de l’exemple, que le parti préconisait, faisait défaut au niveau sa pratique politique; ainsi sur le plan moral et éthique -qui était d’ailleurs une partie de leur capital (le nombre de scandales lié aux mœurs, l’enrichissement sans cause, l’entrisme dans les différentes administrations, politique de rente et de prébende) - l’attitude du parti a déçu plus d’un ;
5. Absence de compétences dans la gestion des affaires publiques ;
6. Absence de vision et de projet de société ; tiraillé entre la dimension idéologique religieuse de leur référentiel et les velléités d’autonomie et de mutation vers un parti politique dit "normal " , la direction du PJD n’a pas su ou pu faire le choix idoine ;
7. Le bilan de leur gestion au niveau local et national laisse à désirer ;
8. Une bonne partie des électeurs qui ont voté pour eux depuis 1997, en passant par les législatives de 2002 et surtout 2012 et 2016, déçue, les a carrément abandonnés ;
SIDERATION !
C’est le sentiment général constaté à l’annonce des résultats.
On peut revenir à la question initiale ;
Que s’est-il passé dans les arcanes et les coulisses du système politique pour que cette descente aux enfers du PJD ait eu lieu ?
Ceux qui considèrent que le gouvernement au Maroc peut décider et gouverner se trompe de système et de pays.
Ceux qui estiment que les élections peuvent dégager une majorité qui traduit la configuration sociologique et politique réelle croient au père noël.
Ceux qui croient que les élections ont un sens et une pertinence se mentent à eux-mêmes.
A quoi est dû ce décalage entre le pays réel et la fiction qui nous est livrée par le ministère de l’intérieur ?
PARTAGE DU POUVOIR ET GESTION GOUVERNEMENTALE
Dans notre premier ouvrage sur l’alternance 1996, nous avons rapporté les propos de deux responsables politiques dont le rappel n'est peut-être pas inutile, car ils sont édifiants à plus d'un titre.
Durant l'été 1995 une interview, passée presque inaperçue, a été accordée par le rédacteur en chef d'un quotidien national à la Vie Economique ; on y relève un passage très significatif sur la question du pouvoir en rapport avec l'alternance :
" Le fait de mettre en avant la présence du ministre de l'intérieur comme un obstacle à l'alternance (faisant allusion à la deuxième tentative de l'automne 1994) peut étonner lorsqu'on sait que le ministre de l'intérieur n'est pas un ministre comme les autres et qu'il n'est pas simplement chargé d'assurer l'ordre public, de gérer la carte administrative du Maroc, c'est aussi un instrument de la souveraineté. C'est mal appréhender le problème, c'est faire croire que l'arrivée de la Koutla au gouvernement est une affaire de partage de pouvoirs, alors qu'il s'agit simplement de partage de fonction. Exercer des responsabilités gouvernementales, ce n'est pas partager le pouvoir » (1)
Quelques mois plus tôt, le premier secrétaire de l'USFP, A. Youssoufi, avait utilisé une formule lapidaire et sibylline dans une interview en relation également avec l'alternance. Pour lui, une participation au gouvernement ne devrait nullement signifier un partage de "non pouvoir" .(2 )
Toute la question est là.
Qui va gouverner et comment ?
Et sur quelles bases politiques, idéologiques et programmatiques fallait –il gouverner ?
Cette question lancinante a été une sorte de leitmotiv dans l’histoire politique récente du Maroc notamment depuis l’indépendance ; c’est le marqueur qui a ponctué, pendant un temps, les rapports entre les deux principales forces politiques en l’occurrence la monarchie et le mouvement national.
En effet, au lendemain de l’indépendance, la question qui s’est imposée effectivement à tous les acteurs de la vie publique marocaine : Qui va gouverner et comment ?
C’est ici que résident tous les problèmes qui sont en liés à la gestion du politique au Maroc.
UN SYSTEME SUI GENERIS
Le système politique marocain est souvent considéré comme sui generis.
Spécifique et réfractaire à toute analyse fondée sur les canaux classiques de la science politique.
En effet, Il serait difficile de le soumettre aux notions, concepts et critères des systèmes politiques dits démocratiques.
Comment, donc, peut-on le scanner et rendre compte de sa culture, de sa pratique et de ses attitudes erratiques... ?
Nous avons toujours soutenu que les politologues, les constitutionnalistes et sociologues marocains sont invités à élaborer un arsenal conceptuel nouveau et adapté à un système ancré dans les entrailles de la psychologie individuelle et collective des Marocains .
La notion du Makhzen a été souvent sollicitée pour donner la clef d'accès à un système dont les coins, les recoins et les sentiers demeurent impénétrables.
LE MAROC : UNE TRANSITION PRE-DOMACRATIQUE ?
Au-delà de cette dimension théorique sur la quintessence du système politique marocain, on est en droit se poser la question lancinante : comment qualifier la situation politique au Maroc et l’étape historique que le pays connait ?
Et ce pour pouvoir déceler les soubassements d’une telle dichotomie entre le pays réel et la fiction électorale et éventuellement les présenter comme éléments d’explication.
UNE " TRANSITION" QUI DURE ?
On est dans quelle situation politique ?
Ça peut paraitre incongru comme question et pourtant elle me parait incontournable dans toute analyse du politique au Maroc.
Sommes-nous dans une démocratie ?
Evidemment non.
Tout simplement parce que nous ne pratiquons pas TOUS les ingrédients de la démocratie. La raison est simple ; nous n’avons pas eu l’accumulation historique que les pays démocratiques ont connue.
Mais aussi et surtout, il n’y a pas de volonté politique pour opérer le changement nécessaire et souhaité dans le processus de libéralisation du système politique.
Sommes-nous dans une dictature ?
Non.
Parce qu’il y a quelques embryons d’un système démocratique.
Enfin, sommes-nous dans une transition démocratique ?
Encore non.
Pourquoi ? La transition suppose un cap et des étapes.
On ne peut être depuis 1975 dans une transition éternelle.
Alors dans quelle situation historique sur le plan politique ?
Une situation pré-démocratique ? (3)
Il s’agit d’un emprunt à la littérature marxiste.
L’intérêt de cette qualification ?
Ni académique ni scientifique.
C’est tout simplement que le Maroc à l’instar d’autres pays du Tiers-Monde ne sont pas encore rentrés dans l’ère démocratique.
Il importe de souligner que le système politique, revêtant une certaine spécificité dit sui generis, appelle un arsenal /outillage conceptuel adapté.
EN GUISE DE CONCLUSION
Pour revenir aux élections, on peut soutenir qu’en 2012, on pressentait le PAM pour la primature avec une majorité confortable.
"Le printemps arabe" en 2011, a coupé court à cette entreprise.
En 2016, on a essayé de confier les affaires aux Indépendants, mais c'était difficile d'éteindre la lampe aussi facilement, en écartant d’un revers de main le PJD.
Aujourd'hui, on revient à la case départ.
PAM ou RIN, blanc bonnet, bonnet blanc., comme disait Jacques Duclos.
Toutes les "analyses" relatives aux résultats, aux performances des partis politiques, à la prise de conscience de l'opinion publique., n'est que littérature.
Tout cela fait partie du décorum.
Histoire de meubler ledit échiquier politique.
Le système politique continue à se reproduire. Seules les combinaisons changent.
10 septembre 2021
-(1)Il s'agit de feu Nadir Yata, rédacteur en chef d'Al Bayane et membre du Bureau politique du PPS, la Vie Economique, 11 août 1995.
(2)Voir notre ouvrage, Démocratie, culture politique et alternance au Maroc, 1996, 195, pp. 152-156.
(3)Voir notre communication ,Transition pré-démocratique société civile et articulation des pouvoirs au Maroc, Université de Grenade, 29-30 Novembre- Décembre 2004.Publié in Sociedad civil,derechos humanos y democracia en Marruecos, Edition Eirene,2006,
443 pages,pp. 51-67
(4) Incapable de qualifier les économies non- capitalistes au XIX ème, les marxistes les avaient considérées comme précapitalistes.
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