Précarité au travail: Le pari risque d’être perdant


Pr. Yasser Tamsamani
Docteur en économie

L’on ne peut pas parler de développement du capital humain sans pour autant évoquer les conditions de travail qui, à priori, favorisent la valorisation de la richesse. Il a bien fallu qu’une crise pandémique se propage pour se rendre à l’évidence que notre système demeure défaillant. Yasser Tamsamani, docteur en économie, dresse le bilan des maux dont pâtit le marché du travail et explique comment rectifier le tir.  

La crise Covid a révélé les vulnérabilités du marché du travail, comment analysez-vous cet épisode ?
En effet, la crise a révélé au grand jour et peut-être renforcé les maux dont souffrait déjà le marché du travail marocain, qui consistent en la segmentation entre travail stable et protégé et travail précaire, la forte concentration dans la distribution de la masse salariale au profit des salariés en haut de l’échelle sociale, le respect souvent approximatif du droit du travail, la triple peine du travail féminin (accès limité à l’activité, à l’emploi et à l’emploi de qualité), le poids important du chômage des jeunes et du chômage de longue durée, des organisations syndicales affaiblies ou encore des relations professionnelles à caractère paternaliste, etc.

Cette crise a révélé également la place critique qu’occupent certains métiers au sein de la société et que celle-ci peine encore à revaloriser à leur juste valeur. Il s’agit des métiers dont le travail est essentiel pour le maintien de l’ordre social, tel que celui assuré, par exemple, pendant qu’une large frange de la population était confinée, par le personnel médical, le personnel de la grande ou petite distribution et de la logistique, le personnel des services municipaux, les travailleurs dans les usines et les champs. Mais l’après-crise a révélé notre courte mémoire et notre ingratitude collective et celle du gouvernement en particulier vis-à-vis de ces métiers. La moindre des choses est qu’un débat public sur la place du travail, dit essentiel, et ses modalités de rétribution soit ouvert..

Les conditions de travail sont-elles un facteur essentiel pour le développement économique et social ?
Il faut commencer par rappeler une réalité historique selon laquelle le travail et le développement entretiennent une relation bi-causale. Les conditions de travail sont à la fois en amont et en aval de tout processus de développement. Elles le propulsent et le conditionnent, mais elles en sont légalement la résultante. Concrètement, dans le cas du Maroc, la raison profonde de la persistance des inégalités, d’une part, et de l’atonie de la croissance et du chômage, d’autre part, est à chercher du côté des conditions dégradées du travail et des relations professionnelles fragiles.

En effet, les conditions de travail sont telles qu’elles font perpétuer les inégalités et risquent de les creuser. Elles les perpétuent dès lors que les chances qu’un enfant d’exploitant agricole ou d’ouvrier sans qualification d’accéder à un poste de cadre ou de cadre supérieur sont minces et ne dépassent pas les 5%. Elles risquent de les creuser étant donné que la participation à ce marché recule avec le niveau de richesse de l’individu. Les plus riches y vont relativement moins et en souffrent moins en corollaire. Et quand bien même ils acceptent de prendre un travail, celui-ci est de meilleure qualité que celui occupé par un individu appartenant au premier quantile de la distribution de revenus.

Clairement, 50 % des travailleurs appartenant au haut de l’échelle sociale occupent un travail, dit stable, qui assure une rémunération élevée, des perspectives d’évolution et un accès assuré à des avantages fiscaux (épargne entreprise, défiscalisation des intérêts immobiliers, etc.), contre seulement 4% pour les travailleurs provenant du bas de l’échelle. Le travail au Maroc est un lieu de reproduction sociale.

Du côté de la croissance et du chômage, les conditions dégradées du travail expliquent les sous-performances du système en place. Celles-ci plombent, d’une part, les gains de productivité, et, d’autre part, la demande, qui à leur tour tirent la croissance vers le bas et créent, in fine, une situation de chômage de masse. C’est ce que nous apprend le piège de la stratégie de croissance tournée vers l’extérieur basée sur la faiblesse du coût du travail dans lequel l’économie nationale s’est enfermée ces dernières années.

Selon vous, comment peut-on stimuler ce volet ô combien important à l’aune de l’intégration du Nouveau modèle de développement ?
D’après tout ce qui a été dit en rapport avec l’état actuel du marché du travail et de son effet sur notre avenir collectif, il est peut-être temps que les autorités réfléchissent à l’élaboration d’une stratégie nationale transversale contre la précarité au travail.

Celle-ci devrait se déployer à toutes les échelles et prendre appui sur des leviers divers et variés tels qu’une politique nationale de rémunération qui se donne comme objectif la maîtrise des écarts salariaux, un renouveau du syndicalisme pour qu’il reprenne sa place naturelle de rééquilibrage des pouvoirs au sein des entreprises et pour qu’il puisse revisiter ses méthodes de travail, un encadrement du recours à la sous-traitance et la moralisation des pratiques des entreprises. Un autre levier important assurant le redressement de la situation du travail, c’est la transformation structurelle. Une fois en œuvre, celle-ci permettrait de créer de plus en plus de postes de travail de bonne qualité dans le secteur industriel.

Ce concept était au cœur de l’argumentaire développé dans le rapport sur le Nouveau modèle de développement, sauf que ce dernier a fait le pari d’une transformation structurelle portée par les forces du marché, qui vont assurer, une fois libéralisé et flexibilisé, une diversification du tissu productif et sa montée en gamme. Et en toute logique, le rapport ne fait aucun renvoi à une politique industrielle volontariste portée par un État stratège. Ce pari fondé sur un cadre théorique fragile, et sans quasiment aucun appui historique et empirique, risque d’être perdant (j’espère me tromper).

Maryam Ouazani  / Les Inspirations ÉCO

 article publié dans le journal LesEco.ma le 13/09/2022