fondements de l’émancipation des formations sociales Pr. M. RAMI










 

L’auto-renforcement permanent, l’ethos de confiance collectif et le ré-enchâssement du marché dans le social comme fondements de l’émancipation des formations sociales

 

 

« Aristote avait raison : l’homme n’est pas un être économique, mais un être social »

Karl Polanyi[1], La mentalité de marché est obsolète ! In « Essais », 1947, p.509

« Il n’y aura pas de sortie de la crise[2] tant que ne seront pas renforcées les positions de tous les « faibles » du système : les peuples des périphéries, les classes sociales dominées dans tous les pays des centres et des périphéries. Autrement dit sortir du « colonialisme global » et des mythes libéralistes, refuser les repliements néofascistes illusoires » Samir AMIN[3]

 

 

 

Introduction

Dès sa constitution à partir des 15ème et 16èmesiècles, le système capitaliste s’est construit sur l’expansion de l’échange qui a fini par prendre le dessus sur les deux autres formes de socialisation qui fondent la cohésion sociale au sein de la société humaine à savoir le don-réciprocité et la redistribution. 

Plus les formations sociales capitalistes accélèrent leur processus de transformation en sociétés de marché en faisant large place au fétichisme de la marchandise qui s’étend au travail de l’homme (la force de travail), à la nature et à la monnaie, plus leur éthos de confiance fondant leur cohésion sociale s’amenuise. L’objectif de la pensée des intellectuels des Lumières en Europe consistant à faire de l’utilité sociale, celle qui apporte le bonheur maximum de l’individu tout en bénéficiant à l’intérêt collectif, s’en trouve largement entamé[4].  

La libération progressive des formations sociales du dictat du marché passe nécessairement, comme le soutient Karl Polanyi[5], par le ré-enchâssement de l’économique dans le social. Ce ré-encastrement se traduit nécessairement par le primat de ce que nous appelons « l’ethos collectif »[6] sur « l’ethos individualiste du marché »[7] fondé sur les intérêts de l’univers élitiste.

Le ré-encastrement de l’économique dans la société s’avère ainsi une condition nécessaire pour l’émancipation sociale des formations sociales notamment celles périphériques qui, pour s’affranchir de leurs pesanteurs handicapantes du mal développement, devraient avoir comme priorité primordiale de construire un « éthos de confiance compétitif » fondé sur « l’ethos collectif » et non sur « l’ethos du marché ». Pour ce faire, elles devraient engager un processus d’Auto renforcement permanent où la primauté du social devient le vecteur de leur libération, c’est-à-dire de leur sortie du colonialisme global imposé par l’impérialisme capitaliste et des mythes libéralistes qu’entretiennent les élites locales en tant qu’alliées compradores des bourgeoisies du centre. Ce ré-encastrement s’avère comme la condition sine qua non en vue de faire face aux vrais enjeux de notre époque, qui sont d’ordre social-écologique, « car l’écologie ne peut plus être déconnectée des questions sociales, pas plus que le changement climatique ou la pollution du bien-être personnel et collectif »[8]. La libération des sociétés de l’emprise du fétichisme de la marchandise imposé par la domination du marché est à elle seule de permettre de se libérer des pathologies sociales que les concepts critiques utilisés par la philosophie sociale tels que la réification[9], l’aliénation[10] et la souffrance[11] mettent en évidence.

Une première expérience de ré-encastrement du marché dans le social, comme l’a analysé K. Polanyi dans son œuvre maîtresse précité, réside dans la naissance de l’Etat-providence durant les trente glorieuses (1945-1975) au sein des pays capitalistes développés, L’entrée de ces derniers à partir des années quatre-vingt dans une nouvelle phase, celle du néo-libéralisme peut se lire comme un grand bond en arrière de l’Etat social se traduisant par le retour en force de la société de marché qui fait plonger ces sociétés dans une grave crise.

En parallèle les expériences socio-démocrates des pays nordiques leur ont permis de maintenir le ré-encastrement de l’économique dans le social et par conséquent de renforcer leur ethos de confiance collective sur la base de l’Etat-providence. De même, l’expérience de la Chine populaire fondée sur le socialisme de marché à partir de l’accès de Deng Xiao Ping au pouvoir lui a permis d’opérer sa grande transformation en devenant une puissance économique, technologique et géopolitique incontournable tout en renforçant son ethos de confiance collectif, le marché et le capital privé acquièrent un statut nouveau, celui de servir l’intérêt collectif.  

Ces deux formes de société seront prises comme exemple pour montrer dans quelle mesure le ré-encastrement de l’économique dans le social s’avère comme un moyen efficace de libération des formations sociales des effets mutilants de la société de marché et des pathologies sociales susmentionnées. 

 

 

 

I.              L’ethos de confiance compétitive individualiste versus l’ethos collectif comme fondement de libération des formations sociales

 

Pour Alain Peyrefitte, les miracles économiques des pays capitalistes développés européens à partir du 15ème et du 16ème siècle sont le produit de la formation en leur sein d’un « ethos de confiance compétitive » qu’il définit comme « cette disposition de l’homme à échapper au contrôle génétique propre à l’espèce, pour y substituer la motivation autodéterminée d’un engagement personnel dans un projet propre à transformer le milieu »[12]. La Hollande prend le devant de cette nouvelle dynamique révolutionnaire et sera suivie puis surpassée par la Grande-Bretagne avant que d’autres pays européens, l’Amérique du Nord et le Japon ne suivent le parcours déclenché par la révolution industrielle bourgeoise. Pour Peyrefitte, ces formations capitalistes industrialisées évoluent ensemble dans le cadre de cet ensemble de valeurs qui constituent l’ethos de confiance concurrentielle. La définition qu’il donne de cet ethos découle de la place centrale accordée par cet auteur à l’explication culturelle[13] du développement rejoignant par là le courant de pensée structuro-fonctionnaliste représentée entre autres par l’économiste et sociologue américain Talcott Parsons. Cet éthos de confiance se manifeste par « un ensemble cohérent de comportements et de mentalités (…) qui est spécifique de la modernité »[14]. L’auteur rattache l’existence de cet ethos aux sociétés capitalistes développées en soulignant que « les causes morales du miracle économique » résident dans la « volonté acharnée de sortir de la misère et de la défaite », l’« esprit d’initiative », la « conviction que le rétablissement se jouera dans le champ économique, le rôle du politique se bornant à une simple régulation »[15].  

Cette thèse nous parait fortement réductrice. D’une part, l’ethos de confiance ne peut être rattaché au seul élément mental considéré par Peyrefitte comme facteur primordial au vu du caractère complexe du phénomène social. D’autre part, il ne peut être limité aux seules formations sociales capitalistes développées. Enfin, il ne peut être considéré comme un acquis irréversible du fait que les rapports sociaux et le développement économique évoluent dans un contexte de tension sociale résultant des luttes des classes sociales en présence. Ces luttes trouvent leur expression dans les mouvements sociaux dont le degré d’intensité demeure largement tributaire des rapports de force entre les classes sociales, de la conjoncture économique, politique et sociale, et, de l’écosystème international[16].  Les rapports conflictuels caractérisant la société capitaliste et la société de marché au sens de Karl Polanyi font que la société évolue dans le cadre d’un rapport contradictoire et dialectique où l’ethos de confiance compétitive au service des classes possédantes est en permanence soumis à la pression des contre-tendances de l’ethos collectif œuvrant dans le sens d’une construction sociale où « le peuple demande à être un peuple »[17] comme dans l’ensemble des mouvements sociaux jalonnant l’histoire des sociétés humaines à travers les âges et notamment dans les sociétés contemporaines depuis les révolutions européennes en Angleterre et en France au cours des 17ème et 18ème siècles en passant par la commune de Paris de1848 et toute la vague des révoltes traversant les divers pays au cours du 20ème siècle et enfin durant ce début du 21ème siècle à compter du printemps arabe jusqu’aux mobilisations des « indignés » en Europe, aux Etats-Unis et même dans un petit pays comme Israël.

 

I.1- L’unité et la complexité du phénomène humain : pour le paradigme socio-écologique et dialogique  

 

Expliquer l’ethos de confiance par les seuls facteurs culturels et mentaux, c’est faire preuve d’une conception étriquée de la réalité et semble contredire le principe fondateur de l’unité du phénomène humain souligné par Peyrefitte lui-même dans son ouvrage précité[18].

Selon ce principe unitaire, l’évolution des formations sociales est fonction d’une pluralité de facteurs qui interagissent ensemble à travers l’espace–temps. Ces facteurs sont à la fois d’ordre interne et externe. Si l’approche marxiste explique le développement de l’histoire des sociétés à travers la dialectique entre les forces productives et les rapports sociaux de production, il n’empêche qu’elle accorde un rôle déterminant à la superstructure et dont les éléments mentaux et culturels font partie. Dans ce sens, écrit Karl Marx, « le concret est concret parce qu'il est la synthèse de multiples déterminations, donc unité de la diversité »[19].  D’ailleurs, lorsque Alain Peyrefitte, défenseur de la primauté du facteur culturel, affirme sous une forme d’un questionnement que le « changement mental n’est-il pas principal à la fois premier et décisif – acteur plus que facteur du développement ? »[20], il semble se contredire encore une fois en affirmant dans le passage de son ouvrage précité que le développement « se jouera dans le champ économique ». Ce qui va dans le sens de la thèse marxiste selon laquelle l’économique est déterminant en dernière instance. Dans ce sens, écrit Karl Marx « dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience »[21]. On trouve les germes de cette thèse chez Ibn Khaldoune qui écrit dans les Prolégomènes « Les différences qu’on remarque dans les usages et les institutions des divers peuples[22] dépendent de la manière dont chacun d’eux pourvoit à sa subsistance ; les hommes ne se sont réunis en société que pour s’aider à obtenir les moyens de vivre. Ils commencent par chercher le simple nécessaire ; ensuite ils tâchent de satisfaire à des besoins factices, puis ils aspirent à vivre dans l’abondance »[23]. 

Outre l’unité du phénomène humain, les travaux de l’économiste polyvalent Herbert Simon[24] ont montré la complexité du système social. Comme l’écrit André Demailly en abordant le concept de complexité chez H. Simon « le modèle de l’architecture de la complexité donne forme à une multitude d’indices aussi épars que secrètement reliés… »[25]. La complexité telle que définie par ce dernier[26] nous permet de nous rendre compte de nos limites quant à la compréhension des phénomènes à la fois naturels et sociaux. D’où les limitations du rationnel. « Les thèmes de la rationalité limitée et de l’artificiel se présentent donc comme d’immenses « pelotes » anamorphiques dont on ne saisit au départ que les fils les plus saillants, comme l’heuristique de l’identification à l’organisation ou la métaphore de la représentation théâtrale, en essayant d’en démêler ensuite tous les entrelacs »[27].

On ne peut aborder la problématique de la complexité sans évoquer l’apport du philosophe et sociologue français Edgar Morin réputé comme un théoricien de la complexité dans l’appréhension des phénomènes humains et naturels. Alors que les théoriciens structuro-fonctionnalistes accordent la priorité au sous-système culturel assurant aux individus une intégration sociale stable et cohérente[28],  pour Edgar Morin, le concept de système peut être intégré dans l’approche marxiste « définissant la société comme un ensemble cohérent de rapports sociaux organisés autour de l’exploitation d’une classe par une autre. On parlera alors de « système capitaliste » pour insister sur l’interdépendance entre l’infrastructure économique et la superstructure culturelle, juridique, politique, religieuse, etc. »[29]. La société chez Edgar Morin est conçue comme une organisation qui « lie de manière interrelationnelle des éléments ou individus qui deviennent les composants d’un tout. Elle assure solidarité et solidité relative à ces liaisons, donc assure au système une certaine possibilité de durée en dépit de perturbations aléatoires »[30]. Par conséquent la société humaine en tant qu’organisation relie, maintient, produit et transforme le système politique, économique et social en place. Elle est à la fois une auto-organisation (elle produit les éléments internes lui permettant de perdurer), une éco-organisation (elle interagit avec l’environnement en y puisant l’énergie et l’information qui lui sont nécessaires) et une réorganisation (elle génère les conditions historiques de sa transformation).

Comme l’a bien démontré Karl Marx, cette transformation s’opère à travers la dialectique entre les rapports sociaux (terrain des sciences sociales) et les forces productives (terrain des sciences physiques). Ce qui suppose le concours à la fois des sciences sociales et des sciences physiques. A ce propos, Edgar Morin souligne la nécessité de ne pas ignorer les sciences physiques (biologie, physique, etc.) dans l’explication du réel. « Les sciences humaines n’ont pas conscience des caractères physiques et biologiques des phénomènes humains. Les sciences naturelles n’ont pas conscience de leur inscription dans une culture, une société, une histoire. Les sciences n’ont pas conscience de leur rôle dans la société. Les sciences n’ont pas conscience des principes occultes qui commandent leurs élucidations. Les sciences n’ont pas conscience qu’il leur manque une conscience.

Mais de partout naît le besoin d’une science avec conscience. Il est temps de prendre conscience de la complexité de toute réalité – physique, biologique, humaine, sociale, politique – et de la réalité de la complexité. Il est temps de prendre conscience qu’une science privée de réflexion et qu’une philosophie purement spéculative sont insuffisantes. Conscience sans science et science sans conscience sont mutilées et mutilantes »[31]. Et E. Morin de souligner « puisque la science est désormais au cœur de la société, et, bien que fort distinguable dans cette société, lui est inséparable, cela signifie que toutes les sciences, y compris physiques et biologiques, sont sociales. Mais, il ne faut pas oublier que tout ce qui est anthroposocial a une origine, un enracinement et un composant biophysique »[32]. A ce propos, les sciences physiques contemporaines démontrent que la nature exerce un impact très important sur l’homme et l’ensemble des vivants comme les animaux et les plantes. Ainsi en va-t-il, à titre d’exemple, des effets de la lune, qui est une sphère détachée de la terre depuis 4,5 milliards d’années, à travers ses différentes phases (pleine lune ou lune croissante) sur la fertilité des vivants y compris les êtres humains, leur humeur, leur psychologie, leur inspiration, leurs naissances, leur chronobiologie (les rythmes endogènes des corps telle l’efficacité du sommeil chez l’homme par exemple ou l’influence de la phase lunaire sur l’agriculture) et en général sur leur comportement, etc.[33].   

Outre le fait que la complexité suppose l’interaction, la rétroaction, la récursivité, elle a aussi une dimension dialogique dans la mesure où elle comporte des logiques antagonistes, concurrentes mais complémentaires. Ainsi la société peut paraitre stable sans être à l’abri de changements, elle peut être autonome tout en étant dépendante. « Un système ouvert est un système qui peut nourrir son autonomie, mais à travers la dépendance à l’égard du milieu extérieur »[34].  

Nous précisons que c’est dans ce sens dialogique que devrait se comprendre la thèse de la dialectique de la dépendance soutenue par André Tiano[35] en tant que stratégie d’indépendance des pays en mal de développement. Cela implique de dédramatiser les rapports conflictuels de la dépendance, de les penser dans leur dialectique et apprendre à y faire face, de savoir intégrer dans sa stratégie de développement par et avec de tels rapports et non contre. Nous y rajoutons la nécessité de concevoir le développement et donc tout projet dans le cadre de la durabilité. L’écologique devrait être la dimension déterminante dans tout projet de transformation d’une formation sociale en mal de développement. Telles sont les caractéristiques du paradigme écologique et dialogique nous permettant de pénétrer les logiques de la société de marché, du mal développement et de nous donner les moyens de libérer nos sociétés du moins en partie des formes d’aliénation mutilantes à travers une « approche écologique de l’action » engagée par la volonté collective des hommes créateurs[36].  Nous pensons que la Chine a adopté une telle approche qui lui a permis de s’auto-renforcer dans une première phase au cours du 19ème siècle[37] avant d’emprunter le sentier d’une croissance autoentretenue et d’un développement autocentré qui fait d’elle aujourd’hui une grande puissance économique, technologique et géopolitique incontournable. D’autres pays ont suivi la même voie auparavant à l’instar du Japon et de la Corée du Sud, etc. Nous soutenons que la dialectique de la dépendance et de l’indépendance est complémentaire de la théorie de la déconnexion développée par Samir Amin qui exige la rupture avec la règle de la rentabilité[38].

Cette unité du phénomène humain montre à quel point, le développement des sociétés ne peut se réaliser qu’à travers la dialectique entre les forces productives et les rapports sociaux, lesquels ne peuvent évoluer que dans un cadre d’interaction permanente avec l’environnement biologique et social. Cette évolution est une dynamique traversée par des fluctuations de longues et de courtes ondes et où se succèdent des périodes de paix sociale et de turbulences en fonction des rapports des classes sociales et de la conjoncture politique, économique et sociale. Ces fluctuations se reflètent dans le degré d’importance de l’ethos de confiance et dans sa nature sociale même. Ce qui nous amène à examiner l’ethos de confiance et de ses turbulences dans les divers types de formations sociales en commençant par celles antérieures au système capitaliste en prenant pour exemple les empires arabes et berbères brillamment analysés par Ibn Khaldoune.  

 

I.2- L’éthos de confiance n’est pas propre aux sociétés capitalistes développées 

 

L’analyse khaldounienne à travers son oeuvre maîtresse « Les prolégomènes »[39] fait ressortir que l’ethos de confiance n’est pas propre aux seules sociétés capitalistes développées. Les sociétés antérieures tels les empires arabes ou berbères à titre d’exemple ont pu renfermer des éthos de confiance compétitive. Dans ce sens, nous soutenons que le niveau d’émancipation atteint par l’empire abbasside d’orient et l’empire d’origine omeyyade en Andalousie qui sera par la suite rattaché aux dynasties berbères maghrébines avant de péricliter n’aurait pas été possible sans qu’il repose sur un système de valeurs fondées sur l’ethos de confiance.

Ibn Khaldoune, cette grande figure de la pensée de l’histoire universelle, fondateur de la sociologie, fait remarquer au sujet des sociétés de civilisation arabe et berbère que si « l’autorité se distingue par la douceur et la justice, si elle ne fait pas trop sentir sa force et sa puissance coercitive, ceux qui la subissent montrent un esprit d’indépendance qui se règle d’après le degré de leur courage. Se croyant libres de tout contrôle, ils montrent une présomption qui est devenue pour eux une seconde nature, et ils ne connaissent pas autre chose. Si, au contraire, l’autorité s’appuie sur la force et la violence, les sujets perdent leur énergie et leur esprit de résistance, car l’oppression engourdit les âmes, ainsi que cela sera démontré plus loin (…) Un peuple élevé dès sa jeunesse dans la crainte et la soumission ne se targue pas de son indépendance »[40].

Ibn Khaldoune utilise le concept arabe d’EL ASSABIYA pour désigner l’esprit du corps qui cimente la société. Selon lui, cet « esprit de corps aboutit à l’acquisition de la souveraineté »[41]. En effet, explique-t-il « chaque société d’hommes, avons-nous dit, a besoin d’un chef pour y maintenir l’ordre et pour empêcher les uns d’attaquer les autres. La nécessité d’un tel modérateur résulte de la nature même de l’espèce humaine. Ce chef doit avoir un fort parti qui le soutienne, autrement il n’aurait pas la force de maîtriser les esprits. La domination qu’il exerce, c’est la souveraineté, autorité bien supérieure à celle d’un chef de tribu, puisque celui-ci ne possède qu’une puissance morale : il peut entraîner les siens, mais il n’a pas le pouvoir de les contraindre à exécuter ses ordres. Le souverain domine sur ses sujets et les oblige à respecter ses volontés par la force dont il dispose. Si le chef d’un peuple réussit à se faire obéir quand il donne des ordres, il entre dans la voie de la domination et de l’emploi de la contrainte, voie qu’il ne quitte plus, tant le pouvoir a d’attraits pour les âmes. Afin d’arriver à son but, il s’appuie sur le même corps de dépendants à l’aide duquel il s’était assuré l’obéissance de son peuple. La souveraineté est donc le terme auquel aboutit l’esprit de corps »[42]. Et Ibn Khaldoune de préciser qu’outre l’esprit de corps, le souverain a besoin de posséder de belles qualités car « les belles qualités qui existent dans l’homme ont un grand rapport à la faculté de gouverner et d’administrer, car il y a une relation intime entre le bien et le droit de commander »[43]. Dans ce sens, ajoute Ibn Khaldoune un peu plus loin « il résulte que, si un homme a pour soutien un parti très puissant, les nobles qualités dont il donnera des preuves témoigneront de son aptitude à fonder un empire »[44]. Ces qualités consistent dans le fait que le chef soit généreux, indulgent pour les fautes d’autrui, soutenant les faibles, soulageant les opprimés, subvenant aux besoins des pauvres, pleins d’égards et de considération pour les savants (uléma), pleins de modestie en la présence des vieillards, s’abstenant de la fraude, des ruses, des perfidies et des actes de mauvaise foi. Le chef de l’Etat dispose d’autres qualités telle son aptitude de commander à son peuple du fait de son patriotisme et l’étendue de ses ambitions[45].  A défaut de ces qualités, et dès que la dynastie régnante verse dans les actions blâmables, elle « perd toutes les vertus qui l’avaient rendue digne du commandement, elle tombe en décadence et finit par perdre l’empire »[46]. La souveraineté s’use dans le luxe, et c’est le luxe qui la renverse. Nous aurons plus tard l’occasion de fournir la démonstration de ce principe. Une dynastie succombe et laisse sa place à une autre famille qui lui tient par les liens du sang et par le même esprit de corps, une famille qui, au moyen de ce sentiment patriotique, a déjà établi son ascendant et imposé à tous les autres partis la soumission et l’obéissance. (Lors de la chute d’une dynastie) son esprit de corps reparaît dans la race qui s’en rapproche le plus par les liens du sang, plus cette parenté est intime, plus l’esprit de corps est fort, et vice versa »[47].

Toutefois souligne Ibn Khaldoune, « Un peuple vaincu et soumis dépérit rapidement. Lorsqu’un peuple s’est laissé dépouiller de son indépendance, il passe dans un état d’abattement qui le rend le serviteur du vainqueur, l’instrument de ses volontés, l’esclave qu’il doit nourrir. Alors il perd graduellement l’espoir d’une meilleure fortune. Or la propagation de l’espèce et l’accroissement de la population dépendent de la force et de l’activité que l’espérance communique à toutes les facultés du corps. Quand les âmes s’engourdissent dans l’asservissement, et perdent l’espérance et jusqu’aux motifs d’espérer, l’esprit national s’éteint sous la domination de l’étranger, la civilisation recule, l’activité qui porte aux travaux lucratifs cesse tout à fait, le peuple, brisé par l’oppression, n’a plus la force de se défendre et devient l’esclave de chaque conquérant, la proie de chaque ambitieux »[48].

Cet esprit de cohésion sociale est au cœur de la problématique centrale qu’il aborde à savoir celle relative au processus de la création de la richesse devançant par-là l’écossais Adam Smith qui se penche sur la même question quatre siècles plus tard avec son œuvre maîtresse « Recherches sur les causes de la richesse des nations » publiée en 1776.  

Dans ce sens, Ibn Khaldoune explique que « Sous une administration juste et bienfaisante, les cœurs s’ouvrent à l’espérance et l’on se livre avec ardeur à toutes les occupations qui profitent à la société. La population, déjà nombreuse, prend un grand accroissement, mais comme cela se fait graduellement, on ne s’en aperçoit qu’après une ou deux générations »[49].

Ibn Khaldoune fait une analyse économique typiquement moderne de la division du travail au sein de la société et de la création de la richesse en ces termes : « les bénéfices (du travail) sont la valeur du produit du travail. Plus les produits sont abondants, plus leur valeur (totale) est grande : donc ceux qui obtiennent beaucoup de produits recueillent nécessairement de gros bénéfices. Dès lors le bien-être et la possession des richesses portent ces hommes à rechercher le luxe et à satisfaire aux besoins qu’il impose, ils s’appliquent à embellir leurs habitations, à s’habiller avec élégance, à rechercher de la riche vaisselle et les meilleurs ustensiles domestiques, à se procurer des esclaves et à acheter de belles montures. Mais toutes ces choses sont les produits de divers arts, produits qui n’auraient pas existé sans la valeur qu’on y attache. Aussi recherche-t-on avec empressement les artisans habiles. Il en résulte que les arts sont très encouragés et leurs produits très recherchés, les revenus et les dépenses (des habitants) de la ville augmentent de beaucoup, et les artisans s’enrichissent par leur travail. Si la population reçoit un nouvel accroissement, les produits du travail augmentent aussi, et le progrès du luxe continue avec celui de la fortune publique.

Comme les habitudes du luxe ne cessent d’augmenter, et que ses exigences deviennent de plus en plus nombreuses, on invente, pour y satisfaire, de nouveaux arts, dont les produits ont une grande valeur. Cela augmente de plusieurs fois les bénéfices obtenus par les habitants de la ville, et fait que les produits des arts qu’ils cultivent sont encore plus recherchés qu’auparavant. La même chose se reproduit à chaque nouvel accroissement de la population, par la raison que les arts nouvellement introduits servent uniquement à satisfaire aux exigences du luxe et de la richesse, à la différence des arts primitifs, qui s’exerçaient dans le but d’obtenir les denrées qui font vivre.

(…) La ville qui en surpasse une autre d’un seul degré, en ce qui regarde le nombre de sa population, la surpasse encore en plusieurs points : on y gagne davantage, l’aisance et les habitudes de luxe y sont plus répandues (…) »[50]. 

L’impôt joue dans ces empires un rôle pivot dans la création de la richesse, ce qui a poussé certains penseurs comme l’économiste Samir Amin à les qualifier de sociétés à dominante tributaire[51]. A ce propos précise Ibn Khaldoune « En effet, le souverain recueille l’argent des contribuables et le distribue à ses intimes et aux grands officiers de l’empire qui, du reste, doivent leur haute considération bien moins à leurs richesses qu’au prestige de leurs dignités. L’argent des contribuables passe entre les mains des fonctionnaires du gouvernement, et ceux-ci le donnent à des habitants de la ville qui ont des relations avec eux, et qui forment, en réalité, la majeure partie de la population. Il en résulte que les habitants acquièrent de grandes richesses et parviennent à l’opulence, ce qui accroît les usages du luxe, multiplie les formes sous lesquelles il se produit, et établit chez eux, sur une base solide, la pratique des arts dans toutes leurs branches »[52].

Tout au contraire, durant la phase de déclin de l’Etat, « le gouvernement est mauvais et opprime les sujets, (et que, par conséquent, la population doit diminuer). (…).  Il est vrai que le peuple souffre à cette époque et que les impôts ne rapportent pas beaucoup, mais les mauvais effets qui résultent de cet état de choses ne deviennent sensibles qu’au bout d’un certain temps, ce qui tient au fait que, dans toutes les choses du monde, les changements se font graduellement.

Les famines et les grandes mortalités sont fréquentes quand l’empire est dans la dernière période de son existence. A cette époque, les famines ont presque toujours pour cause la suspension des travaux agricoles. Le peuple ne veut plus cultiver la terre parce que le gouvernement lui arrache son argent, l’accable d’impôts et le force à payer des droits de vente illégaux. Les troubles causés par l’appauvrissement des sujets et par les nombreuses révoltes auxquelles la faiblesse de l’empire donne lieu contribuent aussi au découragement général. Cela amène ordinairement une grande réduction dans la quantité des grains que l’on met en magasin. D’ailleurs la culture de la terre ne prospère pas toujours et ne fournit pas régulièrement des produits abondants. L’atmosphère, étant naturellement sujette à de grandes variations, peut donner beaucoup de pluie ou très peu, et cela influe directement sur la quantité de grains, de fruits et de bétail. Le peuple s’imagine qu’il y aura toujours assez de blé dans les magasins pour le nourrir, et, si ces dépôts viennent à lui faire défaut, il s’attend à la famine. Alors le prix des céréales augmente, et les pauvres, n’ayant pas le moyen d’en acheter, meurent de faim. Il arrive aussi qu’en certaines années on n’a pas emmagasiné du blé, et cela amène une famine générale.

Quant aux grandes mortalités, elles ont pour causes, 1° la famine ; 2° la fréquence des révoltes qui ont lieu pendant la désorganisation de l’empire, alors que des troubles éclatent à chaque moment et coûtent la vie à beaucoup de monde ; 3° l’invasion des épidémies. Ces maladies ont ordinairement pour cause l’altération de l’atmosphère par des principes de corruption et par des vapeurs malignes provenant d’une population surabondante. Or, puisque l’air est la nourriture des esprits vitaux et qu’il est toujours en contact avec eux, s’il se gâte, le mal se transmet à la constitution. Si l’altération est très forte, elle produit une maladie de poumons qui est, en réalité, la peste, fléau dont les influences délétères agissent spécialement sur ces organes. Si l’altération n’est pas assez grave pour que la corruption prenne un grand développement, cela amène au moins beaucoup de fièvres et de maladies qui causent la mort en attaquant la constitution et le corps. La cause de cette corruption excessive et de ces vapeurs pernicieuses, c’est l’excès de la population dans les derniers temps de l’empire, excès qui provient de la douceur et des vertus du gouvernement dans la première période de son existence, et du soin qu’il mettait à protéger ses sujets et à ne pas les surcharger d’impôts. Cela est manifeste. Voilà pourquoi, dans les traités de philosophie, on trouve énoncé, en son lieu et place, que les contrées habitées doivent être coupées par des régions abandonnées et par des déserts, afin que l’ondulation de l’atmosphère s’opère plus facilement ; car ce mouvement amène de l’air pur et enlève au mauvais air les principes de corruption qu’il avait absorbés pendant son contact avec les êtres animés. C’est par la raison déjà indiquée que la mortalité est toujours plus forte dans les villes qui, comme le Caire, en Orient, et Fez, en Occident, possèdent une nombreuse population »[53]. 

Nous voyons bien avec quelle brillance Ibn Khaldoune réussit à dégager le lien étroit entre la nature du pouvoir dans ses divers états (ascension et décadence), la situation économique (prospérité et crise) et le degré atteint par l’ethos de confiance régnant au sein d’une formation sociale (fort esprit du corps en période d’ascension puis effritement de l’esprit du corps durant la décadence). Ce lien peut être ainsi érigé en une loi sociale s’étendant à toutes les sociétés qu’elles soient précapitalistes, capitalistes ou de type socialiste ou socio-démocrate comme nous allons le voir dans la suite de cet ouvrage.

L’évolution des formations sociales capitalistes développées corrobore la solidité de cette loi sociale. Elle se caractérise par une succession de forte cohésion sociale et de son délitement selon le type de rapport établi entre l’économique et le social. Nous allons le voir à travers la démonstration qui en est faite par Karl Polanyi[54].

En empruntant le modèle socio-démocrate fondé sur le compromis constructif entre le socialisme et le capitalisme, les pays scandinaves ont mieux réussi à consolider l’ethos de confiance en leur sein comme il ressort à travers l’exemple typique de la Suède érigé en modèle depuis les années trente du 20ème siècle[55]. Les mots clés qui font de ce pays un modèle de référence que certains qualifient de troisième voie furent successivement la place privilégiée qu’il réserve à la coopération entre les membres de la société suédoise et la confiance dans les relations sociales[56].

Un autre exemple typique est celui de la Chine populaire qui depuis les années quatre-vingt du 20ème siècle a adopté le socialisme du marché. Mais avant d’arriver à ce stade, la Chine est passée par une stratégie d’Auto-renforcement (Ziqiang) systématique entre 1860 et 1879 pour sortir de son état de dépendance et du choc subi suite aux guerres d’opium imposées par la Grande-Bretagne. Comme nous le verrons, cette politique d’auto-renforcement sera consolidée par les stratégies ultérieures adoptées par la Chine populaire ayant toutes pour objectif ultime l’indépendance économique et la modernisation de la société chinoise au point que l’on peut parler dans le cas de la Chine d’un auto renforcement permanent qui se poursuit jusqu’à nos jours. 

 

 

II- La crise de la société de marché et la grande transformation qu’elle engendre selon l’approche de Karl Polanyi : le processus de ré-enchâssement de l’économique dans le social 

 

Dans son ouvrage « La grande transformation » puis dans ses écrits rassemblés dans son ouvrage intitulé « Essais »[57], Polanyi défend la thèse selon laquelle le marché, loin d’être une entité naturelle et atemporelle, est une construction historique datant du XIXe siècle. Avant le parachèvement de l’éclosion du système capitaliste et dans les sociétés précapitalistes, le marché avait une place plus ou moins isolée par rapport aux autres formes de socialisation et d’échange à savoir le don- réciprocité et la redistribution. Le marché était donc encastré dans la société. La notion de « dés-encastrement » utilisée par Polanyi permet de comprendre comment dans le cadre du système capitaliste, le marché s’est constitué en institution autonome, détachée de l’emprise du social et du politique. C’est à la lumière de la crise de la société de marché qu’il interprète la montée du fascisme durant l’entre-deux-guerres et qu’il théorise un socialisme démocratique et décentralisé comme issue à cette crise.

« La Grande Transformation » jette la lumière sur les causes politiques et économiques de la crise de la civilisation capitaliste du 19e siècle et donc de l’utopie du marché et explique comment s’est produite la grande transformation de la société occidentale durant les trente glorieuses en une société ayant réussi à ré-enchâsser l’économique dans le social à travers l’Etat-providence et de nouveaux rapports sociaux fondés sur plus de cohésion sociale. Karl Polanyi n’a pas eu l’occasion de voir comment l’ère néolibérale allait saper les fondements de cette grande transformation dans la majeure partie des pays capitalistes développés à l’exception des pays scandinaves comme nous allons le voir.    

 

II.1- La crise de la société de marché

 

L’histoire de la civilisation occidentale du 19e siècle reposait, selon Polanyi, sur quatre institutions à savoir l’équilibre des puissances donnant lieu à cent années de paix de 1815 à 1914, le système monétaire international de l’étalon-or, le marché autorégulateur et l’Etat.

Tout en soulignant le caractère décisif de l’étalon-or dont la chute fut la cause immédiate de la catastrophe, il soutient que c’est le marché autorégulateur qui était la source et la matrice du système économique et social de 1830 à 1930.

La thèse de Polanyi est que l’idée d’un marché s’ajustant lui-même était purement utopique. Selon lui, une telle institution «ne pouvait exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l’homme et sans transformer son milieu en désert »[58]. Cet anéantissement trouve son expression dans la marchandisation du travail, de la terre et de la monnaie. C’est le fétichisme de la marchandise généralisé.

En effet, l’économie de marché qui a transformé la société toute entière en une société de marché a eu pour conséquence la désagrégation des liens sociaux au nom d’une construction idéologique, celle du « marché » abstrait et autorégulateur, engendrant les crises sociales et les cataclysmes durant la première moitié du 20e siècle avec les deux guerres mondiales traduisant les rivalités impérialistes, la grande dépression économique de 1929-1939 suite à laquelle les pays capitalistes les plus concernés seront frappés par d’importants bouleversements politiques et sociaux qui déboucheront sur la montée du fascisme en Allemagne, en Autriche, en Italie et en Espagne avec l’appui du Japon, l’éclatement des deux guerres mondiales, la guerre froide entre les deux blocs socialiste et capitaliste. 

Entre 1879 et 1929, affirme Polanyi, « l’autorégulation était compromise du fait de la montée du protectionnisme »[59]. Par ailleurs, tant que les marchés du travail, de la terre et de la monnaie pouvaient fonctionner librement, « ni l’homme, ni la nature, ni l’organisation des affaires n’ont eu besoin du type de protection que seule peut fournir une intervention gouvernementale.

Dès que ces conditions disparurent, la protection sociale s’installa (…) Les Etats-Unis rattrapèrent un siècle de développement de l’Europe : la protection du sol et de ceux qui le cultivent, la sécurité sociale pour la main d’œuvre grâce au syndicalisme et à la législation, et le système de Banque Centrale, tout cela fait son apparition et à grande échelle »[60]. Le degré d’intensité politique dépendait du type d’organisation de la sphère politique et du niveau de la misère. « La pression interventionniste était naturellement moindre qu’elle ne le devint quand un marasme prolongé eut transformé l’industrie en champ d’épaves, d’outils inutilisés et d’efforts frustrés »[61]. Au niveau international, cet interventionnisme pouvait prendre la forme d’une attaque militaire. Ainsi, dans le cas où un pays s’avérait incapable de payer ses dettes étrangères, « le mécanisme du marché mondial » ne pouvant pas courir le risque d’une répudiation d’une dette usuraire qui serait préférable à une dépréciation de la monnaie nationale, « on envoyait plutôt des canonnières sur les lieux, et le gouvernement, en faillite frauduleuse ou non, était placé devant l’alternative d’être bombardé ou de régler ses dettes » surtout « si la région en question se trouvait riche en  matières premières nécessaires aux manufactures européennes »[62].           

Le système en place a réagi à cette grave crise par le réformisme du XXe siècle ayant pour objectif de « « ré-enchâsser » le marché dans la société, de réaffirmer la supériorité du social sur l’économique sans pour autant nationaliser l’ensemble des moyens de production ni étouffer la liberté d’entreprendre »[63]. Ce fut l’œuvre de la Grande transformation se traduisant par la naissance de l’Etat-providence dont le keynésianisme en fut le substrat théorique.

 

II.2-La Grande transformation : le processus de ré-enchâssement de l’économique dans le social et le triomphe du keynésianisme

 

A grands traits, cet objectif fut atteint pendant les trente glorieuses dans les pays capitalistes développés avec l’apparition de l’Etat-Providence (1945-1975). Durant cette période, l’économie capitaliste a connu un rétablissement et un essor sans précédent.

L’expression « Les trente glorieuses » est reprise du titre d’un livre de l’économiste français Jean Fourastié analysant l’expansion économique qu’a connu la France, comme les autres grands pays industriels, du lendemain de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au choc pétrolier de 1973. Cette expansion qui a duré pendant près de trois décennies s’est faite sans les à-coups des habituels cycles économiques. De 1950 à 1973, la croissance annuelle des pays de l’Europe occidentale a été en moyenne de 4,1% comme il apparait dans le tableau suivant :

 

Taux de croissance annuel moyen du PIB par habitant (en %)

 

 

1820-

1870

1870-1913

1913-1950

1950-1973

1973-

1998

Europe Occidentale

0.9

1.3

0.8

4.1

1.8

Monde

0.5

1.3

0.9

2.9

1.3

 

D’après les données d’Angus MADDISON, in L’Économie mondiale, cité par Daniel COHEN dans son introduction aux Trente Glorieuses de Jean Fourastié, p. II (voir « Ressources »).

 

 

Avec l’aide américaine du plan Marshall, l’Europe occidentale, sortie très affaiblie de la guerre, retrouve, en seulement cinq ans, son niveau de vie d’avant-guerre. L’exode rural est important, les villes s’étendent et la consommation se développe. Le rattrapage technologique vis-à-vis des États-Unis change les habitudes de vie. Les européens s’enrichissent, le chômage tombe en Europe à 2,4% de la population active.  Comme le souligne Fourastié dans son livre précité, on assiste durant cette période à l’allongement de l’espérance de vie, à l’accélération du processus d’industrialisation, à la réduction du temps de travail, au progrès du niveau de vie grâce à l’amélioration du pouvoir d’achat, à l’augmentation des dépenses de santé et de l’encadrement médical, à des changements de la condition féminine, à l’accroissement de la scolarisation, aux progrès des dépenses de loisirs, à des mutations dans l’habitat, à la croissance urbaine, à l’expansion des villes consommant énormément d’espace.

Aujourd’hui, c’est la Chine qui vit sa période glorieuse au plan socio-économique et technologique sur la base d’un ethos collectif où le social et le politique priment sur le marché et qui diverge de l’ethos individualiste de la société de marché.  Ce point sera abordé dans le cadre du processus d’auto renforcement de la formation sociale chinoise.  

 

II.3- La période éphémère de la grande transformation ou le grand bond en arrière de l’Etat-Providence et l’effritement de l’ethos de confiance en Occident à l’exception des pays nordiques socio-démocrates

 

Après ce bref intervalle ouvert par l’expansion économique des trente glorieuses, le monde capitaliste entre dans une période marquée par une série de crises depuis le début des années 70 et dont les dernières sont celles qui se sont succédées depuis 2007. Les mutations de l’empire américaine et de ses provinces capitalistes européennes en Europe à partir des années 70 et la chute du bloc soviétique sous la pression des retombées du régime bureaucratique stalinien vont favoriser le triomphe d’une mondialisation néo-libérale sous la coupe de l’idéologie de l’école de Chicago et de la superpuissance étatsunienne. Cette idéologie s’est travestie en projet scientifique qui lui permet de justifier l’appropriation de la valeur actionnariale en faveur du capital qui se fait au détriment du travail intensifiant la guerre sociale et la lutte des classes. Seuls les pays scandinaves faisant large place à la sociale démocratie se sont montrés plus résilients face aux crises néolibérales via le maintien en leur sein de l’Etat-providence et la coopération tripartite entre le travail représenté par les syndicats, le capital per le biais des entreprises et l’Etat à travers ses instances centrales et locales. 

 

 

II.3.1- La crise de l’Etat-providence comme conséquence des crises généralisées post-fordiennes et de la grande transformation de l’empire américain 

 

L’expansion des trente glorieuses « avait donné une puissante impulsion à un nouvel essor des forces productives, à une nouvelle révolution technologique »[64]. Il en a résulté une plus forte concentration des capitaux accélérant la mondialisation du capital et de la production. Les firmes multinationales renforcent leur présence à l’échelle planétaire produisant la plus-value simultanément dans plusieurs pays étendant leurs sphères d’activités à tous les secteurs de production et de services y compris les finances. Cette mondialisation « contrecarre de plus en plus les tentatives des Etats impérialistes nationaux d’appliquer avec succès une politique anticyclique dont la portée reste limitée, pour l’essentiel, aux frontières nationales »[65].

En parallèle, on assiste à la mise en place d’un système financier qui « s’est imposé parce qu’il était une partie de la réponse aux contraintes géopolitiques auxquelles vont se trouver confrontés les États-Unis au début des années 1970 et parce qu’il répondait aux intérêts du petit groupe social qu’on appellera par facilité, avec l’historien et essayiste étasunien Christopher Lasch, les « élites » des pays développés »[66]. Ce nouveau système financier « est le produit d’une mutation globale : des cadres mentaux, des principes et des règles présidant jusque-là au gouvernement et au fonctionnement de l’Empire américain - terme plus exact que celui, généralement utilisé, de monde occidental -, aux relations entre ses composantes »[67]. 

 

II.3.1.1- Le nouveau système financier instituant le roi dollar

 

La première mutation est celle du renoncement unilatéral par les Etats-Unis le 15 août 1971 à la convertibilité du dollar mettant fin aux accords de Bretton Woods. Ce qui met fin au système de change-or qui fut remplacé par un système monétaire mondial flottant instituant le flottement des monnaies.  

 

II.3.1.2- Les crises du dernier quart du XXème siècle

 

En vue de freiner les crises de surproduction et de contrôler le cycle économique depuis 1945, les Etats capitalistes développés recourent à la politique d'expansion et de contraction successives du crédit. D’où « l’apparition de cycles de crédit partiellement autonomes par rapport au cycle industriel » pour compenser celui-ci. Chaque gouvernement impérialiste a pu appliquer sa politique de crédit en fonction des fluctuations du marché mondial à travers les fluctuations des balances de paiement nationales[68]. 

Mais les techniques anti-crises étaient foncièrement inflationnistes. A la longue, l’application répétée d’une politique d’expansion monétaire tous les cinq ou six ans devait aboutir à une accélération universelle de l’inflation. A partir du moment où l’inflation s’accélère dans tous les pays impérialistes et aboutit à l’écroulement du système monétaire international, symbolisé par la proclamation étatsunienne de l’inconvertibilité du dollar par rapport à l’or en 1971, tous les gouvernements impérialistes ont été obligés d’appliquer simultanément une politique anti-inflationniste, ne fut-ce que sous la pression de la concurrence. De là une nouvelle impulsion à la synchronisation internationale du cycle industriel.

Finalement, dans la mesure même où la longue phase d'expansion d’après-guerre touchait à sa fin, où les principaux moteurs de l’expansion commencèrent à s’épuiser, où la croissance de la production à long terme devait se ralentir, les contradictions de l’économie capitaliste s’affirmèrent plus graves, à la fois au sein de chaque pays impérialiste et entre eux, ainsi qu’entre eux et les pays semi-coloniaux ou dépendants. Les phases de boom étaient condamnées à devenir plus courtes (celle de 1972-1973 fut dans une large mesure spéculative), cependant que les phases de stagnation, voire de récession, s’allongèrent. Cela facilite évidemment la synchronisation internationale du cycle. Des récessions qui ne durent que six mois se chevaucheront moins facilement dans de nombreux pays que des récessions qui durent deux ans.

La récession généralisée exprime donc de manière synthétique le retournement de 1’ onde longue expansive » (qui commença aux Etats-Unis en 1940, en Europe occidentale et au Japon en 1948, et dura jusqu’à la fin des années 60). Ernest Mandel avait prédit ce retournement dès 1964 dans son livre « Le Troisième Age du capitalisme » en soulignant que la nouvelle onde longue se caractérise par un taux de croissance moyen à long terme sans doute inférieur de moitié à celui des années 50 et 60. 

Ces crises des dernières décennies du XXe seront suivies par d’autres crises au siècle suivant.

 

 

II.3.1.2- La Grande crise du XXIème siècle

 

A partir de 2007, éclate la grande crise qui, comme le souligne P.Y. COLLOMBAT, « n'est ni le produit du hasard ni seulement de fautes techniques qui auraient pu être évitées, mais celui des mutations géopolitiques, idéologiques, politiques, sociales, institutionnelles de l'Empire américain qui ont suivi l'abandon des accords de Bretton Woods. (…). Ces mutations concernant directement le cœur de l'Empire, les États-Unis, et leurs provinces européennes, indirectement la planète entière ».[69] 

L’originalité de cette grande crise se trouve dans la dominance de la sphère financière par rapport à la sphère réelle de l’économie. C’est ce qui explique la nouvelle mécanique des crises d’origine financière. « Autrement dit, si les banques ne peuvent plus faire face aux demandes de remboursement de leur passif (dépôts et dettes), soit parce qu’elles manquent de fonds propres, soit parce qu’elles ne peuvent mobiliser (vendre) leurs actifs à temps ou à un prix suffisant, la défiance s’installe sur leur fiabilité et le circuit interbancaire se bloque (…).

Une crise est d’abord une crise de liquidité : l’impossibilité temporaire de transformer une partie suffisante des actifs en monnaie banque centrale. La fourniture de cette liquidité par la banque centrale en contrepartie de ces créances permet généralement de restaurer la confiance et de remettre en marche la « pompe à phynance » pour parler comme le père Ubu[70]. Quand cette impossibilité temporaire de faire face à ses engagements devient permanente, du fait notamment de la mauvaise qualité des actifs, la crise de liquidité devient crise de solvabilité. Si la ou les banques ne sont pas recapitalisées (rachat par une autre banque ou nationalisation), elles font faillite (résolution).

C’est ce qui s’est passé en 2008 »[71].

 

II.3.1.3- L’effritement de l’ethos de confiance en Occident et l’éclatement d’une guerre sociale-guerre des classes 

Les crises économiques déclenchées à partir du début des années 70 donnent lieu à une crise sociale de l’ensemble de la société bourgeoise. C’est une crise des rapports de production capitalistes et de tous les rapports sociaux bourgeois, qui s’imbrique avec le ralentissement durable de la croissance économique capitaliste, accentue et aggrave les effets des fluctuations conjoncturelles de l’économie[72].

Les manifestations de cette crise sociale s’expriment à travers le processus révolutionnaire portugais de 1974-1975, l’intensification des luttes ouvrières en Grande-Bretagne, en Espagne et dans d’autres pays occidentaux.  

Confronté aux hausses du chômage et de l’inflation liées à la crise économique mondiale des chocs pétroliers, l’État peut-il continuer à financer une protection sociale, certes généreuse, mais dispendieuse ? Cette question se pose dès le milieu des années 70 en France, mais aussi en Allemagne et dans les pays du nord de l’Europe, où l’État-providence n’a plus les moyens de ses ambitions économiques et sociales du fait du ralentissement de la croissance.

L’État qui avait joué un rôle actif dans l’économie en finançant, notamment des grands projets industriels et en réduisant les injustices sociales, est contraint à la rigueur budgétaire. Les gouvernements des principaux pays européens mettent ainsi en œuvre, avec plus ou moins de détermination, des politiques d’austérité et de réduction des dépenses publiques. En France, Raymond Barre, Premier ministre de 1976 à 1981, lance le premier « plan de rigueur » destiné à juguler l’inflation et le chômage. D’autres plans suivront, avec des résultats globalement décevants. La machine économique peine à redémarrer et le nombre des sans-emplois monte en flèche : de 5,5% en 1978 à près de 12% en 1993. A noter toutefois que « La France est entrée plus tardivement que les autres pays sous la domination du néolibéralisme, vu comme un ensemble de politiques économiques et sociales au service du capital et comme une pensée censée exprimer « la » science, « la » vérité sur la société » comme le souligne Romaric Godin[73].

Au Royaume-Uni, Margaret Thatcher, au pouvoir de 1979 à 1990, est inflexible face aux syndicats qui refusent sa politique ultralibérale. Elle y gagne non seulement son surnom de « dame de fer », mais aussi un désendettement de l’État et une relance économique, mais au prix d’inégalités sociales grandissantes et de nombreuses fermetures d’usines. 

Les mutations profondes engendrées par une telle évolution vont déboucher sur le grand bond en arrière de l’Etat-providence et du keynésianisme. L’analyse de Polanyi, qui envisage qu’après 1945, s’ouvrent « la phase finale de la chute de l’économie de marché »[74] et « le début d’une ère de liberté sans précédent »[75], sera de nouveau remise en cause par la restauration de l’utopie du marché à partir des années 80.  L’affaiblissement du mouvement ouvrier traditionnel dans les pays occidentaux, la montée excessive de l’individualisme, la conversion quasiment planétaire de la gauche à la révolution libérale favorisent une percée intellectuelle néolibérale fondée sur trois axiomes : « le socialisme est mort ; les ambitions réformistes de la social-démocratie sont hors de portée ; il n’y a pas d’alternative au capitalisme de marché »[76].

Cette crise multiforme se traduit par l’effondrement interne du système de valeurs et de règles de la société moderne, c’est-à-dire de l’éthos de confiance. Cet écroulement du système de valeurs se matérialise par la remise en cause d’un certain nombre d’institutions telles que l’école, la famille, etc. Dans les pays périphériques du système capitaliste, l’on assiste au maintien sinon à l’approfondissement du mal développement sous le poids des programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque Mondiale. Seuls les pays ayant pu entreprendre un processus d’émergence notamment en Asie orientale et au sud-est asiatique empruntant de nouvelles voies de développement ont réussi à y échapper.   

En effet, l’analyse approfondie montre que la crise des valeurs et de l’ethos de confiance capitaliste n’est que le produit des limites du capitalisme dans sa nouvelle version, celle de la primauté accordée depuis les années 80 à la finance de marché. Cette primauté est en lien direct avec une visée des décideurs occidentaux de gauche comme de droite consistant dans la création d’une « liquidité financière mondialisée » dans le cadre d’un « capitalisme de dérèglementation à dominante financière ». C’est le retour de la vision de l’utopie de marché autorégulateur et de la restauration conservatrice de la société de marché faisant fi des conséquences inhumaines du processus de prolétarisation des masses ouvrières au nom de la maximisation du taux de profit.  Avec ce retour utopique du marché et la prédominance de la finance, le capitalisme inaugure une nouvelle phase de récessions et de crises économiques et sociales profondes s’étendant à l’éthos de confiance. Dans les pays capitalistes en mal de développement, ces crises débouchent sur une série de mouvements contestataires dont les plus brutaux sont incarnés par les printemps arabes se poursuivant jusqu’à présent. En France, le mouvement des gilets jaunes se répand à d’autres pays européens. Le BREXIT peut aussi être considéré comme un mouvement de défiance envers l’Union Européenne contre laquelle Pierre Bourdieu oppose « un refus progressiste de l’Europe néolibérale des banques et des banquiers (…) qui sous couvert de néolibéralisme » font « de l’argent la mesure de toutes choses, de la valeur des hommes et des femmes sur le marché du travail et, de proche en proche, dans toutes les dimensions de l’existence »[77].

La mutation idéologique utopique du marché qui a conduit à la reconstruction de l’Empire américain sur de nouvelles bases suite à la rupture des accords de Bretton Woods était dictée par les intérêts matériels et sociaux puissants bien précis. L’objectif était de se prémunir contre les « risques de déstabilisation sociale et politique liés à cette reprise de la lutte des classes sur les ruines des compromis de l’après-guerre – New Deal aux États-Unis, programme du CNR[78] en France et Welfare state en Grande-Bretagne – »[79].

Le nouvel ordre mondial postérieur à Bretton-Woods se traduit par « un fait politique majeur : la neutralisation du corps électoral, l’alternance au pouvoir, dans chaque pays, des deux camps (sous-entendu les partis politiques libéraux et socialistes) d’accord sur l’essentiel interdisant toute remise en cause démocratique de l’ordre libéral. Le problème, c’est que cette indéniable facilité a rendu très difficile, sinon impossible, la réforme paisible d’un système que seules des crises de plus en plus graves semblent pouvoir ébranler faute de pouvoir le faire évoluer.

Tout aussi préoccupant, le fait que ce nouvel ordre se traduit non pas seulement par une répartition plus inégalitaire des revenus et des patrimoines mais par une dissociation du corps social tout entier, sur le modèle des pays autrefois qualifiés de sous-développés »[80].

Les manifestations de cette désintégration sociale et ses conséquences sont bien mises en lumière par Christopher Lasch dans son ouvrage intitulé « La Révolte des élites » :

« Naguère, c’était la "révolte des masses" qui était considérée comme la menace contre l’ordre social et la tradition civilisatrice de la culture occidentale. De nos jours, cependant, la menace principale semble provenir de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale et non pas des masses […] ». Et l’auteur d’ajouter « L’évolution générale de l’histoire récente ne va plus dans le sens d’un nivellement des distinctions sociales, mais de plus en plus vers une société en deux classes où un petit nombre de privilégiés monopolisent les avantages de l’argent, de l’éducation et du pouvoir […] De nos jours, la démocratisation de l’abondance –l’attente de chaque génération de se voir bénéficier d’un niveau de vie qui était hors de portée de ses prédécesseurs – a cédé la place à un retournement où des inégalités séculaires commencent à se réinstaurer, quelques fois à une vitesse terrifiante, et parfois si progressivement que nous ne nous en rendons pas compte »[81].

Et pour finir, cette observation de Lasch sur la vie politique des États-Unis, il y a plus de vingt ans mais d’une actualité brûlante : « On assiste à des batailles idéologiques furieuses sur des questions annexes. Les élites qui définissent ces questions ont perdu tout contact avec le peuple. Le caractère irréel et artificiel de notre vie politique reflète à quel point elle s’est détachée de la vie ordinaire, en même temps que la conviction secrète que les vrais problèmes sont insolubles. »

Sans l’expliquer à lui seul, ce désenchantement s’enracine dans un double mouvement caractéristique de l’après-Bretton Woods : une régression de la part des revenus du travail face à ceux du capital et une augmentation des inégalités qu’il s’agisse des revenus du travail ou des patrimoines.

Jusqu’à la crise de 2007, les effets économiques et sociaux de ces évolutions seront masqués par un remède miracle qui, à l’usage excessif qui en sera fait, se révélera catastrophique : l’endettement, endettement public et plus encore privé »[82].

Le moment de victoire le plus éclatant de Milton Friedman fut, sans doute, en 1994, la publication par l’OCDE de sa « Stratégie pour l’emploi ». Comme l’explique Michel Husson, ce document « constitue une véritable feuille de route pour les politiques néolibérales contemporaines ».

A l’époque, l’OCDE dénonçait le fait que l’on avait, suite à la crise de 1973 « poursuivi, pour atteindre des objectifs sociaux, des politiques qui ont eu pour conséquence involontaire d’accentuer la rigidité des marchés, y compris essentiellement ceux du travail ».

En conséquence, il convenait de fluidifier le marché du travail : facilitation des licenciements, « assouplissement » du contrat de travail, durcissement des conditions d’obtention des allocations chômage, stagnation, voire diminution du salaire minimum…

Ces potions amères ont été largement administrées dans tous les pays, sous la pression de la hausse du chômage, de la dégradation des comptes publics et de l’avancée des idées néolibérales. Emmanuel Renault[83] souligne le fait que les pays capitalistes développés bien qu’ils soient en crise continuent à faire prévaloir un discours politique dominé par des prétentions émancipatrices qui reposeraient sur les principes de la démocratie, de la justice et du bien-être. Or, ces principes se trouvent profondément ébranlés par l’effritement du dispositif institutionnel lié à la phase fordiste, qui était à la base de ces revendications sociales. Il en est résulté une modification des règles du jeu du fait que les « questions de démocratie, de justice ou de vie bonne restent à l'ordre du jour, la mise en place de l'ordre néolibéral a engendré un certain nombre de nouveaux problèmes qui ne peuvent pas être compris exclusivement à partir de ces règles, d'où la nécessité d'introduire le concept de souffrance sociale. Ces problèmes comprennent l'émergence de la souffrance liée à la mobilisation de la subjectivité dans la nouvelle organisation du travail, la souffrance liée à la vulnérabilité à la domination qui caractérise la désaffiliation, la souffrance produite par la pauvreté extrême ainsi que l'inhibition de l'action vindicative qui en résulte »[84].

Ces conséquences sociales désastreuses vont pousser l’’OCDE à faire preuve de plus de sagesse en remettant en cause ces options néolibérales.

 

II.3.1.4- Vers une remise en cause des options néolibérales par l’OCDE ?

 

En effet, l’OCDE est revenue sur son étude en 2006. Le succès des pays scandinaves a conduit l’Organisation à reconnaître que des hauts taux de syndicalisation, une protection moyenne élevée contre les licenciements et des allocations de chômage plus élevées qu’ailleurs mais assorties de contreparties strictes permettaient des taux d’emploi parmi les plus élevés du monde.

De même, aujourd’hui, les études empiriques se multiplient pour montrer que des niveaux de salaires décents favorisent la productivité, réduisent l’absentéisme, et donc diminuent les frais d’embauche. De plus, lorsqu’il existe un plancher pour les rémunérations, cela incite les entreprises à améliorer leur productivité, y compris dans des activités où les « mauvais emplois » sont légion, comme les abattoirs, la sécurité, ou l’hôtellerie-restauration.

C’est ainsi que l’introduction récente du salaire minimum au Royaume-Uni ou en Allemagne n’a donné lieu à aucun des effets négatifs prédits par les économistes libéraux. Au final, comme le note Alan Manning et ses coauteurs, le consensus à propos du salaire minimum s’est inversé, passant de sa remise en cause à sa défense presque généralisée[85].

C’est ce succès du modèle scandinave dit aussi nordique fondé sur la social-démocratie qui va nous permettre à travers le cas suédois de mieux nous éclairer sur la nécessité du ré-enchâssement de l’économique dans le social comme un des moyens de libération des sociétés humaines et comme une des voies du salut pour les hommes pour s’émanciper de la société de marché.

 

 



[1]Karl Polanyi « La mentalité de marché est obsolète ! In « Essais », 1947, p.509

[2] La crise signifie ici l’instabilité des systèmes mondiaux qui s’exprime à travers la polarisation « Nord-Sud » se traduisant par une série de conditionnements qui « annulent la portée de l’industrialisation des périphéries, dévaluent le travail productif incorporé dans ces productions tandis qu’elles surévaluent la prétendue valeur ajoutée attachée aux activités par lesquelles opèrent les monopoles nouveaux au bénéfice des centres. Ils produisent donc une nouvelle hiérarchie dans la répartition du revenu à l’échelle mondiale, plus inégale que jamais, subalternisent les industries de la périphérie et les réduisent au statut d’activités de sous-traitance ». Samir Amin in Samir AMIN, Hakim Ben HAMMOUDA et Bernard FOUNOU-TCHIGOUA « AFRIQUE ET MONDE ARABE – Echec de l’insertion internationale » Forum du tiers-monde Le HARMATTAN1995 p.35    

[3] Samir Amin « L’importance du Sommet social des Nations-Unies » in « AFRIQUE ET MONDE ARABE – Echec de l’insertion internationale » op. Cité p.37 

[4] Sur l’utilitarisme se référer à l’ouvrage de John Stuart Mill « L’utilitarisme » traduit de l’anglais par Philippe Folliot en 2008 à partir de «Utilitarianism » 4ème édition London : Longmans, Green, Reader and Dyer 1871  document PDF disponible sur le site web : http://classiques.uqac.ca/

[5] Karl Polanyi « La Grande Transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps » Gallimard, 1983 pour la traduction française. Il est à souligner que Karl Polanyi (1886-1964), est un économiste d’origine hongroise. Il émigre dans les années 1930 en Grande-Bretagne puis aux États-Unis. Son livre, « La grande transformation », paru en 1944, est devenu un classique de l’histoire économique.

[6] Nous entendons par l’ethos collectif l’ensemble des valeurs sociales que porte un projet de construction d’une nouvelle société libérée de toutes les formes d’aliénation propres à la société de marché et où l’économique est   réenchâssé dans le social se traduisant par la soumission de l’intérêt individuel à l’intérêt de la collectivité.  

[7] Pour nous, l’ethos individualiste du marché se définit par opposition à l’ethos collectif. Il est fondé sur la suprématie de l’économique sur le social et où le fétichisme de la marchandise commande l’ensemble des valeurs socio-culturelles de la société qui devient alors une société de marché.  

[8] Wojtek Kalinowski « le modèle suédois » Et si la social-démocratie n’était pas morte ? Editions Charles Léopold Mayer Paris 2017 document PDF p.14

[9] HONNETH A., La réification : Petit traité de Théorie critique, traduit par Stéphane HABER, Paris, Gallimard, 2007.

[10] HABER S., L’aliénation : Vie sociale et expérience de la dépossession, Paris, Presses Universitaires de France - PUF, 2007 ; FISCHBACH F., Sans objet. Capitalisme, subjectivité, aliénation, Paris, Vrin, 2009.

[11] 8 DEJOURS C., Souffrance en France : La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Points, 2014 ; RENAULT E., Souffrances sociales, Paris, La Découverte, 2008.

[12] Alain Peyrefitte « « DU MIRACLE » EN ECONOMIE » Editions Odile Jacob 1995 p.50

[13] La culture peut être définie comme l’ensemble des représentations collectives. Cela comprend les systèmes mentaux de perception, de catégorisation et de classification des choses, les modes de communication, les traditions, les artefacts et œuvres d’art, les valeurs, les normes et les goûts distinguant une société humaine.

[14] Idem p.49

[15] Idem p.43, souligné par nous. A ce propos, A. Peyrefitte, n’hésite pas à lier la liberté de l’homme à la propriété privée en citant Frédéric Bastiat (1801-1850) qui considère le droit de propriété privée « comme un fait providentiel, antérieur à toute législation humaine et que la législation humaine a pour but de faire respecter […]. La propriété existe avant la loi » Frédéric Bastiat « Propriété et loi », article inséré au n° du 15 mai 1848 du journal des économistes, in Bastiat, « Propriété et loi » suivi de « L’Etat » Paris, Editions de l’Institut économique de Paris, 1983 p.24 cité par Alain Peyrefitte dans son ouvrage « La société de confiance » Editions Odile Jacob p.460 

[16] Cf. sur ce point l’article de Léon Trotsky « La courbe du développement capitaliste » 21 avril 1923 suivi d’une annexe : « Du développement économique à la crise », 1921 http://gesd.free.fr/trotski23.pdf

[17] Cette expression est utilisée par l’anthropologue israélien Zali Gurevitch, « le peuple a demandé à être un peuple, cité par Eithan Orkibi, « Peuple et ethos collectif dans la rhétorique de l’action collective : l’exemple du mouvement de l’été 2011 en Israël », Exercices de rhétorique [En ligne], 7 | 2016, mis en ligne le 26 mai 2016, consulté le 12 septembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/rhetorique/469 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rhetorique.469 p.2

[18] A. Peyrefitte op. Cité p.9

[19] « Les économistes du XVIIe siècle, par exemple, commencent toujours par une totalité vivante : population, nation, État, plusieurs États ; mais ils finissent toujours par dégager par l'analyse quelques rapports généraux abstraits déterminants tels que la division du travail, l'argent, la valeur, etc. Dès que ces facteurs isolés ont été plus ou moins fixés et abstraits, les systèmes économiques ont commencé, qui partent des notions simples telles que travail, division du travail, besoin, valeur d'échange, pour s'élever jusqu'à l'État, les échanges entre nations et le marché mondial. Cette dernière méthode est manifestement la méthode scientifique correcte. Le concret est concret parce qu'il est la synthèse de multiples déterminations, donc unité de la diversité ». Karl Marx « Contribution à la critique de l’économie politique » 1859 p.149 Traduit de l’allemand par Maurice Husson et Gilbert Badia. Document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

[20] A. Peyrefitte op. Cité p.24

[21] Karl Marx « Contribution à la critique de l’économie politique » op. Cité p.18 

[22] Souligné par nous

[23] Ibn Khaldoun « Les PROLÉGOMÈNES D’IBN KHALDOUN (732-808 de l’hégire) (1332-1406 de J. C.) » traduits en Français et commentés par W. MAC GUCKIN DE SLANE (1801-1878) (1863) Document PDF disponible sur le site « les classiques des sciences sociales - auteurs » Première partie p.271

[24]La pensée de l’américain Herbert Alexander Simon (1916-2001) fait de lui un théoricien de l’incertitude. En tant qu’économiste polyvalent, il est connu pour avoir remis en cause le concept de rationalité soutenue par les économistes néoclassiques. Grâce à ce concept de « bounded rationality », traduit par rationalité limitée, il obtint le Prix Nobel d’économie en 1978. Il s’élève contre la théorie néoclassique suivant laquelle aussi bien le producteur que le consommateur se comportent en décideurs faisant des choix économiques rationnels parfaitement informés via le système des prix.  Au contraire, Simon soutient que les agents économiques comme tout gestionnaire au sein d’une organisation quelconque prennent leurs décisions en présence d’incertitude. La rationalité de l’individu est subjective, relative, procédurale, limitée et intuitive. D’où le postulat que la décision de l’individu, loin d’être optimale et maximale, elle est le produit d’un processus (procédurale) où la rationalité est celle de la première solution jugée satisfaisante.  

[25] André Demailly  «  Herbert Simon ou la quête de « patterns » pour voir et concevoir » Document PDF p.1

[26] Dans son article “The Architecture of Complexity » (L’architecture de la complexité), Herbert Simon définit le “système complexe” approximativement « comme un système comportant un grand nombre de parties qui interagissent entre elles dans une relation non simple. Dans un tel système, le tout est plus que la somme des parties… au sens concret où, étant donné les propriétés des parties et les lois qui régissent leurs interactions, il n’est pas simple d’inférer les propriétés du tout. Face à la complexité, un réductionniste de principe peut être en même temps un holiste pragmatique » cité par Vela Velupillai dans son article intitulé « Herbert Simon ou le holisme pragmatique: économie et « architecture de la complexité », Madras School of Economics repris in « Les essentiels de l’OCDE – DÉBATTRE DES ENJEUX : COMPLEXITÉ ET ACTION PUBLIQUE » © OCDE 2018 p-p. 46-47 Document PDF

[27] Idem p.3

[28] Grosso mode, la pensée structuro-fonctionnaliste considère la société humaine comme un système équilibré régi par les principes suivants : toute société est un système intégré d’éléments, c’est-à-dire un ensemble relativement stable et permanent. Chacun de ces éléments remplit une fonction participant au maintien du système. Ce dernier est fondé sur le consensus de ses membres autour de valeurs et de normes fondamentales.

[29] Ali Aït Abdelmalek « EDGAR MORIN, SOCIOLOGUE ET THÉORICIEN DE LA COMPLEXITÉ : des cultures nationales à la civilisation européenne » Distribution électronique Cairn.info pour De Boeck Supérieur. Document PDF p.7

[30] Edgar Morin cité par Pascal Roggero in « La pensée complexe d’Edgar Morin » document PDF p.60oggero@ut-capitole.fr

[31] Edgar Morin  « Sciences avec conscience » Fayard nouvelle édition du Seuil Points 1990  p.381 disponible en document PDF : Morin_Edgar_Science.pdf-Adobe Reader 

[32] Idem p. 260

[33] Cf. sur ce point « L’homme et la lune » Arte tv 

[34] Idem p.79

[35] André Tiano « La dialectique de la dépendance » Editions PUF 1977

[36] Dans bon nombre de pays de par le monde nous constatons que des ingénieurs et architectes font preuve de beaucoup d’imagination pour intégrer dans leurs projets la dimension écologique. A titre d’exemple, le chinois Wang Shu, salué par le prix Pulitzer en 2012, mêle architecture contemporaine et culture traditionnelle chinoise. Son architecture durable repose sur le principe d’une Chine qui ne détruit pas son passé mais s’en inspire. L’architecte pense la construction dans un esprit où interagissent la campagne et la ville de manière à lutter contre le fléau de l’émigration intensive vers les villes appauvrissant le monde rural et créant des villes avec des gratte-ciels où les citadins mènent une vie étouffante et très polluante. Cf. ARTE « Architecture durable » 2018 rediffusé dans l’émission Société le 18/04/2021  

[37] Dès la deuxième moitié du 19ème siècle, la Chine s’apprête à engager une série de transformations qui feront d’elle la puissance moderne qu’elle est devenue aujourd’hui. En effet, de 1860 à 1879, la Chine se trouve engagée dans une politique de modernisation via notamment la création des industries militaires et qui a pour fondement théorique la doctrine de l’Auto-renforcement (Zikiang). Cf. sur ce point Marie-Claire Bergère « Capitalismes et capitalistes en Chine- Des origines à nos jours XIXe – XXIe siècle» Edition Perrin  notamment le chapitre 2 p-p 50-95 

[38] Samir Amin « La déconnexion » Pour sortir du système mondial Edition La découverte 1986

[39] « Les PROLÉGOMÈNES D’IBN KHALDOUN (732-808 de l’hégire) (1332-1406 de J. C.) » traduits en Français et commentés par W. MAC GUCKIN DE SLANE (1801-1878) (1863) Document PDF disponible sur le site « les classiques des sciences sociales - auteurs »

[40] Idem première partie p-p. 278-279

[41] Idem p.298

[42] Ibid.

[43] Idem p.303

[44] Idem p.304

[45] Ibid.

[46] Idem p.305

[47] Idem p.308

[48] Idem p-p. 309-310

[49] LES PROLÉGOMÈNES D’IBN KHALDOUN (732-808 de l’hégire) (1332-1406 de J. C.) traduits en Français et commentés par W. MAC GUCKIN DE SLANE (1801-1878) (1863) Deuxième partie p.110 

[50] Idem p.213

[51] Samir Amin « Le développement inégal – Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique » Editions de Minuit 1973 notamment  

[52] Idem p.225

[53] Idem p.p. 110-111

[54] Karl Polanyi « La grande transformation » op. Cité    

[55] A ce propos, écrit Wojtek Kalinowski dans son ouvrage consacré à l’étude de ce modèle, « En 1936 déjà, intrigué par la lecture de Sweden: the Middle Way du journaliste américain Marquis Childs, le président Franklin D. Roosevelt y dépêcha un groupe d’experts pour étudier sur place le « compromis constructif entre le socialisme et le capitalisme », comme le sous-titre du livre l’annonçait. Deux ans plus tard, c’était au tour de la Fabian Society, l’organe intellectuel du Parti travailliste britannique, d’organiser un voyage d’études dont est issue une série d’articles sur les réformes du gouvernement social-démocrate et la coopération sur le marché du travail » cf. « LE MODÈLE SUÉDOIS Et si la social-démocratie n’était pas morte ? »  Editions Charles Léopold Mayer Paris document PDF. p.9

[56] Idem p.p. 9-10

[57] Karl Polanyi « Essais » Editions Seuil, Paris 2008, 589 p. Edités par Michèle Cangiani et Jérôme Maucourant, traduits par Françoise Laroche et Laurence Collaud.

[58] Karl Polanyi « La grande transformation » Editions Gallimard Paris 1983 p.22

[59] Idem p.264

[60] Idem p-p 264-265

[61] Idem p.271

[62] Idem p.272

[63] Wojtek Kalinowski « LE MODÈLE SUÉDOIS - Et si la social-démocratie n’était pas morte ? » Editions Charles Léopold Mayer Paris France 2017 p.10

 

[64] Ernest Mendel « La crise » Editions Champs Flammarion 1982

[65] Idem

[66] Pierre-Yves COLLOMBAT  « Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie » Rapport d'information n° 393 (2016-2017) fait au nom de la Délégation sénatoriale à la prospective, déposé le 9 février 2017 Sénat français Disponible au format PDF p.55

[67] Ibid

[68] Idem

[69]Pierre-Yves COLLOMBAT  « Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie »   op. Cité p.8  

[70] D’après le Trésor de la Langue Française, on indique comme « ubuesque » quelque chose ou quelqu’un qui « évoque le grotesque du père Ubu par un despotisme, une cruauté, un cynisme, une forfanterie d’un caractère outrancier ou par des petitesses dérisoires ». Le père UBU est un personnage fictif de la pièce théâtrale d’Alfred Jarry (1896), une caricature loufoque de la bourgeoisie dominante et positiviste de la fin du siècle du 19ème siècle, sa démystification la plus cruelle, la révélation des cauchemars les plus sombres de l’humanité. « Sous le masque du comique, du rire potachique, naïf et adolescent, Ubu roi déploie tous les sentiments de déception et d’amertume d’une génération d’artistes et d’écrivains face à la sombre hébétude, à la voracité compulsive, au désir – sans inhibitions – de pouvoir de la classe dominante ». Cf. TROVATO Loredana « « Mais enfin, Père Ubu, quel roi tu fais, tu massacres tout le monde - De la méchanceté ubuesque entre farce humaine et satire sociale » Université « Kore » d’Enna et Université de Catane https://post-scriptum.org/09-05-mais-enfin-pere-ubu-quel-roi-tu-fais-tu-massacres-tout-le-monde/

[71] Idem p.24

[72] Idem

[73] Romaric Godin est l’auteur de l’ouvrage « La guerre sociale en France, Aux origines de la démocratie autoritaire, Paris, La Découverte, 2019 », cité par Jean-Marie Harribey   dans son article « La guerre sociale en France est déclarée, analyse Romaric Godin » Attac dans la revue  Les Possibles — No. 21 Été 2019 mardi 1er octobre 2019 p.1

[74] Karl Polanyi « La Grande transformation » op. Cité p.285

[75] Idem p.329

[76] Serge Halimi « Le grand bond en arrière – Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde » Edition Fayard 2004 p.529

[77] Pierre Bourdieu (1997) cité par Raoul Marc Jennar en guise de citation introductive à son ouvrage « L’Europe, la trahison des élites » Edition Fayard 2004 p.7

[78]Les représentants des organisations de la Résistance, des centrales syndicales et des partis ou tendances politiques groupés au sein du C.N.R. (Conseil national de la Résistance), délibérant en assemblée plénière le 15 mars 1944, ont arrêté un programme comportant deux axes : 1-un plan d’action immédiate contre l’oppresseur allemand hitlérien et 2-des mesures destinées à instaurer, dès la Libération du territoire, une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie; le développement et le soutien des coopératives de production, d’achats et de ventes, agricoles et artisanales; le droit d’accès, dans le cadre de l’entreprise, aux fonctions de direction et d’administration, pour les ouvriers possédant les qualifications nécessaires, et la participation des travailleurs à la direction de l’économie ; un rajustement important des salaires et la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine ; un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État…

[79] Pierre-Yves COLLOMBAT  « Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie »  op. Cité p.74

[80] Ibid.

[81] La Révolte des élites et la trahison de la démocratie - Christopher Lasch – Éditions Climats – 1999

[82] Pierre-Yves COLLOMBAT  « Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie » Op. Cité p-p 74-75

[83] RENAULT E., Souffrances sociales, op. Cité p. 396.

[84] Leonardo Jorge da Hora Pereira « LE CAPITALISME COMME FORME HISTORIQUE ET COMME PRATIQUE SOCIALE UNE CONTRIBUTION À LA PHILOSOPHIE SOCIALE À PARTIR DE MARX ET DE LA THÉORIE DE LA RÉGULATION » Thèse En vue de l’obtention du diplôme de Docteur en Philosophie de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense. p.15 LE_CAPITALISME_COMME_FORME_HISTORIQUE_ET comme pratique sociale.pdf

[85] L’idée défendue par Alan Manning, Juan Dolado, Francis Kramarz, Stephen Machin, Alan Manning, Dav id Margolis et Coen Teulings peut se résumer comme suit : « Les opposants aux salaires minimums soutiennent qu'ils nuisent à l'emploi en Europe ; les partisans disent qu'ils combattent l'exploitation et aident les pauvres. Nous essayons de démêler le mythe de la réalité. Des prescriptions politiques différentes reflètent des points de vue différents sur le fonctionnement réel du marché du travail. Contrairement aux idées reçues, il est aussi facile de plaider théoriquement contre les salaires minimums que contre eux. Des preuves, pas de la théorie, c'est ce qu'il faut maintenant.

Par rapport aux salaires moyens, les salaires minimums n'ont pas augmenté en Europe au cours des 30 dernières années, ils n'ont fait augmenter le chômage que s'ils ont empêché une baisse nécessaire des salaires des bas salaires. Deuxièmement, le salaire minimum pour les jeunes travailleurs représente souvent une proportion plus faible du salaire moyen en Europe qu'aux États-Unis. Troisièmement, nous ne trouvons aucune preuve générale que les salaires minimums ont réduit l'emploi, sauf peut-être pour les jeunes travailleurs... » Article intitulé « The economic impact of minimum wages in Europe » paru dans la Revue Economic policy 1996/10/1 Volume 11 Numéro 23 Pages 317-372 Éditeur Oxford University Press

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