s'inquiéter de l'inflation…ou des cartels? Pr H.SADOK


 

Faut-il s'inquiéter de l'inflation…ou du pouvoir des cartels?


 Pr. Hicham SADOK

Professeur à l’Université Mohammed V de Rabat

  

« On ne peut mettre en doute le fait que les coûts excessifs accroissent l’inflation. Mais si vous voulez commencer par le commencement, regardez donc le rôle que jouent les bénéfices »

James Tobin (1918-2002)

Prix Nobel d’économie en 1981

         L’économiste Martin Baily a décrit un jour le problème de l’inflation comme ce qui se produit durant un match de football lorsque tout le monde se lève pour mieux voir l’action ; à la fin, tout le monde est mal installé et personne n’a vraiment une meilleure vue.

La question de l’inflation est désormais au cœur des enjeux sociétaux de cette année. La forte demande mondiale archi-dopée par les politiques de soutien s'est confrontée à une contraction de l'offre, handicapée par le covid et la guerre russo-ukrainienne, entrainant dans son sillage  des pénuries de matières premières et de biens manufacturés. Cette situation de demande suralimentée face à une offre à la peine a fini par entrainer la planète dans une spirale inflationniste. En mars 2022, le taux d'inflation a dépassé les 7.5% dans la zone euro et les 8,5% aux Etats-Unis. Dans les pays émergents, la situation est encore plus dramatique avec des taux d'inflation de 17% en Russie, 10% au Brésil et 50% en Turquie et en Argentine. Le Maroc, selon Bank Al-Maghreb, devrait connaître une inflation de 4,7% avec une croissance de 0,7% en 2022.

Ces augmentations rapides et continues des prix enlèvent arbitrairement la richesse aux épargnants et dévalorisent les salaires des gens. Ce n'est pas seulement le pouvoir d'achat de l’unité monétaire qui s'érode; c'est la confiance en un avenir fiable dont dépendent les contrats en particulier et le capitalisme en général. Or si les économistes aiment être en désaccord, presque tous vous diront que l'inflation est compromettante pour l’économie et qu’il existe, traditionnellement, quatre facteurs à son origine : l’inflation par les coûts lorsque les salaires et/ou les prix des matières premières s’accroissent ; l’inflation par la demande lorsque la demande de produits ou de services augmente mais que l’offre de produits et services n’arrive pas à s’adapter à ce surcroît de demande ; l’inflation importée lorsque le taux de change de la monnaie se déprécie par rapport aux autres principales devises de facturation du commerce mondial ; l’inflation par excès de création monétaire lorsque le stock de monnaie circulant dans l’économie est trop important par rapport à la quantité de biens et services offerts. A ces quatre facteurs classiques explicatifs de l’inflation, certains offrent une autre vision du retour ardent de cette dernière. Selon Charles Goodhart et Manoj Pradhan, une tendance apparemment inexorable de l’inversion de la démographie  mondiale serait à l’origine d’un retour chronique de l’inflation. Dans «The Great Demographic Reversal: Ageing Societies, Waning Inequality, and an Inflation Revival », ces auteurs avancent qu’au cours des dernières décennies, l’intégration de la Chine, de l’Europe de l’Est et d’autres marchés émergents et en voie de développement dans le système commercial mondial, a fourni à l’économie mondiale des millions de nouveaux travailleurs. Alors que les patrons trouvaient de plus en plus facile d'accomplir leur travail dans des régions du monde à bas salaire, le pouvoir de négociation des travailleurs des pays avancés diminuait et les hausses de prix destinées à couvrir les augmentations de salaires appartenaient au passé. Cela correspond à la constatation selon laquelle la faiblesse de l'inflation observée ces dernières décennies est bien plus due à la baisse des prix des biens produits dans les usines déplacés, et ce n'était pas, disent-ils, le résultat d’une politique monétaire ou économique appropriée.

Ainsi, et au regard de la manière d’agir de ces cinq déterminants potentiels de l’inflation sur le fonctionnement de l’économie, il n’est plus possible de considérer l’inflation comme un phénomène relativement homogène et facilement définissable, identique à lui-même quels que soient la période et le contexte économique. Tous les facteurs cités ci-dessus agissent certes sur l’inflation, mais certains plus que d’autres. Cependant, et depuis que le sujet de l'inflation fait son grand retour avec des hausses de prix à profusion dans tous les secteurs, certaines voix autorisées appréhendent cette dernière comme la résultante d’un abus de position des entreprises; donc comme une bataille du grand conflit entre le capital et le travail installé dans le mode de production capitaliste. Or si ce système de production a toujours été animé par les paradoxes, les années 2020 et 2021 révèlent une autre contradiction dans son fonctionnement: tandis que l’essentiel des acteurs économiques dans le monde subissent les effets d’une crise inédite, les grandes entreprises cotées et bien installées terminaient les deux dernières années de crise avec des publications annuelles en affichant des records de croissance de résultats et de dividendes distribués. Ces derniers ont atteint en 2021 le montant record de 1470 milliards de dollars au niveau mondial. Ainsi, le bénéfice net pondéré des actions de l’indice Américain S&P 500 a augmenté de 577 milliards de dollars en 2021. Les entreprises françaises cotées au CAC 40 affichent un profit net de 130 milliards d’euros en 2021 et ont doublé, par conséquent, le versement de leurs dividendes. Au Maroc, les entreprises cotées vont verser plus de 20 Milliards de Dirham à leurs actionnaires cette année, soit un  rendement du dividende qui ressort à 3,2% en légère amélioration par rapport à 2020, qui était lui-même en hausse de 3% par rapport à celui distribué en 2019.

L'environnement inflationniste actuel remet donc sur le devant de la scène le rôle disproportionné des dividendes entant que déterminant de l’inflation. Des recherches empiriques récentes montrent que, contrairement aux thèses de Fama (proxy effect hypothesis) et de Geske et Roll (inverse causality), l’inflation est positivement corrélée aux taux de rentabilité des actions. Cependant, ce constat empirique n’est pas original. L’énigme non résolue et les causes apparemment irrationnelles des augmentations de prix ont préoccupé et déconcerté les plus grands penseurs de l’économie. Dans « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations », Adam Smith rejetait explicitement la proposition selon laquelle les salaires et les coûts en général étaient la cause de l’inflation. Il accusait les ententes entre capitalistes pour fixer les prix d’aboutir à des prix et bénéfices bien supérieurs. Il dénonçait la soi-disant justification des forces de marché et mettait en garde contre les ententes et le pouvoir des cartels. Toujours selon Adam Smith, les groupements professionnels, entant qu’organisations d'entreprises indépendantes du même domaine d'activité économique ou d'un domaine similaire, se constituent uniquement dans le but de promouvoir leurs intérêts économiques communs en contrôlant la concurrence. Il écrivait, en 1776 déjà, « les gens de même métier se réunissent rarement, même pour se réjouir et se divertir, sans que la conversation ne se termine par une conspiration contre le public ou par quelque artifice pour augmenter le prix ».

Par la suite, David Ricardo et Karl Marx ont aussi attiré l’attention sur l’influence décisive qu’ont les structures politico-économiques du pouvoir dans la formation des prix. Sauf que l’apparition, puis la longue prépondérance, des théories de l’utilité marginale à la fin du XIX et au début du XXème siècle ont contribué à faire sortir la théorie des prix et de l’inflation de la problématique structure-pouvoir. On la situait dans un système mécaniste reposant sur des valeurs techniques afin d’éliminer les jugements de valeur moraux ou politiques. L’étude de l’inflation s’est alors détournée des analyses macro-économiques des relations du pouvoir pour se préoccuper de l’ensemble des comportements micro-économiques des entreprises, soumis non au pouvoir des groupes en position dominante et de monopole mais aux mécanismes marginalistes du marché. C’est ainsi que les jugements de valeur et les critiques des philosophes sociaux classiques ont été effectivement enterrées ou masquées et qu’a été proclamé, graphiques et courbes tendancielles à l’appui, que l’inflation ne pouvait résulter des schèmes de puissance et de monopole. Or, si certains principes du courant marginaliste, notamment en ce qui concerne la formation des prix, étaient et restent aujourd’hui incontestablement valables, on ne peut en dire autant des fondements micro-économiques de concurrence parfaite du système de production dominant, qui sont à la base des explications actuelles de l’inflation par les coûts et par la demande.

Dès lors, et suite à l’arrivée dans les années trente et le début des années quarante des théories de Edward H Chamberlain et Joan Robinson sur la concurrence imparfaite, les gardiens de la foi économique ont accepté la situation oligopolistique ou concurrence imparfaite entre quelques gros vendeurs, comme une caractéristique significative et essentiel du libre jeu des forces du marché. C’est ainsi que la constitution des cartels a été cautionnée intellectuellement dans l’objectif de rééquilibrer le rapport de force avec d’autres cartels implicitement non constitués. L’exemple de la création en 1960 de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), pour faire face aux abus des sept plus grands groupes pétroliers de l'époque, est un grand cas d’école qui explique le rôle du pouvoir dans la fixation des prix.

Il y a donc un paradoxe au niveau du système de production capitaliste: au fur et à mesure que la libéralisation des marchés s'intensifie, la politisation de l’économie s'accroît. Cette contradiction est au demeurant parfaitement compréhensible : l'intensification des échanges révèle simultanément l'importance des facteurs non marchands qui contribuent à l'échange. Dans ces facteurs non marchands, il semble que l’influence du pouvoir dans le mécanisme de fixation des prix est partiellement restaurée mais pas tout à fait reconnu. Ce soutien donné à la théorie du pouvoir de fixation des prix a été récemment renforcé par une littérature de plus en plus abondante, étayée par d’impressionnantes données empiriques et statistiques sur la croissance et l’impact des cartels et les véritables conditions d’abus de position dans de nombreux secteurs de l’économie. On peut soutenir que de telles conditions d’abus de pouvoir de certaines entreprises sont loin d’être caractéristiques de l’économie dans son ensemble; il n’empêche que les secteurs économiques les plus protégés, les plus politisés et les plus pesants pour les dépenses des ménages deviennent cartellistes, monopolistes et quittent ainsi le secteur compétitif du marché, engendrant des surprix injustifiés, et par conséquent, un élément inavoué de l’inflation.

Ainsi, dans l’attente d’une régulation agissante à travers une autre réforme de la loi relative à la concurrence, la politique fiscale sur les dividendes des secteurs « cartellistes » devrait être l’instrument adéquat pour restituer aux consommateurs les dividendes « suspects ».  

 

 

 

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